‹ La théologie de Saint PaulChapitre 13 sur 630 · Howson, The Metaphors of St Paul, Londres · texte numérisé non relu

Howson, The Metaphors of St Paul, Londres

ses trois citations de poètes ne suffisent point à le démontrer. Ce sont des mots passés en proverbe, des dictons de provenance et de propriété incertaines, dont le premier venu pouvait s'emparer sans avoir jamais déroulé un papyrus classique. Partout où ils étaient en nombre les Juifs avaient leurs écoles à part : les auteurs païens en étaient sévèrement bannis; l'étude principale, sinon unique, y était la Bible; seulement, dans la Diaspora, on la lisait en grec. C’est là que le père de Saul, pharisien rigide, dut envoyer son fils.

Somme toute, ce premier séjour à Tarse n'a pas fait sur son intelligence une empreinte profonde. Sa famille ne s’est point laissé pénétrer par l'atmosphère ambiante. Son père, Juif de vieille roche, paraît avoir médiocrement goûté la culture hellénique et les habitudes sociales du monde gréco-romain. Plus tard Paul pourra se dire « Hébreu fils d'Hébreux?, pharisien fils de pharisiens ? » tant le milieu helléniste l’a peu effleuré. Mais un jour il reviendra à Tarse, dans la maturité de l’âge, quand la grâce divine l'aura changé. C’est alors qu'il remarquera les bassesses et les ridicules des prétendus philosophes qui font profession de vendre la sagesse, leurs cabales, leurs jalousies mesquines, les ignobles injures dont ils s'accablent mutuellement, leur âpreté au gain, leur corruption à peine voilée, leur insupportable orgueil bâti sur un grand fonds

1. Le premier texte, cité devant l'Aréopage, Act. 1725 : Toù yäp xx yévos éouév, est d’Aratus (Phénomènes, II, 429). Comme Aratus était Cilicien et probablement de Tarse même, il n’est pas impossible que saint Paul eût lu son poème. Mais cet hémistiche coulant, harmonieux, était de ceux que les versificateurs devaient volontiers glisser dans leurs pièces, quand le sujet s’y prêtait. De fait, on le trouve aussi dans Cléanthe, Hymne à Jupiter, 5. — La citation de la Thaïs de Ménandre (1 Cor. 1533) est une de ces maximes proverbiales qui appartiennent à tout le monde et ne sont la propriété de personne. On croit que Ménandre l’avait empruntée lui-même à Euripide. La forme que saint Paul lui donne d’après les meilleurs manuscrits : Dôeipouoiv #0n xenoTà épiAlar xaxal (ypnsT& Sans élision au lieu de xpn58’) montre qu’il n’était pas très familier avec le rythme du vers iambique. — Enfin le dicton satirique : Koäres del Yedotou, xaxà Ompiæ, yaotipes &pyai, Tit. 112, pris des Oracles d’Épiménide ou de l'Hymne à Jupiter de Callimaque, devait être répété à satiété quand les Crétois étaient en cause. — Il est curieux de constater que chacun de ces trois textes se trouve au moins dans deux auteurs.

2, Phil. 35. — 3. Act. 235.

d'ignorance. Le portrait qu’il nous trace dans l'Épître aux Romains de ces fous qui se disent sages a moins l’air d’une copie faite de mémoire que d'un tableau d’après nature.

Lectures. — C’est probablement aussi à la même époque qu'il se familiarisa avec les Septante et se créa un style, défectueux peut-être au point de vue de la grammaire classique, mais souple et riche et ample, qui a servi de premier vêtement à la pensée chrétienne et qui, à ce titre, s'impose à notre attention et à notre étude.

Paul connaît la Bible dans les deux langues; mais il la cite presque toujours en grec, soit que la version des Septante lui fût réellement plus familière, soit plutôt qu'écrivant en grec la forme grecque de la parole sainte lui revint plus naturellement à l'esprit.

D'après un calcul dont nous n’admettons pas toutes les données, sur quatre-vingt-quatre citations, trente-quatre s’ac-cordent exactement avec les Septante, trente-six s’en éloignent très peu, dix présentent de notables différences, deux sont faites d’après l’hébreu mais supposent le texte des Septante présent à l'esprit de l’auteur, enfin deux seulement sont une traduction indépendante ou sont empruntées à une autre version. Ce qui est sûr, c’est que l’Apôtre n'aime pas à se départir de la version généralement reçue et il y reste fidèle même en des cas où il nous semble qu'il y avait profit à l'abandonner.

