‹ La théologie de Saint PaulChapitre 161 sur 630 · TS · texte numérisé non relu

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aucun fondement ni dans le langage de saint Paul ni dans la tradition patristique. Saint Paul ne connaît qu'une seule catégorie d’appelés — ceux qui ont reçu la grâce efficace de la foi — pour lui appelés et chrétiens sont synonymes et tous les appelés le sont selon le propos, c'est-à-dire selon le dessein bienveillant de Dieu, parce que le propos (xpé0eo), tel qu’il l’entend, a pour terme la collation de la grâce sanctifiante et non pas, au moins directement, celle de la gloire du ciel. Si sa doctrine générale n’était pas suffisamment claire, son argumentation présente écarterait tout doute. Dans la seconde partie de l'Épître aux Romains et spécialement au chapitre vin, ilénumère nos innombrables motifs d'espérer. Il parle à tous les chrétiens, car tous sont tenus à l'espérance. Son raisonnement revient à dire que Dieu achèvera son œuvre, que la grâce est un germe de gloire, que les dispositions des personnes divines à notre égard sont certaines et que l'obstacle au salut peut venir seulement de nous. Entre autres arguments il apporte celui-ci : « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment, de ceux qu'il a appelés selon le propos » et précisément parce qu'il les a appelés selon le propos, leur donnant un gage précieux de sa bienveillance et un sûr garant de ses futurs bienfaits. Si les mots « appelés selon le propos » restreignaient le sens des « amis de Dieu » au lieu de l'expliquer, l'Apôtre raisonnerait ainsi : Tous doivent espérer parce que quelquesuns sont protégés par Dieu contre toute éventualité ; l'espérance de tous les chrétiens est certaine parce que les prédestinés en obtiendront certainement l'effet. Est-il étonnant que personne, en dehors d'Augustin, n’ait compris ainsi le grand Apôtre? Plusieurs Pères, il est vrai, distinguent deux classes d’appelés, mais dans un sens très différent d'Augustin, les appelés qui viennent et ceux qui ne viennent pas. Tous les appelés selon le propos ont répondu à l’appel et tous ceux qui ont répondu à l'appel sont appelés selon le propos. Ainsi cette clause n'apporte aucune limitation au texte de Paul, qui parle de tous les justes et leur donne à tous un motif d'espérance. Quelques auteurs croient devoir donner à « l’appel selon le propos » un sens limitatif sous prétexte qu'en fait tout ne concourt pas au bien de tous ceux qui aiment Dieu; mais ils ne

réfléchissent pas que Paul parle des dispositions de Dieu à l'égard des justes. Ces dispositions bienveillantes sont universelles. Dieu veut sincèrement, quoique d'une volonté antécédente et conditionnelle qui respecte le libre arbitre de l’homme, venir en aide à tous les justes. Tous peuvent et doivent dire, à l'exemple de l'Apôtre : « Si Deus pro nobis quis contra nos? Certus sum quia neque mors, neque vita... poterit nos separare a charitate Dei. » La condition de notre coopération est sous-entendue; le danger de notre volonté faillible et fragile aussi; et, malgré toutes ces assurances, la crainte,inculquée si souvent par Paul et ses collègues, reste toujours utile et nécessaire. D'autres exégètes, sans paraître admettre lalimitation, la supposent pourtant lorsqu'ils avertissent que l'Apôtre a coutume d'adresser à l’ensemble ce qui ne convient qu’à une partie et de parler à tous les chrétiens comme si tous devaient être un jour sauvés. Ces réflexions sont judicieuses, mais elles n'ont point ici d'application. Paul promet à tous les fidèles le secours de Dieu, parce que ce secours est assuré à tous et parce qu'ils en ont tous pour garants les bienfaits présents et passés. ; Le point essentiel est de savoir quel est, dans l'esprit de l'Apôtre, le terme direct des actes divins dont la série et l'enchainement assurent l'espérance des justes. Est-ce La grâce ou bien la gloire? J'entends la gloire du ciel. La justification est hors de cause; elle a évidemment pour objet la grâce sanctifiante. Il ne peut pas non plus y avoir de doute pour la vocation, qui est la grâce efficace de la foi. Restent les trois autres opérations divines : prescience, prédestination, glorification. Prescience et prédestination. — Certains exégètes veulent que connaître d'avance (rpoëyvw) signifie dans saint Paul aimer d’avance!. Serait-ce aimer d'un amour que la prescience n'é-

