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CHAPITRE IV

CHRISTOLOGIE DE L'ÉPITRE AUX PHILIPPIENS

Cadre historique. — Première conquête de Paul sur le sol d'Europe !, Philippes fut toujours son église de prédilection. Dans cette population rude et simple de colons romains, il avait trouvé des esprits dociles, des cœurs aimants. Il fit fléchir en leur faveur la règle absolue qu'il s'était imposée de n’accepter de ses néophytes ni présents ni subsides ?. Il connaissait trop la sincérité et la profondeur de leur affection pour craindre d’être leur obligé. Les Philippiens se montrèrent dignes de cette confiance. Là, point d’hérésie, point de schisme, point de faction. Tout se bornait à quelques rivalités de personnes et la grande affaire était d’accommoder un différend entre deux femmes*. La virulente sortie contre les judaïsants s'explique assez par la notoriété de leurs attaques et les préoccupations qu'elles ne cessaient de causer à l'Apôtre, sans qu’il soit nécessaire de soupçonner leur présence ou leur propavande à Philippes *.

On ne cherchera pas dans cette conversation cœur à cœur entre un père et ses fils bien-aimés un ordre parfait ni un enchaînement rigoureux. Aucune lettre ne ressemble moins à un traité de morale ou de théologie. Paul exhorte, encourage, console et surtout s’épanche librement. Son sentiment dominant est la joie spirituelle. Il répète sans cesse : « Je me réjouis dans mes tribulations, réjouissez-vous avec moi », jusqu’à sentir le besoin d’excuser tant d’insistance Ÿ. Son premier motif de joie est la tournure favorable que prend le procès au tribunal de César. Il dépêchera Timothée à Philippes dès que

1. Act. 1612. — 2, Phil. 415:16; 1 Cor. 91215; 2 Cor. 11°, — 3. Phil.423. 4. Phil. 323. Cf. 21718; 4%, — 5, Phil. 218; 31; di; etc.

l'affaire s’éclaircira davantage; mais, ajoute-t-il, « j'ai confiance dans le Seigneur que je viendrai moi-même sans tarder ». Non pas qu'il soit enivré par la perspective d’une délivrance prochaine; son seul souhait c’est que le Christ triomphe, soit par sa vie soit par sa mort : noble indifférence qui le tient en suspens entre le désir naturel de vivre pour travailler encore, faire fructifier l'Évangile, servir le prochain, glorifier son Maitre, et le bonheur de mourir pour être avec le Christ son amour et sa vie. Mais le ciel se prononce pour la première alternative : « Je sais que je survivrai, que je demeurerai avec vous pour votre avancement et pour combler de joie votre foi. » L’attitude des Juifs à son égard, les dispositions bienveillantes du prétoire, les lenteurs même d’un procès qui traîne depuis plus de quatre ans, tout lui fait prévoir une heureuse issue. Du reste — et c'est un second motif d’allégresse — sa captivité, n'entrave pas le progrès de la prédication. Les gardes, qui se relayent auprès de sa personne, l’entendent parler de Jésus- Christ. Sa situation le met en vue et pique la curiosité c'est un premier pas vers la diffusion de l'Évangile. Le succès de sa défense et sa libération désormais certaine enflamment le zèle et l'intrépidité des chrétiens. Que quelques-uns sèment la parole de Dieu stimulés par un sentiment d'envie et de brigue, qu'ils redoublent d'activité pour fortifier leur parti et rendre plus amère la détention de l'Apôtre, qu'importe après tout; pourvu que le Christ soit prêché et que l'Évangile poursuive ses conquêtes : « Je m'en réjouis, dit Paul oublieux de luimême, et je m'en réjouirai toujours. » Mais son plus grand motif de joie — ou du moins le plus intime — est l'inaltérable affection des Philippiens, qui n’attendait qu'une occasion pour « refleurir » avec éclat. Les soins, le dévouement, l’abnégatior d'Épaphrodite qu'il appelle son frère, son collaborateur, sor compagnon d'armes, sa providence visible, l’ont profondément remué. Après les angoisses d'une longue maladie dont il relève à peine, cet homme généreux a manifesté le désir de revoir sa terre natale : Paul le délègue à sa place auprès de ses chers néophytes, heureux de pouvoir lui donner cette consolation et à eux tous cette joie.