En dehors des citations expresses, son langage est tissu de réminiscences, inconscientes ou voulues. Comme celui de saint Bernard et de Bossuet, son style est tout imbibé d'expressions bibliques qui jaillissent spontanément de son souvenir. Une conséquence, importante au plus haut degré pour l’intelligence de ses Epîtres, c’est qu'il emprunte aux traducteurs grecs de la Bible le fond de son vocabulaire et s’il surajoute aux mots reçus des acceptions nouvelles, spécifiquement chrétiennes, il prend pour base l'accroissement de sens particulier à l’idiome des Septante.

Sous le nom de Septante nous comprenons aussi, naturellement, les livres deutérocanoniques admis dans le canon alexandrin qui était celui des Juifs hellénistes. Paul — ses allusions et ses emprunts le montrent — est familier avec le Livre de la

Sagesse. Il s'en inspire en exposant la preuve philosophique de l'existence de Dieu et en décrivant la panoplie des vertus chrétiennes. La comparaison du potier et autres réminiscences pareilles témoignent dans le même sens. Les rapports avec le Livre de l’Ecclésiastique, beaucoup moins marqués, suffisent à notre avis pour rendre probable la dépendance littéraire.

En dehors des Livres canoniques, aucun auteur n’a laissé dans les écrits de Paul une trace sensible de son influence. L'Apôtre semble n'avoir jamais lu les élucubrations théosophiques de son grand contemporain, Philon d'Alexandrie ?; et ce n’est pas pour étonner, tant leur tournure d’esprit diffère. On rapporte quelquefois à Philon des expressions comme «image de Dieu, premier-né de la création », appliquées au Christ préexistant; mais il est bien plus naturel d’en chercher la source première au Livre de la Sagesse. Paul ne connaît pas davantage les autres philosophes. Sa morale, à côté de divergences profondes, a quelques traits communs avec celle des stoïciens. On pourrait y voir, à la rigueur, un souvenir de son éducation. Les philosophes de cette époque, surtout ceux de Tarse et de Cilicie, se piquaient fort de stoïcisme et il se peut que l’Apôtre, dans son âge mür, ait discuté contre eux. Mais rien, ni pour les idées ni pour la terminologie, n'indique clairement qu'il ait été à leur école et il n’est pas besoin d’avertir que sa correspondance avec Sénèque n'est qu’une supercherie littéraire ou le futile amusement d’un esprit oisif.

L'érudition de saint Paul n’est pas /ipresque. Pour l’intelligence de sa langue le vocabulaire classique nous servirait de peu. Les mots étrangers aux Septante sont le plus souvent

1. Comparer Rom. 12025 avec Sap. 1381-17, Rom. 126-29 avec Sap. 141127, — La panoplie de Paul, Eph. 611-17, accuse à la fois une réminiscence d’Isaïe 5917 et de Sap. 517-20, — Dans l’allégorie du potier on rapprochera Rom. 91920 de Sap. 1212, Rom. 9,2! de Sap. 157, Rom. 9°? de Sap. 12°0 en tenant compte des modifications causées par le souvenir conscient ou inconscient de Jer. 133-6; Is. 2916; 459; Eccli. 3318-14, — Pour le détail, voir Grafe, Das Verhältniss der paulin. Schrifien zur Sap. Salom., dans les Theolog. Abhandlungen dédiées à Weizsäcker, Fribourg-en-B. 1892, p. 251-266.

2. Vollmer, Die neulest. Cilate bei Paulus, Fribourg-en-B. 189, p. 67- 68 et 84-89, n’a pas réussi à prouver le contraire.

d'origine populaire. Saint Jérôme les appelle des cilicismes parce que ne les ayant pas rencontrés dans ses auteurs, il les croyait propres au terroir cilicien. Un certain nombre ont été

retrouvés de nos jours dans les papyrus ou les inscriptions de

l'époque; et plus on poussera loin ce genre de recherches plus on raccourcira la liste des termes prétendus bibliques !. Les écrivains sacrés ne s'étudiaient pas à créer des vocables nouveaux que personne n'aurait compris; ils tiraient tout le parti possible des mots usuels en les chargeant au besoin d’acceptions nouvelles.

