LE CHRIST TRIOMPHE POUR NOUS DE LA MORT
de l’Apôtre que de la traduire ainsi, en style théologique moderne : Les sacrements sont des signes efficaces qui produisent ex opere operato ce qu'ils signifient. Or, le baptème représente sacramentellement la mort et la vie du Christ. Il faut donc qu’il produise en nous une mort, mystique dans son essence mais réelle dans ses effets, mort au péché, à la chair, au vieil homme, et une vie conforme à la vie de Jésus-Christ ressuscité. La majeure de cet argument appartenait à la catéchèse élémentaire ; la mineure était si connue des auditeurs de Paul qu'il se borne à la rappeler ; la conclusion est undes plus solides appuis de sa morale.
Mais l’efficacité du baptême n’est pas son objectif principal : il la suppose plus qu’il ne la prouve. Son dessein est de montrer que le baptême est la prise de possession d’une vie immortelle et indéfectible. Tous les néophytes savent que le baptême anéantit le péché et nous met relativement au péché dans un état de mort qui, dans l'intention de Dieu, doit être durable et définitif : ce même rite baptismal, conclut l'Apôtre, n'aura pas moins d'efficacité en tant qu'il figure et reproduit la résurrection et la vie glorifiée du Christ : « Si nous sommes greffés au Christ par la ressemblance de sa mort, assurément nous le serons aussi par celle de la résurrection !. » Mais cette nouvelle vie étant destinée à durer toujours, en la donnant Dieu s’oblige à la conserver : « Si nous mourûmes avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Car, quant à sa mort, il mourut une seule foispourle péché; mais, quant à sa vie, il vit pour Dieu. Ainsi réputez-vous morts pour le péché et vivants
. pour Dieu en Jésus-Christ?. » La nouvelle vie reçue au baptême
1. Rom. 65 : Et yüp oûuputor yeyévauev T& ôpouomart rod Ouvérou aÜToÿ, GAXù xoù This Gvactécews écéue0x. On peut se demander si cÜuguror r& ôpLouwwear. est bien rendu dans la Vulgate par complantati simililudini et s’il ne serait pas mieux traduit par « complantanti [Christo] similitudine mortis ejus », en regardant le datif grec comme instrumental. Dans le premier cas, on aurait l’union de tous les chrétiens avec le Christ et entre eux dans la mort du Christ lui-même.
2. Rom. 65-11 : Ei dè ämeûévouev odv Xpiot®, muotedouev ôtr xai cuvéfoouey adré.…, à yap anélave, 1% épaprig énéavev ÉpéraË à à CG, Un TG Oew ar. Les mots 8 yùp &méfave forment un nominatif ou plutôt un accusatif absolu : Quant à sa mort; pour ce qui est de sa mort... On remarquera un manque de fini dans le parallèle entre le Christ est nous : Le Christ est
est entre nos mains; il dépend de nous de la conserver ou de la perdre. Pour ce qui est de Dieu, il veut qu'elle soit immortelle et que la grâce se change en gloire au terme de l'épreuve.
Nous aboutissons donc toujours au même point de départ : « L’espérance ne déçoit pas. »
Mort de la Loi et mort à la Loi. — Le troisième obstacle au salut est la chair, dont la Loi mosaïque fut l’auxiliaire inconsciente. Il est donc à propos que la Loi disparaisse; c'est le premier pas vers notre délivrance. Paul va exposer d’abord le fait de cette abrogation, il en dira ensuite le pourquoi et il expliquera en terminant comment la chair est désormais impuissante {.
Origène avait déjà remarqué qu'une des principales difficultés du chapitre vin de l'Épître aux Romains est le changement continuel de sens qu'y subit le mot « loi »?. Lorsque la Loi désigne par antonomase la Loi mosaïque elle prend d'ordinaire en grec l’article défini; mais elle peut s’en passer soit devant un génitif qui la détermine, soit dans certaines locutions prépositives consacrées par l'usage, soit parce qu'elle est considérée comme une sorte de nom propre. Du reste elle peut signifier alors le code mosaïque lui-même, ou le livre qui le
mort une seule fois pourle péché (rÿ &uapria) pour vivre à Dieu éternellement; de même nous devons æmuvrir une seule fois au péché (rñ éuaptiæ) pour vivre à Dieu sans fin. L’emphase du discours porte sur « une seule fois »; et l'identité de l'expression grecque suffit à justifier l’autre rapprochement, quoique la relation de la mort au péché soit toute différente.
