‹ La théologie de Saint PaulChapitre 169 sur 630 · TROISIÈME SECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME SECTION

Le scandale de la réprobation des Juifs.

Le problème. — Au moment où le développement dogmatique semble épuisé et où l'on n’attend plus que la conclusion morale, une objection angoissante, implacable, se dresse devant l'Apôtre qui ne peut s'empêcher de l'aborder de front. Il est avéré maintenant que la masse des Juifs, résistant aux invitations du Maître, déjouant les efforts des Douze et de Paul lui-même, restera en dehors de l'Église où les Gentils affluent de toutes parts. Contraste affligeant et inexplicable énigme! N'est-ce pas le renversement de toutes les prophéties et un démenti donné par les fäits aux promesses divines? Cent fois Jéhovah s'était proclamé le libérateur et le sauveur de son peuple; le Messie devait être en première ligne le rédempteur des Juifs; Sion était marquée d'avance comme centre de la théocratie messianique et comme trait d'union des nations infidèles. Or, non seulement les Gentils entrent dans l'Église sans passer par la Synagogue, mais ils y entrent presque seuls, tandis que les Juifs, dont les droits semblaient prépondérants, sinon exclusifs, s’en trouvent bannis.

Tel est le problème dont l'examen remplit trois chapitres (1x-x1) d'une obseurité proverbiale. La difficulté tient principalement à deux causes : l'habitude bien connue de saint Paul d'isoler les divers aspects d’une question, de s’y cantonner pour un temps, d'en scruter les recoins les plus ténébreux, sans s'inquiéter des malentendus possibles, des fausses interprétations probables ; ensuite la multiplicité inouïe des citations bibliques qui rompent à toute minute le fil de l'argumentation, jettent dans l'esprit du lecteur des idées partiellement étrangères à la thèse et forment un conglomérat hétérogène de textes dont il est indispensable d'analyser le sens littéral avant d'en fixer l'application particulière. Il n’est peut-être pas dans l’Ecriture de page où il fût plus dangereux de perdre de vue la pensée d’ensemble en exagérant la portée des détails. Voyons d'abord quel est le point précis de la question. Ce n’est pas : « Pourquoi tel homme est-il prédestiné à la gloire et tel autre

voué à la damnation? » ni : « Pourquoi, de fait, tel homme est-il sauvé et tel autre réprouvé? » ni même : « Pourquoi tel homme, de préférence à tel autre, est-il appelé à la foi? » L'objet de Paul est concret et son but tout pratique. Il veut lever le scandale causé par l’infidélité des Juifs et répondre à cette demande : « Pourquoi le peuple de Dieu, héritier-né des bénédictions et des promesses messianiques, a-t-il répudié l'Évangile, seul moyen de salut? » Nous donnerons une idée générale de la réponse en disant que, des trois chapitres consacrés à la question, le premier venge la justice et la fidélité de Dieu sans entrer dans le vif du problème, le second en explique le pourquoi de la part de l’homme, le troisième en expose la raison providentielle 1.

Prérogatives du peuple élu. — Paul ne conteste aucune des prérogatives des Hébreux. Israélites, ils portent le nom de l’un des plus grands favoris de Jéhovah; ils jouissent de l'adoption divine et sont, collectivement et comme nation, fils de Dieu; à eux fut manifestée la gloire, la schechina, cet éclat surnaturel dont l'arche et le temple étaient parfois enveloppés ; à eux appartiennent les alliances, contractées en de solennelles circonstances entre Dieu et le peuple; à eux la Thora, établie par les anges et promulguée par Moïse au milieu des foudres du Sinaï; à eux le culte légitime, le seul digne de Dieu et le seul agréé de lui; à eux les promesses messianiques, allant sans interruption d'Abraham au dernier des prophètes ; à eux les patriarches, l'égide et l’orgueil d'Israël; enfin par-dessus tout, à eux le Christ, né de la lignée d'Abraham et du sang de David selon DE no GR MT dorchs srçu so

1. Beyschlag, Die paulin. Theodicee, Rôm., 9-11, Gotha, 1881 et Gore, The Argument of Romans 1x-x1 (dans Studia biblica et eccles., t. III, p. 37-45), Oxford, 1891, mettent bien en relief l’état de la question, avec la nécessité d'étudier tout le contexte. Mais le premier restreint trop, selon nous, le problème : il s'agirait uniquement. de peuples et non d’individus, de privilèges temporels et non de faveurs spirituelles, de décisions divines. dans le temps non de décrets ab æterno, L'étude de J. Dalmer, Die Erwählung Israels nach der Heilsverkündigung des Apostels Paulus Gütersloh, 1894, n’est qu’une apologie de l'exégèse de Luther. ‘

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la chair, lui qui est en même temps le Dieu souverain des siècles!. Ces neuf privilèges, si glorieux par les souvenirs qu'ils évoquent, si navrants par les contrastes qu'ils suggèrent, tombent l’un après l’autre comme un cri de douleur toujours plus aigu du cœur déchiré de l'Apôtre qui désirerait être anathème pour ses frères et payer leur salut de sa vie et de son bonheur?. Et cette longue énumération, d’une gradation si savante et d’un effet si poignant, rend plus intense l'intérêt du problème et plus troublant le paradoxe du rejet des Juifs. Les Gentils qui ne sont rien à Dieu et à qui Dieu n’est rien sont appelés à la foi, tandis que la nation sainte, la race sacerdotale, la maison de Jéhovah en est exclue! Les héritiers naturels sont déshérités, les enfants légitimes supplantés par des intrus, les promesses semblent oubliées, les pactes violés. Comment concilier tout cela avec la fidélité et la justice divines ?

Le véritable Israël. — Parlons d’abord de la fidélité. Les prétentions des Juifs reposent sur un malentendu. S'ils invoquent le nom d'Abraham comme un palladium qui doit les mettre à l’abri de tout mal, s'ils regardent le sang d'Israël comme une sorte de sacrement qui doit les sauver ex opere operato sans égard aux dispositions personnelles, leur erreur est complète et inexcusable. C’est méconnaître le sens et la portée des engagements divins. Il y a l'Israël selon la chair et il y a l'Israël de Dieu : au premier rien n’est dû, au second appartient la promesse. 11 y a de même la postérité charnelle d'Abraham et il

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