CADRE HISTORIQUE ET TRAITS GÉNÉRAUX
Loi, demandaient qu'on en retint du moins quelque chose et par l’universalité même de l'Église, composée de peuples si divers d’esprit, de sang, de mœurs, de langue, qui se jalousaient, se détestaient, se méprisaient mutuellement. Il fallait tout fondre en un dans le Christ; car l'Église n’est pas la somme des croyants isolés, ni l’ensemble des chrétientés nationales, mais le corps mystique du Christ, animé d’un même Esprit, participant à la même vie, aspirant à la même fin, sous la dépendance du même chef. Telle est la vérité qui Retie le plus de relief dans les Épîtres de la captivité.
En les parcourant, on est frappé de la part faite à l’intelligence. Les mots relatifs à la connaissance intellectuelle, tels que vérité, science, doctrine, révélation, sagesse, compréhension, lumière, avec leurs dérivés et les vocables de sens contraire, sont répétés à profusion. Dans le même ordre d'idées, un certain nombre de termes font ici leur apparition pour la première fois. Jadis Paul semblait faire de la sagesse l'apanage des parfaits; maintenant il la souhaite à tous, ainsi que cette science éminente qu'il qualifie lui-même de surscience (éxiyvwoi). Enfin une de ses préoccupations les plus vives est d'expliquer le secret, caché aux générations passées et aujourd’hui révélé aux apôtres et aux prophètes, qu'il désigne sous le nom de Mystère. N’exagérons point cependant le contraste avec les grandes Épîtres. Il est intéressant de comparer, dans les deux groupes, les notions de justice, de foi, de grâce, de Loi, de péché. Les théories longuement développées aux Romains ou aux Galates sont ici rappelées comme des axiomes, comme des résultats acquis, acceptés. Mais elles reçoivent souvent une expression plus brève et en même temps plus précise. Je désire avoir, dit l'Apôtre, « non pas ma justice qui serait le fruit de la Loi, mais la justice produite par la foi du Christ, la justice qui vient de Dieu, fondée sur la foi? ». Nous connaissons bien cette justice engendrée par la foi et que la Loi ne saurait at-
1. Le mot paulinien éntyvwow forme trait d'union entre les diverses Épiîtres de Paul. Il se trouve dans chacune des lettres de la captivité et des Pastorales. Il est particulièrement fréquent dans les premières.
2. Phil. 3 (cf. Rom. 117; 321.22) : un Eywv éuñv dixatooUvnv Tv x vépou, aMà Thv Gù miotews Xproroë, av Ex Ocoù Gxarooivny Ent 19 niove. La cou-
teindre, justice qui est en même temps de Dieu et de l'homme : de Dieu parce qu’elle émane de lui, de l’homme parce qu'elle lui est inhérente; et nous remarquons aussi que l’équivoque grammaticale de « justice de Dieu » a été levée. Non moin admirable dans sa concision est cette autre formule : « Vous avez été sauvés par la grâce, au moyen de la foi, et cela non point par vous-mêmes, c'est un don de Dieu; non par les œuvres afin que nul ne se glorifie®. » Si le salut — c’est-à-dire la grâce habituelle — est substitué à la justification, c’est que la controverse ne roule plus sur le passage de l’état de péché à l'état de justice. Comme les œuvres de la Loi ne sont plus en question, ce sont les œuvres sans distinction qui prennent leur place. La thèse s’élargit et se généralise. Mais le rôle de la foi, comme principe et instrument du salut, la nécessité absolue de la grâce et sa définition comme don de Dieu échappant au mérite, sont tout à fait dans l'esprit de Paul et l'expression finale (ut ne quis glorietur) est aussi d'une saveur bien paulinienne.
Paul et l’esclavage. — Ce petit chef-d'œuvre de tact, d'urbanité, de noblesse, de grâce exquise?, fut la première déclara-
leur paulinienne de ce passage saute aux yeux et n’est plus guère niée par personne. Il est inutile d’en marquer le détail.