1. Rom. 7!-811. — I. Loi morte, 71-5. — II. Pourquoi, 76-26. — III. Chair impuissante, 81-11,
2, In Roman. 71 (grec dans la Philocalie, chap. 1x). Origène à propos de Rom. 321 étudie les sens du mot « loi » selon qu'il à ou n’a pas l’article. La distinction entre véuos et 6 véuos est extrêmement délicate. Grafe (Die paulin. Lehre vom Gesetz?, Fribourg-en-B., 1893) va jusqu’à la nier. Elle existe pourtant et n’est pas en général trop diffcile à saisir mais il faut tenir compte d’influences diverses, par exemple du tour gnomique de la phrase, du voisinage d’un autre mot indéterminé, de la présence d’une négation, de certaines prépositions, ywpis, dé, Ümé, etc. qui suppriment en général l'article du mot qu’elles régissent. Dans tous ces cas, l’article
défini peut être omis devant vépos bien que ce mot désigne la Loi mosaïque
hs
contient, ou l'Ancien Testament tout entier par opposition à l'Evangile. Mais le doute ne s'arrête pas là et l'exemple suivant fera toucher du doigt la difficulté : « Quand je veux faire le bien je découvre en moi cette loz que le mal est à mes côtés. Car je prends plaisir à la loz de Dieu selon l’homme intérieur, mais je vois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et qui me subjugue sous la Zoë du péché qui est dans mes membres. » Dans ce texte si court, le mot « loi » est pris en cinq sens différents que nous allons énumérer en suivant l’ordre où ils se présentent :
1. La loi d'expérience, définie par ce fait que lorsque l’homme veut faire le bien il constate en lui la présence du mal.
2. La loi de Dieu, c'est-à-dire la Loi mosaïque; car bien que saint Paul reconnaisse l'existence de la loi naturelle il ne lui donne pas le nom de loi.
3. La loi des membres, ou mieux la loi qui est dans les membres, la concupiscence et les instincts pervers.
4. La loi de la raison qui est le dictamen de la conscience, ou la loi de Dieu en tant que promulguée dans l’entendement.
5. La loi du péché, c’est-à-dire la puissance du mal qui pèse sur l'humanité déchue.
Cette observation préliminaire va trouver son application dans le raisonnement de l’Apôtre : « Ignorez-vous, frères, — car je parle à des gens qui savent ce que c’est qu'une loi, — que la loi exerce son empire sur l’homme aussi longtemps qu’il vit. En effet la femme mariée est liée par une loi à son mari [tant qu'il est] vivant. Mais si le mari vient à mourir, elle est déliée de la loi du mari. Donc, tant que vit son mari, elle s’appellera adultère si elle est à un autre homme. Mais si son mari vient à mourir elle est libre de la loi, de sorte qu’elle n’est pas adultère en étant à un autre homme. Aïnsi, mes frères, vous êtes, vous aussi, morts à la loi par le corps du Christ, de manière à appartenir à un autre qui est ressuscité des morts, afin de porter des fruits pour Dieu‘. » La difficulté de ce passage
J. Rom. 71‘4. Le mot « loi » revient six fois dans ce court passage, axatre fois avec l’article défini et deux fois sans article. La dernière fois (dueïc éBavarwônte 71% véuw), il s’agit incontestablement de la Loi mosaïque;
tient sans doute aux acceptions différentes du mot loi dont le sens exact demeure parfois indécis, mais elle vient surtout d'un manque d'harmonie très frappant entre les termes de la comparaison, de sorte que la conclusion ne semble pas répondre aux prémisses. Il est évident qu’une loi — ou plus généralement un lien moral quelconque — ne poursuit l’homme que jusqu’à la mort; et il est évident aussi qu’une loi abrogée n’a plus de force obligatoire. Or, c’est l’enseignement bien connu de l’'Apôtre que la Loi mosaïque a été « annulée, déchirée, détruite, clouée à la croix », et que dans le baptême nous mourons au vieil homme et à toutes les servitudes du vieil homme. Il a donc le droit de conclure à volonté : « La Loi mosaïque est morte pour vous » et il le fait en d’autres endroits, ou bien : « Vous êtes morts à la Loi mosaïque » et c’est le tour qu'il donne ici à sa conclusion : « Maintenant nous avons été délivrés de la Loi, étant morts à la Loi qui nous tenait sous sa domination. » Et cette conclusion est parfaitement légitime. Mais l’allégorie du mariage, que l’Apôtre vient de développer, en suggérait une autre. Il y a là peut-être une imperfection littéraire; toutefois le sens général reste clair : la Loi n'existe plus!.
