Rom. 214.16, Voir la note K, p
comme tel : « Quand (#tav) les Gentils qui n'ont pas de Loi font naturellement ce que la Loi commande.» Qu'il parle des païens et non des chrétiens venus de la gentilité cela ne souffre pas de doute et, sans les controverses pélagiennes, saint Augustin n'aurait jamais imaginé le contraire. Les païens se conforment donc quelquefois à la Loi de Moïse qu'ils ne connaissent pas. Il ne s’agit pas d’une rencontre involontaire, accidentelle, qui ne prouverait rien, mais d’un acte libre et réfléchi. Par le fait même, ils montrent l'existence d’une lumière intérieure qui les conduit et leur tient lieu de Loi; ils sont à eux-mêmes leur loi, non pas leur loi ultime qui suppose le pouvoir d'obliger avec une sanction proportionnée, mais leur loi immédiate qui est la promulgation d’une loi supérieure; ils laissent voir l’œuvre de la Loi écrite dans leur cœur. La nature fait à leur égard ce que la révélation mosaïque fit à l'égard d'Israël : elle les instruit et les guide impérieusement. Le mot ose dont les pélagiens abusaient ne peut signifier que « guidés, éclairés, poussés par la nature ». Il est donc oiseux de se demander si les Gentils, sans le secours de la grâce, ont observé peu ou beaucoup de préceptes de la loi naturelle. N’en eussent-ils observé qu'un seul, avec ou sans le secours de la grâce, ils auraient montré qu’ils la connaissaient, Ce n’est pas une affaire de plus ou de moins et le rôle de la grâce n’est pas ici en question.
Les païens ont donc connu Dieu en qualité de cause première et de législateur suprème. Les Pères de l'Église avaient remarqué — et l’histoire comparée des religions confirme leur remarque ! — que les idées religieuses des peuples sont souvent indépendantes de leur degré de civilisation et qu’elles sont en tout cas fort supérieures à leur mythologie. Qu'on lise à ce sujet saint Justin, saint Irénée, Théophile d'Antioche, Arnobe, saint Jérôme, surtout Clément d'Alexandrie, saint Augustin et Tertullien. Ce dernier s'élève au-dessus de tout par la mâle vigueur de son éloquente logique et son De testimonio ani-
1. Voir les trois monographies de Pesch $. J., Der Gottesbegriff in den heidnischen Religionen, 1 des Altertums, U der Neuzeit, Fribourg-en-B., 1885, 1889; Gott und Gôütter, 1891. Cf. Knabenbauer $. J., Zeugniss des Menschengeschlechtes für die Unsterblichkeït der Seele, Fribourg-en-B., 1878; Fischer, Heidentum und Offenbarung, Mayence, 1878.
mæ est le meilleur commentaire indirect de ce chapitre de saint Paul.
Le concile du Vatican a défini, en s'appuyant sur le texte de Paul, que Dieu peut être connu : 1. avec certitude; 2. par les seules lumières de la raison, 3. au moyen des créatures; 4. comme créateur et seigneur, comme Dieu unique et vrai!. Mais saint Paul va plus loin : il parle du fait, non de la simple possibilité. Saint Thomas avait parfaitement saisi sa pensée quand il la résumait ainsi dans son commentaire : Fuit in eis quantum ad aliquid vera cognitio Dei. Ceux qui ont voulu l'entendre d’une connaissance potentielle nous semblent avoir obéi à des considérations étrangères à l'exégèse.
Il est à peine besoin de noter combien la doctrine des premiers réformateurs s'éloignait sur ce point de l’enseignement de l’Apôtre. Le traditionalisme extrême y trouve aussi sa condamnation. Il en est de même de l’ontologisme. Quant au traditionalisme modéré, tout ce qu'on peut en dire de plus favo-* rable c’est qu’il se concilie assez mal avec la théologie de Paul.
Peine du talion. — Pour avoir méconnu le Dieu que leur raison leur faisait connaître, les païens subirent la plus terrible des peines : ils furent livrés à eux-mêmes, c'est-à-dire à leurs passions, à l'esprit d'erreur et de mensonge, au sens réprouvé. Livrer quelqu'un à ses ennemis mortels ce n’est pas seulement permettre qu’il tombe sous leurs coups. L’attitude du général qui expose son armée à la déroute en cessant de la conduire, ou celle du médecin qui voue son malade à la mort en suspendant les remèdes, n’est pas purement passive. Dans cet acte complexe de la justice divine on peut distinguer trois moments : 1. Une permission, sans laquelle aucun mal n’est possible. — 2. Un abandon partiel, c’est-à-dire une soustraction des grâces de choix qui laisse entier le libre arbitre avec la responsabilité morale, mais augmente la probabilité des chutes en raison du secours diminué. — 3. Enfin un jugement par
1. Cap. 2. De Revelat., Can. 1 : Si quis dixerit, Deum unum et verum, Creatorem et Dominum nostrum, per ea quæ facta sunt, naturali rationi humanæ lumine certo cognosci non posse, A. $. Sur le sens et la portée de ce canon, voir Granderath, Acta et decreta … conc. Vat., 1890, p. 127- 134; Geschichte des vat. Konzils, t. II (1903), p. 423-433.
lequel Dieu retire ses grâces en punition de la malice, de l'ingratitude et de l’obstination des hommes. De la sorte, le premier péché devient la cause — non pas nécessaire mais occasionnelle — du second et le second est le châtiment réel, quoique indirect, du premier.
Ainsi s'explique, toujours d’après saint Paul, la naissance et le progrès de l'idolâtrie dans le monde. Avant d’être la mère de tant de désordres, elle fut elle-même la fille du péché. Il y eut deux phases dans la déchéance : d’abord l'obscurcissement graduel de l’esprit; ensuite la perversion du cœur et l’oblitération du sens moral. Pour s'être complu dans leurs sophismes, les païens sont abandonnés à leurs lumières qui ne sont que ténèbres et à leur sagesse qui n’est que folie. Pour avoir déshonoré Dieu en prostituant son culte à des créatures — et quelles créatures! — ils sont livrés à l’ignominie qu'ils s'infligent mutuellement. Victimes de la justice divine, ils en sont aussi, les uns à l'égard des autres, les exécuteurs. C’est la peine du talion appliquée dans toute sa rigueur. Cependant l’Apôtre ne veut pas laisser supposer, chez les païens, un degré d’ignorance qui les excuserait. C’est pourquoi, après son aperçu historique sur l’origine, le progrès et les suites de lidolâtrie, il revient à son point de départ; il montre, en concluant, les Gentils encore en possession de l’idée de Dieu et de la loi naturelle : « Or, connaissant le jugement de Dieu qui déclare dignes de mort les auteurs de ces actes, non seulement ils les font mais ils applaudissent à ceux qui les font. »
Tel est le sombre tableau que Paul nous trace du paganisme. [l ne se dément pas dans ses autres Épiîtres et les témoignages des écrivains profanes prouvent qu'il ne dit rien de trop. Tous les Juifs, le code mosaïque en main, jugeaient fort sévèrement les Gentils : païen et pécheur, idolâtre et fornicateur étaient pour eux synonymes. Ils étaient surtout révoltés par les vices contre nature dont le monde gréco-romain leur présentait le hideux spectacle. Ce qui distingue Paul de ses compatriotes c’est l'attitude empreinte de sympathie qu'il conserve envers les païens : il les plaint sans les mépriser et les accuse sans les damner irrémissiblement. [1 les met sur le
même pied que les Juifs et, s’il les englobe tous dans un même THÉOLOGIE DE SAINT PAUL. 18
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