I. LA VALEUR DES TERMES
Nous avons ci-dessus, p. 439, distribué le texte en ses moments successifs, distinguant ce qui concerne le Christ préexistant, le Christ historique et le Christ glorieux. Il nous faut revenir sur la première partie du texte (Phil. 26-7*) dont tous les mots sont à peser.
1. Que signifie mopoh @eoù? — On à vu que popph dans le Nouveau Testament exprime quelque chose d’essentiel ou d’intime et diffère ainsi de oxñue, « la figure ou l'aspect extérieur ». Nous ne croyons pas qu’il y ait lieu d’en rapprocher la popon d’Aristote opposée à la matière (5), comme l'acte (évrekéyeux) est opposé à la puissance (ôbvau). Nous songerions plutôt à la uoop4 de Platon et surtout à celle des contemporains de l'Apôtre, Philon et Josèphe. Platon dit (Republ. , p. 381 c) qu’il est impossible à un dieu de vouloir changer sa forme : &\Ÿ &ç Écuxe, x4NuoTOG gaù dproroc dv eiç To uvardv Éatos aÜTv péver del amhwc ëv tf aÜToÙ pLopp. Philon dit (Leg. ad Caium, 1, t. II, p. 561) que la forme de Dieu ne reçoit point, comme une médaille, une fausse empreinte : Où yäp üomep vù vOLOUX Tapéxomua, «a OEoÙ LOppÀ yivetar. Josèphe dit (Contra Apion. 11, 2) que Dieu invisible par sa forme et sa grandeur, se manifeste par ses œuvres et ses faveurs : ‘O Oeèc Épyois pèv al yéproiv Evapyhc.…. mopphy OÈ ze wéyehoc hutv égavéorarac. Il en résulte que la forme de Dieu est quelque chose d’intrinsèque à la nature divine, d’inséparable de la divinité. Aussi bien — nous le verrons plus loin — quand les Pères grecs et latins identifient purement et simplement la forme avec l'essence divine ils ne paraissent soupconner là aucune difficulté. |
2. Sens du participe ümäpywv. — Chrysostome note fort justement que drdpywy n’est pas yevépevos. Celui-ci éveille l’idée du devenir (ë» éuotwpart GvÜpérwv YEVOLEVOS, vevéuevos Ünhxoos), l’autre marque l'existence stable et permanente. Ce n’est pas non plus un simple synonyme de wv. Accolé à un adjectif ou à une locution adjective, bnépywy donne la raison de la qualité exprimée et contient le sens qe « parce que, vu que » (Cf. Luc. 2350; Act. 230 ; 755; 1721:29; Rom. 41%; 1 Cor. 177; 2 Cor. 817: 1216). La traduction de la Vulgate est donc très bonne. Il s'ensuit que l'état marqué par ürépywv non seulement coexiste au temps indiqué par le verbe (ñyñcaro) mais lui est logiquement antérieur. On pourrait traduire par « se trouvant » ou, comme on lit en marge de la version anglicane revisée, « being originally ». Le participe causatif ütdpyewv fait abstraction du temps; c’est pourquoi Estius le paraphrase bien : « Cum esset ac sit in natura Dei, id est cum esset ac sit verus Deus. »
9 Sens de la locution oùx &prayuèv hyñoato. — Le mot äprayués est tellement rare qu’on en doit fixer le sens d’après le contexte. On n’en connaît qu’un ou deux exemples chez les écrivains profanes (Plutarque, De pueror. educ. 15 et Phrynichus dans Bekker, Anecd. Græca, 1, 36). Dans Plutarque il est certainement actif, comme le sont d'ordinaire les noms en ués. Mais on sait que ces mots prennent aussi très souvent la signification passive. On peut voir dans Hérodote œpayués (vir, 36) et ppéyua (vin, 52) employés dans le même sens de barrière; de même otaxyu6s et oréayua sont traités comme synonymes par Eschyle (Zumen., 246 et
808). De fait les Pères grecs considèrent tous &erayu6s comme l'équivalent d'éprayus. Ils entendent tous non pas « vol, larcin, usurpation » mais « butin, proie, chose usurpée ». Sans doute les traductions latines d'Origène et de Théodore de Mopsueste ont « rapina », mais ce mot était passif aussi bien qu’actif (chose volée et action de voler).