la première (ywwoxouotv yàp vémov X«)@), il s’agit de la loi en général, bien que le fait soit contesté. Les autres cas sont douteux. Dans l’aphorisme : ô vômoc xupreüer où &vüporou xtk. la loi désigne la Loi de Moïse ou plus probablement « toute loi », tout ce qui rentre dans le genre loi (ainsi s'explique l’article défini). — La femme mariée est liée à son mari par une loi (véuw), soit par une disposition de la Loi mosaïque, soit plus vraisemblablement par un lien moral, appelé loi par métaphore. Son mari une fois mort elle est libre de {a loi du mari (&rù toÿ véuou toÿ &vôpéc) : soit du point de la Loi mosaïque qui concerne le mari, soit plutôt de ce he eve qui est déterminé par le contexte et par l’adjonction du génitif.
1. Gifford dans son commentaire (The Speaker’s Commentary, 1881, et à part) à essayé d’harmoniser l’allégorie; mais sa solution telle qu’il la présente ne nous satisfait pas. En nous inspirant de son idée, mais en la modifiant à notre goût, nous présenterions ainsi les équations
La femme — le moi, immuable dans ses divers états.
Le mari — le vieil homme qui asservit le moi.
La loi du mari — le péché inhérent au vieil homme.
La mort du mari — le baptême, mort au vieil homme.
Le nouveau mariage — l’union avec le Christ.
Dans le baptême, la mort du chrétien au péché (la loi du mari) étant
Nous savons déjà pourquoi elle est condamnée sans retour : 1. Parce qu'elle a frustré les desseins de Dieu; 2. parce que, si elle était destinée à durer toujours, elle contredirait les promesses divines; 3. parce qu’en fait elle a augmenté les transgressions, provoqué la colère de Dieu, fourni des armes au péché et fait alliance avec la chair. Cette dernière considération va être exposée par l’Apôtre dans une des pages les plus hardies de son œuvre.
La Loi et la chair. — « Que dirons-nous donc? La Loi est-elle péché? Non certes. Mais je n’ai connu le péché que par la Loi; car je n’aurais pas connu la convoitise si la Loi ne disait : Tu ne convoiteras pas. Or le péché, mettant à profit le précepte, a opéré en moi toute convoitise; car, à défaut de loi, le péché est mort. Moi, je vivais sans Loi jadis; mais quand vint le précepte le péché reprit vie. Et moi je mourus et il se trouva que le précepte destiné à donner la vie avait produit la mort. Car le péché, mettant à profit le précepte, me séduisit et me tua par son moyen. Ainsi la Loi est sainte et le précepte est saint et juste et bon. Alors ce qui est bon est devenu pour moi la mort! Non certes; mais le péché, pour paraître péché, a opéré en moi la mort par quelque chose de bon, afin que le péché devint pécheur à l'excès par le moyen du précepte. Nous savons en effet que la Loi est spirituelle : mais moi je suis charnel, vendu comme esclave au péché. Mon action est pour moi une énigme; car ce que je veux je ne le fais pas et ce que j'abhorre je le fais. Or si je fais ce que je ne veux pas je rends témoignage à la Loi qu'elle est bonne. Mais si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est donc plus moi qui l’opère, mais le péché qui habite en moi. Car je sais qu'en moi, c’est-à-dire en ma chair, n’habite rien de bon. Vouloir est à ma portée; mais opérer le bien, non. Car je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas. Or si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est donc plus moi qui l’opère, mais le péché qui habite
: 1pso facto la mort du péché au chrétien, l’Apôtre peut conclure indifféremment ou que nous sommes morts à la loi ou que la loi est morte pour nous. Seulement cette loi n’est pas directement la Loi mosaïque quoiqu’elle ait avec la Loi mosaïque une connexion nécessaire.