Style. — Si Paul n’a pas inventé son vocabulaire il est bien le créateur de son style, trop personnel pour être un calque ou une imitation : « Jamais ne s’est mieux vérifiée la célèbre définition : Le style c'est l'homme. La langue de Paul est sa vivante image. Comme le corps de l’apôtre, « vase d'argile », plie sous le poids de son ministère, ainsi les mots et les formes de son langage plient et rompent sous le poids de la pensée. Mais de ce contraste jaillissent les plus merveilleux effets. Dans cette faiblesse, quelle puissance! Dans cette pauvreté, quelle richesse! Dans ce corps infirme, quelle âme de feu! Toute la force, tout le mouvement, toute la beauté, viennent ici de la pensée; ce n'est pas le style qui la porte, c'est elle qui porte le style; elle va toujours surchargée, haletante, pressée, traînant les mots après elle. A porter cette plénitude

1. Ad. Deissmaun, dans ses Bibelstudien, Marbourg, 1895, et ses Neue Bibelstudien, 1897, a montré qu’un certain nombre de mots, qu’on croyait exclusivement bibliques, étaient d'usage courant à cette époque et se trouvent employés dans les inscriptions ou les papyrus contemporains. Naturellement, nous tiendrons compte de tous ces faits (en particulier pour ikaothprov). Mais un danger trop réel de ce genre d’études serait de supposer qu'une acception, constatée pour un mot découvert par hasard dans un papyrus ou une inscription, fût la signification usuelle ou même unique de ce mot. — T. Nägeli (Der Wortschatz des Apostels Paulus, Gœttingue, 1905), qui prépare un lexique de la langue de Paul et en a déjà publié les cinq premières lettres comme thèse de doctorat, réduit au minimum les hébraïsmes et l'influence des auteurs classiques. Il soutient que la langue commune de l'Asie Mineure a été adaptée par l’Apôtre à l’expression des idées chrétiennes. Il n’a garde toutefois de méconnaître l’in-

fluence des Septante. — Ce dernier point avait été mis en lumière par

Kennedy, Sources of N. T. Greek or the influence of the Septuagint on the vocabulary of the N. T., Edimbourg, 1895.

débordante d'idées et de sentiments, les mots et leur signification ordinaire ne suffisaient pas. Chacun d'eux a été obligé, pour ainsi parler, de prendre double ou triple charge. Dans une préposition ou dans le rapprochement de deux termes, Paul a logé tout un monde d'idées. C'est là ce qui rend l’exégèse de ses épîtres si difficile, et la traduction absolument impossible!. » Le meilleur commentaire en est la lecture sans cesse recommencée. Il faut s'habituer à ce parler étrange qui rebute et déroute de prime abord par sa singularité et son incorrection. Parmi les plus curieuses particularités de ce style, sont les phrases articulées dont les parties rentrent, en quelque sorte, les unes dans les autres, comme s'emboîtent les divers cylindres d’une lunette, phrases à perte de vue, accidentées de digressions et de parenthèses, dont l’œil essaye en vain d’embrasser l'immensité. La période grecque, tout élastique qu'elle est, ne comporte pas ces dimensions : aussi les phrases de saint Paul ne sont-elles pas des périodes. On peut les simplifier, les débarrasser des détails qui les encombrent, les décharger du poids de leurs incidentes, sans altérer leur physionomie ni troubler leur allure. L'idée principale forme un cadre assez apparent dans lequel sont agencées, par manière d’enclaves, des définitions et des explications. Il s'agit de la dégager et l’on y parvient sans trop de peine avec un peu de réflexion et d'habitude. Le but général sert de point de repère et c'est en le fixant toujours que le lecteur s’orientera.

Paul est un vigoureux dialecticien qui se meut à l'aise à travers les mailles d'une argumentation abstruse et longue. Tous les exégètes modernes, catholiques, protestants et rationalistes, s'accordent à reconnaître ce caractère de son génie. Seulement il ne recule jamais devant une digression utile, dût son œuvre en souffrir au point de vue littéraire. Certains de ses chapitres présentent l'aspect de ces conglomérats géologiques formés de laves solidifiées; mais la pensée se poursuit toujours, comme un filon ininterrompu, à travers ces masses d'apparence hétérogène. La question incidente une fois vidée, Paul rentre dans son sujet par un mot jeté en vedette, plutôt

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