Texte christologique. — C’est au milieu de cette effusion de

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tendresse paternelle, dans une lettre remplie d'abandon, de traits délicats, d’allusions aimables, que paraît, au moment où on s’y attendait le moins, la formule la plus précise et la plus achevée de la christologie paulinienne. On est stupéfait de rencontrer cette doctrine sublime jetée comme en passant, dans un morceau parénétique, sans arrière-pensée de controverse, comme s’il s'agissait d’un dogme vulgaire, depuis longtemps connu et cru de tous, qu'il suffit de rappeler pour en faire la base d’une exhortation morale : fait déconcertant en vérité et tout à fait inexplicable, si l’on ne suppose que la préexistence du Christ et l’union en sa personne de la divinité et de l'humanité faisaient partie de la catéchèse apostolique et appartenaient à ces articles élémentaires que nul chrétien ne devait ignorer.

Paul excite les fidèles à l'union fraternelle, à l'humilité, à cette abnégation généreuse qui nous fait préférer à nos propres intérêts les intérêts des autres, par l'exemple de celui qui est notre parfait modèle : « Ayez en vous les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus. Existant dans la forme de Dieu, il ne regarda pas comme une proie l'égalité avec Dieu, mais il se dépouilla luimême [en] prenant la forme de l’esclave et devenant semblable aux hommes; et, reconnu comme homme par ses dehors, il s’abaissa [encore], se faisant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi aussi Dieu l’a exalté sans mesure et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel et sur la terre et aux enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est entré dans la gloire de Dieu le Père!. »

En demandant si Paul s'occupe ici du Christ préexistant ou

1. Phil. 25-11 : Toÿto goovette [var. opoveichw] èv duiv 0 xat ëv Xotor® ’Inco2:

A) ôc ëv uopo Ocoÿ Ünépyov oÙx Gprayuèv Ayñsaro To elvor lou Oec, ax Eaurdv évévooev pLoppñv Oovnou AuBbv, ëv éotbLaurt &vÜpoTwy Yevépevos"

B) xaù oymarr ebpeñeic &s &vpwnos étuneivwsey Éautdv yevéuevos Ürfuoo c péypr Bavétrou, Bavdrou dE otaupoÿ-

C) Guè nai 6 Oeds adrdv drepÜYwoey at.

On voit que toute la phrase dépend du pronom relatif 6ç (qui) et se rapporte par conséquent au même sujet, à la personne du Christ, mais dans ses trois différents états :

À) Au Christ préexistant, les versets 6 et 71 (6: ëv mopon... yevéuevoc). — Le latin cum în forma Dei esset affaiblit un peu le grec ëv popoñ Oeod Ürépywv, parce qu’il permet de supposer que cet état est temporaire et

du Christ historique on poserait fort mal la question. Paul parle de la personne de Jésus-Christ et, comme à l'ordinaire, rapporte à ce sujet unique des prédicats qui peuvent convenir à la préexistence, à l’état d’humiliation ou à la vie glorifiée. C'est à l'exégèse à les distinguer et à les classer, d'après le sens et le contexte. Le point essentiel est de savoir à quelle volonté du Christ se rapporte le dépouillement (éxurov éxévewse»)] proposé aux Philippiens comme exemple d'abnégation. L'exégèse traditionnelle n'hésite pas. Elle voit l’anéantissement dans l'incarnation elle-même et le regarde par conséquent comme un acte de volonté divine. Cependant quelques exégètes, peu nombreux mais résolus, sont d’un autre avis!. Pour eux le

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