PES OR De NE EURE TNT TRE | x Ve % 4 FAN NT 316 THÉOLOGIE DE SAINT PAUL.
en moi. Malheureux homme que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort? Grâces à Dieu par Jésus-Christ Notre- Seigneur ‘ ! »
Quel est le sujet de tout ce passage et comment la Loi donnée pour produire la vie a-t-elle eu un effet contraire? Telles sont les deux questions que suggère la lecture de ce morceau.
Que Paul parle d'expérience, qu'il évoque le douloureux souvenir d'impuissantes luttes et d'humiliantes défaites, c'est possible, probable même, tant son accent est poignant d'émotion. Mais il ne se met pas seul en scène et tout le monde con-
. vient que le moi dont il fait usage est fictif en quelque mesure.
Joue-t-il le rôle du Juif harcelé par la Loi et conscient de sa faiblesse, ou celui du chrétien régénéré par la grâce, mais toujours importuné par la nature? À partir des controverses pélagiennes, Augustin se fit le champion de la seconde hypothèse qui, grâce à lui, a trouvé chez les scolastiques de nombreux adhérents?, auxquels se joignirent plus tard les coryphées du protestantisme. En changeant d'opinion il cédait, disait-il, à l'autorité d’interprètes parmi lesquels il compte — à tort, bien certainement — saint Ambroise. Quelques expressions de saint Paul sembleraient d’abord favoriser cette exégèse. « Je me complais dans la Loi de Dieu »; est-ce la parole d'un pécheur? « Ce n’est pas moi qui opère le mal »; un autre que le juste
1. Rom. 77-24, Dans tout ce passage la détermination exacte de la valeur des termes est de première importance : Té oùv époèuev; 6 vos ap tias WA yévorro' &XÂX Tv duapriav oÙx Éyvwy ei LA Ôtà vépou : Tv Te Yùp Ent- Buuiav obx Hdeuwv ei ur 6 vômos Ékeyev’ oùx Enufupoets &popuhv D Xaboüoæ à œuapria à Thç évrols xatetpydoato Èv Euoi räücav émtumiav ywpis yYàp vôuou &uaotiæ vexpt (Rom. 77-8). En latin, une cause spéciale d’obscurité s’ajoutant aux autres est l'absence de l’article devant « loi » et « péché ». La loi avec l’article (6 véos) est certainement la Loi mosaïque.
2. S. Grégoire, Morales, xxix, 15; Hervé (comment. autrefois attribué à S. Anselme), S. Thomas (qui néanmoins expose également l'opinion contraire), quelques bons commentateurs, Estius, Corn. a Lap. etc. L’'opinion que nous préférons, commune au temps des Pères, est encore de beaucoup la plus répandue. Le principal argument de saint Augustin, fondé sur un sens apparent du mot latin per/ficere, est sans force. Perficere employé par accident au v. 18 répond à xarcpyétecôa qui veut dire simplement « faire, opérer » et qui revient six fois dans ce même contexte sans aucune idée de perfection.
peut-il parler ainsi? S'il est appelé « charnel, vendu comme esclave au péché », c’est que sa délivrance est encore incomplète. Il ne fait pas le bien qu'il voudrait parce qu'il voudrait le parfaire. Tels sont les arguments d'Augustin.