1. Rom. 82° : "Or oÙs mpoËyvw, xai mpowpioev cuupéppous TAs EixOvos Toù vioù adtoÿ, sic Td Elvat aÜToV Tpwrétoxov Ëv modoïç &dehpoïc. À propos de ce texte, Origène (Philocalia, xxv, édit. Robinson, Cambridge, 1893, p. 227) remarque avec sagacité que les fatalistes pourraient avoir gain de cause si la prédestination était le premier des actes divins; mais la prescience précède la prédestination comme celle-ci est antérieure à la vocation : ’Avw- Tépu dë ëor toÙ mpooprouod à xpéywots. Ainsi parlent tous les Pères grecs et aussi les Latins, du moins jusqu’à Augustin.

Mais qu’entend saint Paul par la prescience? Pour Calvin, c’est la pré-

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clairerait pas? Mais comment placer en Dieu cet amour aveugle ? La volonté suit l’intelligence et ne la précède point. Assurément Dieu, en regardant le bien, ne peut s'empêcher de l’aimer et, en voyant le mal, ne peut se défendre de le haïr; mais il ne s'ensuit pas que, même pour Dieu, prévoir ou connaître d'avance signifie approuver, aimer d'avance. Qu'on cherche tant qu’on voudra dans l’Écriture ou les auteurs profanes un exemple de cette acception insolite on n’en rencontrera pas. La prescience étant donc un acte de l’entendement et le regard divin n'ayant pas d’horizon qui le limite, il faut tirer la limitation du contexte lui-même ; car il est évident que dans la phrase : « ceux qu'il a connus d'avance il les a aussi prédestinés », les deux verbes. ont la même extension et que cette extension n’est pas universelle. La limitation du pronom relatif (oc) peut se trouver soit dans ce qui précède : « ceux qui aiment Dieu, ceux qui ont été appelés selon le propos », soit dans ce qui suit : « prédestinés à être conformes à l’image de son Fils ». La première construc-

destination : « Dei autem præcognitio, cujus hic Paulus meminit, non nuda est præscientia.… sed adoptio qua filios suos à reprobis semper discrevit. » Pour Cajetan, præscivit équivaut à præelegit. Pour Estius, c’est quelque chose de fort semblable à la prédestination : « Præscientia [est] prædilectio ac præordinatio in borum... quos præscivit, id est, ab æterno prædilexit et amicos habere voluit. » Estius ajoute : « Hoc fere modo præscientiam istam interpretantur Rickelius, Sasboldus, Pererius et alii neoterici : imo et vetustissimus Origenes. » Quant à Origène, on peut affirmer hardiment qu'Estius se trompe; et l'autorité de Rickelius, de Sasboldus et de Pererius, même jointe à celle d’Estius lui-même, n’est pas suffisante pour établir une signification si insolite. Saint Thomas s’exprime bien autrement : « Differt [prædestinatio] a præscientia secundum rationem, quia præscientia importat solam notitiam futurorum, sed prædestinatio importat causalitatem quamdam respectu eorum. » Pour lui, la prescience est toujours un acte de l'intelligence; c’est en effet le seul sens que l’usage biblique et profane autorise. On objecte vainement quelques textes comme Ps. 16 (novit Dominus viam justorum); Joan. 10 (cognosco oves meas); 2 Tim ? (cognovit Dominus qui sunt ejus) et autres semblables, car : 1. L’usagé biblique ne doit pas se déterminer par les cas exceptionnels mais par la manière de parler ordinaire. — 2, Même dans les exemples cités, le sens primordial est «reconnaître » ; l’acte d’intelligence est exprimé ir recto, l'acte de volonté (approbation ou amour) seulement in obliquo. — 3. Les acceptions figurées ou secondaires ne passent pas toujours dans les composés; or npéyvwois et npoyvéoxw n’ont nulle part ailleurs (sauf peut-être Rom. 11) cette acception secondaire. L’auraient-ils, ils exprimeraient toujours la connaissance, mais une connaissance approbative, comme il est naturel quand elle a pour objet le bien moral. THÉOLOGIE DE SAINT PAUL. 22

tion est beaucoup plus naturelle‘, mais au fond le sens ne change pas, comme on va le montrer.