D'un autre côté, éorayux joint à nyeiofa, moteïofat et mots semblables devenait synonyme de épuaov, eüpnua et voulait dire « considérer comme
. une acquisition précieuse, comme un trésor inespéré », Sans aucun sou-
venir de l’idée contenue dans la racine éprétw. C'était d'autant plus facile que le sens primordial de &pratw n’est pas « voler » mais « saisir » : saisir l’occasion (rèv xatpdv épréteu), prendre les armes (rà 6m Gpmatetv), empoigner par le milieu du corps (éprdteuw tivà pécovl. Citons comme exemples de cet emploi : Héliodore, Æthiop., vi, 20 : oùy &prayux oùdÈ £puatov hyeitar Tù mpäyua, et Plutarque, De Abs. fortil. : oùoè wonep donayua nai Adpupov EùTUyÉxs &veAriotou cnapaëat xai &vacüpachat iavonetc, etc. Or dans ces locutions les Pères remplacent dprayua PAT éprayuéc, sans paraître soupconner une différence : Eusèbe, Zn Luc. vi (Mai, Nova Pat. Bibl., t. IV, p. 165) : ‘O Ilétpoc dë Gprayuèv Tov àà oTaupoÿ Oévarov èmoueiro dù Très owrnpiouc EXmidac. Cf. Cyrill. Alex., De Ador. 1, 25.
Il ressort de ce qui précède que le sens du verset doit être : « Parce qu’il était dans la forme de Dieu il ne considéra pas l'égalité avec Dieu comme un trésor inespéré; mais il se dépouilla » etc. Ce sens est exigé et par le contexte — qui réclame un exemple d'humilité et d’abnégation, non une affirmation des droits du Fils — et par la particule adversative axé qu'il faudrait autrement prendre au sens très rare et très peu naturel de &1X ôuws, « cependant ».
4. Sens de la locution vo eïvar 1ou @e&. — L'expression tox tivé est très fréquente depuis Homère et ne signifie jamais — à ma connaissance du moins — « égal à quelqu'un » mais toujours « à l’égal de quelqu'un, sur un pied d'égalité avec quelqu'un ». Cf. Odys. x1, 304 (ruv ôè Askéyyao” ca beotouv); xv, D20; Iliad. v, 71; xv, 439; Euripide, Æel. 8 ete. Le pluriel adverbial {ca équivaut au singulier neutre toov et aux locutions ë&ë too, êv low, es to loov, plus employées avec eivu. Tertullien (Adv. Marcion. v, 20) à une traduction excellente, quoique d’une latinité douteuse : pariari Deo. Il est clair que pour avoir droit à être traité comme Dieu il faut être égal à Dieu, être Dieu; aussi les Pères, pratiquement, expliquent-ils comme s’il y avait rù etvat ioov 0e. Ils ont raison; car, au fond, l’un se déduit de l’autre; mais, si Paul avait voulu exprimer ici de nouveau l'égalité de nature, la consubstantialité, il aurait employé l’adjectif qui ne prêtait à aucun doute tandis que l’adverbe suggère une
. idée un peu différente, dont la version anglicane revisée rend bien la
nuance en remplaçant par on an equalily with God les mots equal to God de la version autorisée.
5. Sens de &NX Eavrèv éxévwoe. — L’adjectif xevés qui signifie proprement « vide de quelque chose » que le contexte indique, prend aussi souvent une acception absolue : « sans effet, sans fruit, sans force, sans objet » (1 Cor. 1514 : xñpuyua wevôv, xevh à néons huov, 1958 : xémoc HEVÉG. Cf. Eph. 56; Col. 28; 1 Thess. 21). Le verbe xevoüv pourra done signifier « rendre vain, nul, sans effet » (Rom. 4l* : xexévorar à miotis, L Cor. 117: Eva un eVWON 6 oTapos. Cf. 1 Cor. 915; 2 Cor. 93). C’est à l’exégèse de tout le passage de choisir entre ces deux sens.