Que les paroles de l’Apôtre puissent en quelque manière s'appliquer au juste lui-même, on l’accordera aisément à saint Augustin qui n’en demande pas davantage. Mais ce n’est pas la question. Nous cherchons la vraie pensée de Paul et tout le contexte nous crie, de la première à la dernière ligne, que le moi représente l’homme aux prises avec la concupiscence sous le régime de la Loi et succombant dans cette lutte inégale. Telle était l'opinion unanime des Pères avant saint Augustin et telle est de nouveau l'opinion commune des exégètes. Seule elle rend compte d'expressions qui seraient plus qu'étranges dans la bouche d’un juste sous la loi de grâce. Des phrases comme celles-ci : « Ego autem carnalis sum, venumdatus sub peccato », ou bien : « Perficere bonum non invenio », ou encore : « Sentio legem captivantem me in lege peccati », entendues de l'homme transformé par le baptême, sont diamétralement opposées à la lettre et à l'esprit de toutes les Epîtres. Mais surtout souvenons-nous du sujet traité. L’Apôtre veut prouver que la Loi mosaïque devait être abolie parce qu'elle a été l'auxiliaire du péché, qu’elle a provoqué la colère divine, qu’elle a multiplié les transgressions. Il faut donc qu'il se représente sous le régime de la Loi, avant l'économie de la grâce; et c’est ce qu'il fait réellement. L'exclamation finale : « Grâces à Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ! » est le cri de soulagement d’un homme qui se réveille comme d'un songe et s'aperçoit que son hypothèse n’est qu'un affreux cauchemar.
La Loi et le péché. — Mais comment la Loi qui est bonne, spirituelle et sainte, a-t-elle fomenté le péché, nourri la concupiscence, contribué à donner la mort? Il suffit de se rappeler ce que c’est qu'une loi, la Loi mosaïque aussi bien que les autres. La loi est une lumière, mais par elle-même elle n’est pas une force. Sans elle la prévarication, c'est-à-dire la transgression d’une volonté positive de Dieu, serait impossible : « Ubi non est lex, nec prævaricatio. » Elle a donc pour premier effet d'augmenter le nombre des péchés et d'en aggraver la
UN es TR RE DE M ET EN NE PE TRES
malice : « Lex autem subintravit ut abundaret delictum. » La loi nous fait connaître, par une expérience douloureuse, le déréglement de notre nature : « Per legem cognitio peccati. » Elle est le moyen d’action du péché et son instrument de règne : « Virtus peccati lex. » Le péché l'utilise à ses fins pour donner l'assaut à notre volonté chancelante; sans elle il n’aurait pas toute son énergie, il serait à moitié mort ou ne posséderait qu'une vie latente : « Sine lege enim peccatum mortuum est. » S'il en est ainsi, qui peut s'étonner qu’elle provoque la colère divine? « Lex enim iram operatur !. » Ce n’est pas tout. La loi est une barrière morale qui irrite l'homme sans l'arrêter; un but fixé d’avance à son activité libre qui l'humilie sans l’attirer. Pour une volonté inconstante et fragile, autant de préceptes nouveaux autant d'occasions de chute. Quel ne sera point le nombre des faux pas si les articles d’un code atteignent, comme dans la législation du Sinaï, le chiffre formidable de six cent treize! Car la défense aiguise le désir, le commandement attise l’orgueil, le fruit prohibé paraît plus succulent. La tentation longtemps comprimée aspire à la revanche; elle fait explosion à l’improviste; elle obsède la volonté qui se prend de vertige, comme le voyageur côtoyant un abîme. Le rôle de la loi est de dire : Fais ceci; évite cela. Proposée à des êtres d’une rectitude parfaite, auxquels il suffirait de montrer le bien pour le faire aimer, elle n'aurait que des avantages. Mais la condition présente de l’humanité est tout
