I. EXTENSION DU MOT ego
Tout le monde convient que le moi ne désigne pas l’Apôtre seul; on s'accorde à reconnaître que Paul, en se mettant en scène, joue le rôle d’une classe d'hommes, soit de l'humanité tout entière, soit des chrétiens sous la loi de grâce, soit des Juifs sous la Loi mosaïque.
1. Paul représenterait le genre humain. — C’est l'opinion soutenue par S. Méthode dans une assez longue explication de ce chapitre (De Resurr. 1, 1-8, édit. Bonwetsch, 1891, p. 189-204). La loi, c’est la défense de toucher au fruit défendu; le péché, c’est le diable. L'homme vivait sans loi dans le paradis terrestre avant le précepte divin (, 2, p. 191), mais le précepte une fois imposé, le diable se mit en campagne : Aofetlons yüo Tic évrofs ÉoYye haëñv Où Tac évroïñc 6 dudGodoc xatepyaoacar Ev émoi Tv émtBupiav.…. ‘O Giééoroc, 0v äuaptiav vÜv odroc Éndcos O1 To Onproupydv adTov épaptias Ünapyerv ka ebperhv. Faire le mal qu’on ne veut pas c’est le penser involontairement (n, 8 et 4, p. 195 et 197) : Où vù moutv & un h0eke nai mortes Ünéfero, &XAG To uôvov doyitech. Cette étrange exégèse à fait un adepte, Cajetan ; saint Augustin s'inspire du dernier trait.
2. Paul parle dans la personne du chrétien. — Dans quatre de ses ouvrages, saint Augustin soutient, avec l’opinion commune, que tout le chapitre doit s'entendre du Juif luttant contre le péché avant la loi de grâce : Exposilio quarumd. propos. ex epist. ad Roman., Prop. XXXVITI-XLVI (XXXV, 2070-2072); Comment. in Galat. 47 (XXXV, 2139); De diversis quæstion. 83, Qu. Lxvi (XL, 60-66); Ad Simplician., 1, 1 n° 7 et 9 (XL, 115-117). Il rétracte cette opinion dans Retract. 1, 23, 24, 26; n, 1. Dans ce dernier passage, il s'exprime ainsi (XXXII, 629) : « Apostoli verba : Ego autem carnalis sum etc., quibus caro adversus spiritum confligere ostenditur, eo modo exposui, tanquam homo describatur adhuc sub Lege, nondum sub gratia constitutus. Longe enim postea etiam spiritualis hominis (et hoc probabilius) esse posse illa verba cognovi. » — Ainsi, à la fin de sa carrière, l’illustre docteur opine que les paroles de Paul peuvent aussi s'appliquer au chrétien et il donne ce nouveau sentiment comme plus probable. Le changement se fit pendant les controverses pélagiennes. Continuant à entendre du Juif le commencement du chapitre vn, Augustin supposa dès lors qu’à partir du verset 14 — où les verbes sont au présent — Paul parlait dans la personne du juste harcelé encore par la concupiscence, malgré la présence de la grâce sanctifiante et le secours de la grâce actuelle. Ni dans le Contra Julianum, vi, 11 (XLIV, 1520), ni dans le De Prædestinatione sanctorum, 8 (XLIV, 966) où il se contente de renvoyer aux Rétractations, il ne motive Son changement d'opinion; mais il fait l’exégèse complète du chapitre dans le Contra duas epist. Pelagian. 1, 16-23 (XLIV, 559-562) et c’est là qu’il faut recourir pour avoir sa pensée définitive. La voici en substance : A) Paul est charnel en tant qu’il n’a pas encore un corps spirituel : « Non ait : Fui, sed : Sum. quia nondum spirituale corpus habebat apostolus. » — B) Il fait le mal
qu’il ne veut pas parce qu’il désire involontairement le faire : « Facere se dixit et operari, non affectu consentiendi et implendi, sed ipso motu concupiscendi. » — C) Il fait le bien mais il ne le parfait pas, car la perfection serait de le faire sans concupiscence. Et pareillement il ne fait pas le bien qu'il voudrait, car il voudrait le faire à la perfection : « Hoc est enim perficere bonum, ut non concupiscat homo. Imperfectum est autem bonum, quando concupiscit, etiam si concupiscentia non consentit ad malum. » Nous avons dit plus haut que cette explication repose sur une distinction entre facere et perficere qui n’a aucun fondement dans le texte. — D) Il est captif sous la loi du péché, vendu comme esclave au péché toujours par la concupiscence : « Potest intelligi ut captivantem me dixerit carne, non mente; motione, non consensione. » — E) Enfin le saint docteur déclare qu’il a abandonné son ancienne opinion parce qu’il ne voit pas comment un autre que le juste peut dire : Vunc autem jam non ego operor illud, et encore : Condelector legi Dei secundum interiorem hominem. Mais on trouve, chez les païens, une foule d’aveux semblables : ils aiment et approuvent le bien, ils choisissent et opèrent le mal.
8. Paul parle dans la personne du Juif, éclairé par la Loi, vaincu par la concupiscence. — Telle était avant saint Augustin et telle est encore l'opinion commune. Cependant Pélage exagère lorsqu'il dit à Augustin sous le couvert d’un adversaire fictif : « Hoc enim [il s’agit de Rom. 715-23] quod tu de Apostolo intelligere cupis, omnes ecclesiastici viri in peccatoris et sub lege adhuc positi asserunt eum dixisse persona. » Dans Augustin, De gratia Christi (XLIV, 379). Il est vrai que les commentateurs, Origène, S. Chrysostome, S. Cyrille d'Alexandrie et les Grecs plus récents, VAmbrosiaster, Pélage lui-même, l’entendent de la sorte, ainsi que S. Irénée (Contra hæres. m1, 20), Tertullien (De pudicitia, 17), S. Basile (Reg. brev. tract., 16), S. Ambroise (De Abraham, u, 6; De Jacob, 1, 4; De Isaac, 2, etc.), S. Jérôme (7n Daniel 32°; Ad Algas. epist. cxxi, 8) etc. Mais S. Augustin pourrait alléguer en sa faveur S. Hilaire, /n Psalm. cxvru, litt. ghimel, 3 (édit. Zingerle, Vienne, 1891, p. 379), qui ne fait qu’appliquer en passant au juste Rom. 7°4; et Cassien, Coll. xxim, 10-17 (édit. Petschenig, Vienne, 1886, p. 654-667) qui (entre 428 et 431) met dans la bouche de l’abbé Théonas une longue explication analogue.