Nous avons dit que le verbe « prédestiner » a d'ordinaire dans saint Paul le même objet que l'élection et que la vocation, c'est-à-dire la grâce de la foi et de la justice. En est-il de même ici? Les commentateurs se partagent sur le vrai sens de l’incise « être conformes à l’image de son Fils? ». S'agit-il de la

1. Il n’y a pas à tenir compte de l'opinion des quelques exégètes (Corn. a Lapide et autres) qui voient dans la phrase une anacoluthe et traduisent : « Car ceux qu’il a prévus et prédestinés devoir être conformes à l’image de son Fils » etc. Non seulement ils attribuent à Paul, sans aucun profit, une incorrection grammaticale, mais le ôx (parce que) reste alors inexpliqué puisqu'il n’est suivi d'aucun verbe, l’incise relative ne lui ap-

partenant pas, ou bien il faut considérer le relatif oÿ; comme un pronom

démonstratif, ce qui est absolument impossible. La période est donc complète, oc npoéyvw formant la protase et xai xoowptoev l’apodose. Par conséquent xaf signifie « aussi » et les deux membres ont la même extension. L'extension de xpowpuev, dans quelque sens qu’on le prenne, n’étant pas universelle, il faut trouver quelque chose qui limite le oÿ< xooéyve. Or, on ne peut guère sans faire violence au texte chercher cette limitation ds l’objet de la prédestination (cupuépoous xt); il est donc beaucoup plus simple de la demander à ce qui précède : Duligentibus Deum, secundum propositum vocatis, d'autant que la particule causative (ôt:, plus expressif que nam) unit intimement ces deux membres de phrase et nous oblige sous peine d’imputer à Paul un sophisme, de donner au relatif oÿe la même extension qu’à vois éyaror tèv Oeév.

2. Quelques commentateurs (comme Cornely) entendent par l’image du Fils, le corps glorieux du Christ. Ils se fondent sur Phil. 321 (äc ueracynparioer Tù cu Ts TarELVOoEUwS AULY GÜLLOPPOV TS cpu The DEN aüToÿ ) où le terme oüumoppos est appliqué au corps glorifié, et sur 1 Cor. 1549 (rhv eixéva Toû éroupaviou), où il est dit qu’à la résurrection nous porterons image de l’'Adam céleste. — D’autres (comme Estius) l’entendent de la gloire du ciel dans son intégrité, pour le corps et pour l’âme; ils citent à l'appui les mêmes textes que ci-dessus. — Les interprètes les plus autorisés de la pensée de Paul (voir la note P à la fin de cet article) entendent la conformité de l’image du Fils de Dieu de la conformité que donne la grâce sanctifiante, la filiation adoptive, la présence et l’action intime du Saint-Esprit. C’est par là en effet que nous participons à la forme du Fils (Gal. 419 : uéypis où uoppwôÿ Xptordc ëv div); c’est par là que le Christ devient le premier-né entre plusieurs frères (Rom. 829 : eic ro elvar œüroy mpwrétToxov v moloic &de)pois, qui explique précisément cette conformité). Saint Paul nous invite à nous transformer de la sorte (Rom. 122 : erapopoodofe) et nous indique le moyen de reproduire en nous, dès ici-bas, cette image du Christ (2 Cor. 318 : tv adrhv eixéva perauoppouuela). Cette exégèse a toutes nos préférences parce qu’elle nous paraît beaucoup mieux dans l'esprit de l’Apôtre et beaucoup plus en harmonie avec le contexte: à la condition cependant qu’elle ne soit pas exclusive et que l’image du Fils

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