1. Rom. 415 : 0 Gë oùx éomv vôpos oùdè napé6aots. Le mot véuos est sans article défini; il vaut donc mieux l'entendre d’une « loi quelconque »; bien que, s’il était question de la Loi de Moïse, la négation pût expliquer l’absence de l’article. — Rom. 520 : vépos d mupesofhlev Eva mhcovéon to raparty. Quoique le mot vémos soit sans article il désigne certainement la Loi mosaïque ; mais il la désigne sous son concept général, qui pourrait convenir à toute loi. — Rom. 320 : Gà yàp véuou éniyvwous äuaotias. Le tour de la phrase est gnomique et tous les articles sont supprimés, mais :e contexte montre que l’Apôtre a en vue la Loi mosaïque; éuaptio peut être le péché original ou le péché actuel, car la loi nous donne une connaissance plus claire (ëxiyvwouc) de l’un et de l’autre. — 1 Cor. 1556 : ; Bè düvapus Thç duaptias 6 vémos. Ici point de doute : c’est la Loi mosaïque et le péché d’origine. — Rom. 78 : xwpic yàp véuou éuaprix vexpé. Tour
gnomique comme ci-dessus; mais le contexte indique qu’il s’agit spéciale-
ment de la Loi mosaïque et du péché originel. — Rom. 415 : 6 yèp véuos dNYAV XATEPYALETOL.
autre. La loi s’est glissée sournoïsement derrière le péché originel pour lui venir en aide et il en est résulté ce paradoxe étrange que « le précepte, destiné à donner la vie, aboutit à la mort! ».
Cela nous ramène au problème psychologique étudié par saint Paul et dont, à vrai dire, nous ne nous sommes jamais éloignés. Voulez-vous savoir, dit l’'Apôtre, comment le péché nous tue par le moyen de la Loi : « Il fut un temps où je vivais sans Loi? » et vous aussi, 6 Juifs à qui je parle et dont je joue le rôle. Ce temps ne peut être que celui de l'enfance, avant le premier éveil de la raison; car, depuis ce moment jusqu’au baptème, la Loi n’a cessé de revendiquer ses droits sur ceux que le sang lui assujettissait. Dès le jour où le Décalogue promulgué par la Loi découvrit à ma conscience son caractère impératif, le péché qui paraissait mort, qui l'était en effet, ne tarda pas à reprendre vie?. Il manifesta aussitôt sa présence en révélant une autre loi, la loi de la chair, contraire à la Loi de Dieu. Le résultat du conflit fut la mort de l’âme : « Ego autem mortuus sum. » Ce n’est pas la Loi, ilest vrai, qui a causé directement ma mort spirituelle : c’est le péché qui en est responsable; il a saisi l’occasion de la Loi; il a abusé d’une chose bonne en elle-même pour me donner la mort. Mais il n’en est pas moins certain que sans la Loi le péché serait resté dans un état d'inertie, de langueur et d’impuissance.
À ce raisonnement on peut objecter deux choses : la pre-
1. Rom. 710 : Ebpéän por ñ évrokn à els Cwfv, aûrn eis Oévarov. Le mot eûséôn semble exprimer une découverte inattendue dont l’antithèse qui suit accentue le caractère paradoxal. Que le po signifie « par moi » ou « pour moi », peu importe.
2. T° : ’Eyt Ôè Ewy ywpis vépou roré. Si on met l’emphase sur Ewv, l'Apôtre veut dire qu’il vivait, avant l’âge de raison, de la vie de la grâce : et cest le sens le plus naturel. Mais il est possible de le joindre à ywpis vôwov et d'entendre simplement : Je vivais sans Loi, c.-à-d. je n’étais pas sous la dépendance de 1a Loi.
3. 1° : élodonc Ôë TAc évrodfic ñ auaptiu dvétnosv, y ÔE &mélavoy. Ici encore on est bien tenté de donner au verbe &vénasy toute sa force : « revécut, reprit vie »; d'autant que, grâce à la circoncision ou au remède providentiel qui préludait au baptême, le péché originel était mort dans l'enfant juif. Cependant la préposition &vé dans les composés n’exprime pas toujours la répétition et ne fait quelquefois que renforcer le sens du mot simple.