1. Eph. 28-10 : Tÿ yap yépuri Éote oecwouévor à miotewg" ai Toro oùx &Ë du@v, Oeoù To CGpov' oÙx Ë Épywv, va ph Tic xavyñontat. AÙtod yap ÈGUEV roinua, xrioBévres ëv Xotot® ’Incod xt). Il faut remarquer : 1. Le salut déjà accompli en principe (cecwouéve). Cf. Rom. 874; Tit. 35 et 1 Cor. LS; 152; 2 Cor. 215, — 9, Le salut par (&é) la foi, essentiellement paulinien. Cf. Rom. 43225 Gal. 216; 31426; Phil. 39 etc. — 3. L’instrumentalité de la grâce (rà xépux) ou de la foi, opposée à celle des œuvres (oùx ëE Épywv). Cf. Rom. 324 (dixatoumevor Owpeav Ta aùroù yépuri); 116 (et yépere oùxéte ëE Epywy) etc. —4. Le choix d’un moyen de salut qui ôte tout prétexte à la vaine gloire (iv ph tiç xavyñonta). Cf. 1 Cor. 12° (6nws A xavyñontar täca opt); 47; 2 Cor. 1017 et Rom. 42. —5. La transformation produite par la grâce présentée comme une création (molnua, xriofévrec). Cf. 2 Cor. 5!7 (et vus Ev Xptor® mouvh nrioic); Gal. 615 (xauv xtlouc) etc. — 6. Le oùx à iuov répond au : Quid habes quod non accepisti? (1 Cor. 47) à Tit. 35 et est notoirement dans le goût de Paul.
2. On peut voir dans Lightfoot (Colossians and Philemon?, Londres, 1876, p. 317-319) diverses appréciations sur le mérite littéraire de cette
tion chrétienne des droits de l'homme et le plus ancien commentaire des trois mots fatidiques dont il s'est fait de nos jours un si effroyable abus. La question de l'esclavage avait déjà préoccupé l'Apôtre. Il ne pouvait songer à le proclamer aboli : la raison sociale, la sécurité de l'État, la pénétration pacifique du christianisme, l'intérêt bien entendu des esclaves eux-mêmes ne le permettaient point. L'empire romain comptait alors dix fois plus d’esclaves que de citoyens; une fortune de plusieurs milliers de servi n'avait rien d’exceptionnel et tel propriétaire en possédait plus de vingt mille. Prêcher brusquement l’émancipation à ces foules, c'était déchaîner la guerre civile, provoquer un cataclysme où l'empire pouvait sombrer et, en attendant, attirer sur l’Église naissante de terribles représailles. Du reste, l’expérience de tous les siècles montre ce qu'a d'utopique et de funeste, même pour ceux qui en bénéficient, le passage trop brusque de la servitude à la liberté. Inculquer à l’esclave sa dignité d'homme, apprendre au maître à voir en lui un frère, combler peu à peu l’abime entre les castes, en rappelant aux chrétiens leur union dans le Christ et leur égalité devant Dieu : voilà tout ce que pouvait le christianisme à ses débuts. Le reste était affaire de temps : le ferment de liberté, d'égalité et de fraternité, déposé au sein de l’Église, lèverait infailliblement au cours des siècles, amenant, sans révolution ni secousse, d'un côté la libération progressive des esclaves, de l’autre l'extension des principes de justice et d'humanité qui rendraient désormais impossible le retour à la servitude.
Paul avait octroyé la charte de liberté chrétienne quand il écrivait aux Galates : « Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi, dans le Christ Jésus. Baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Plus de Juif ni de Grec, plus d’esclave ni d'homme libre, plus de mâle ni de femelle : tous vous êtes un
Épitre et un curieux rapprochement avec une lettre semblable de Pline le Jeune. Quoique le billet de Pline soit fort beau pour un païen, la comparaison est tout à l'avantage de l'Apôtre. Pline conjure son ami d’épargner à un esclave fugitif la torture; qu’il soit sans pitié à l’avenir en cas de récidive; le malheureux est assez puni par les reproches acerbes et les menaces de Pline lui-même. Paul recommande tout autrement à Philémon le fils bien-aimé qu’il a engendré dans les chaînes. THÉOLOGIE DE SAINT PAUL. 25