"à RE tr
Los
‘ Ms À vi Gr, F Rega: Li fr ch "4 “ LÉ ETES NS AT LE Lg ER 2
mière, qu'à défaut de la Loi mosaïque, la loi naturelle aurait produit le même résultat; la seconde, qu'on pourrait argumenter de même contre la loi de grâce. Les deux objections reposent sur un malentendu.
Pour le Juif, la loi naturelle se confond avec la loi positive. Paul n'a connu le péché que par la Loi; et il entend bien parler du code mosaïque, car il ajoute aussitôt : « Je ne connaîtrais pas la concupiscence si la Loi ne disait : Tu ne convoiteras point !. » Il choisit à dessein l’article du Décalogue où la raison a le plus besoin d’être éclairée par la révélation; mais il pourrait dire la même chose des autres. L'enfant juif savait par cœur la Loi avant de la comprendre, et la Loi s'emparait de lui au moment précis où s'éveillait sa conscience. En fait, il ne connaissait que par la Loi le déréglement de sa nature. Si l'on avait objecté à Paul que la raison laissée à elle-même # aurait pu faire le même office il n’y aurait pas contredit; il eût seulement remarqué qu'on déplaçait la question et qu'il ne s’occupait point de cette nouvelle hypothèse.
Ce dont il n'aurait pas convenu c’est que son raisonnement puisse s'appliquer à la loi de grâce. Celle-ci, comme son nom l'indique, porte en elle-même son antidote, puisque la grâce y est inhérente à la loi. Au contraire la grâce s’ajoutait à la Loi mosaïque comme un élément extrinsèque. Non pas que Dieu commande l'impossible et refuse de proportionner son secours aux obligations qu'il impose; mais, dans l'ancienne économie, la grâce dérivait d’un principe étranger et, lorsqu'on discute la valeur de la Loi, il ne faut mettre en ligne de compte que ce qui lui appartient en propre.
La Loi mosaïque devait donc disparaître : disparaître tout entière, car Paul ne faisait point la distinction qui nous est si familière aujourd’hui entre la loi cérémonielle et la loi morale. Pour lui, la Loi forme bloc; elle subsiste ou tombe à la fois. On peut constater que jamais dans ses exhortations parénétiques il n’en appelle à la Loi de Moïse. Il ne lui demande guère qu'un simple confirmatur ?; il l’allègue une autre fois
1. Rom. 77. Allusion à Ex. 201417; Deut,. 58-21, 2. 1 Cor. 1434, Cf. 1 Cor. 98; 1 Tim. 518.
comme révélation mais non comme règle impérative‘. Il ne s'appuie même pas sur le Décalogue écrit; s’il le mentionne en passant c’est seulement pour dire que tous ses préceptes sont résumés dans la loi d'amour ?. La Loi est donc à jamais abolie. Les chrétiens sont morts à la Loi et la Loi est morte pour eux *. Le Christ était sa fin (télos), le but où elle tendait et le terme où elle devait cesser ‘. Elle a été déchirée, clouée à la croix°. Et qu'on ne dise pas que la pensée de Paul a évolué; qu’il est devenu avec le temps ou plus hostile ou plus favorable à la Loi mosaïque. Avant qu’il eût écrit une seule ligne de ses Épîtres, dès l'assemblée de Jérusalem, ses idées étaient pleinement arrêtées là-dessus et les points de vue contradictoires des critiques montrent que son changement d’attitude est imaginaire 6.
La Loi périt parce qu’elle a servi d’instrument au péché, augmenté les prévarications, allumé le courroux divin; elle fait place à une institution plus parfaite parce qu'elle n'était qu’une phase transitoire dans les plans rédempteurs et parce que, rendue impuissante par la chair”, elle a déjoué les desseins de Dieu. Cette dernière considération nous ramène à notre sujet. Il nous faut examiner maintenant comment la chair est vaincue par Jésus-Christ et pourquoi elle ne fait plus obstacle à notre espérance.