II. LE TEXTE CHRISTOLOGIQUE ET LES PÈRES
A. Les Pères grecs et orientaux.
1. Dans une lettre de l’église des Gaules écrite en 178 et rapportée par Eusèbe (Hist. v, 2, édit. Schwartz, 1903, p. 428) il est dit que les confesseurs, couverts de glorieuses blessures reçues pour la foi, refusaient le titre de martyrs auquel ils avaient droit, imitant en cela le Christ : 05 ëv uoppn Oeoû Ündpywv oÙy dprayudv hyfouto To eivar You @c6. Ce passage, important pour la détermination du sens des mots, est le premier commentaire de notre texte.
2. Origène. — In Jerem. hom. 1, 7 (édit. Klostermann, 1901, p. 6) : 'Exévocev éaurèv xatabaivov évraüôa. 1bid. XIV, 9 (p. 114) : ‘Apa yap dvélaés. Thv Tob doUhou popphv xaÙ Éaurdv xévooev. Cf. bid. vu, 8(p. 61). In Joan:.
xx, 16 (édit. Preuschen, 1903, p. 350), Origène, appliquant à J.-C. ces
paroles de Michée : « Le Seigneur sort de sa place et descend sur la terre », écrit : Et ti ye voñoa tov np vod xevüoat éautèv ëv Tà Toonyouuévn Ündpyovra Ocoÿ opp, dYetar Tov undérw éfeln\vüéta &rd vod Ocoù vidv aitoÙ xai xÜptoY Tèv Lndérw Éxropeuépevov x rod Ténou Éaurod. ’Erav DÈ xEivn TA xaTaotTdGer TOÙ Lio oUYApIvVN TAv x Toù &vetAnpévat Tv Toù Doudou Loppñy, ÉaUTOY xEVWOAVTA, cuvAGEL nSç Ô vios Toù Oeod éE7AbEv uTÀ. Origène pense donc que le dépouillement coïncide avec l’incarnation et que pour le Fils de Dieu prendre la forme d’esclave c’est prendre la nature humaine.
3. Le concile d'Antioche contre Paul de Samosate (Mansi, t. I, p. 1037) déclare que Jésus-Christ : renioreura Ocdc pèv xevwoac éautèv &nd voÿ eiver 6x @e&. Bien que l'authenticité de ces décrets soit contestée, ce texte est très remarquable comme exemple d’exégèse ancienne.
4. S. Méthode. — De Resurr. u, 18 (Bonwetsch, Methodius, 1891, p. 232) : Oùx dpa dvwpelds Thv popoñv Toù oûlou dvéhaéev &IAà mpès To &vactioat xai coca” &AM0Gs yao &vfpwros yéyove. Ailleurs (Op. cit., p. 69), dans un passage conservé seulement dans une version slave, S. Méthode semble faire consister le dépouillement dans l’acceptation de la pauvreté et des douleurs; mais on peut dire que le Verbe en prenant la nature humaine accepte 2pso faclo toutes les misères inhérentes à cette nature.
5. Eusèbe.— De eccl. theol. 1, 20 (édit. Klostermann, 1906, p. 90-91) : Zuvopc Ov mp To xevboat ÉauTOY ka moppñv Gouhou AuGeïv Av xai Tpoñv Ha ëv uoppf Oeoù ÜTnpyev…. aûros oùv %v Oedc Ayos ’Inooûs Xpiotèe xaù npiv à tv odpux }aGetv. Ce texte se passe de commentaires. Cf. Zbid. 1, 13 et Ecl. Prophet. ur, 4 (XXII, 1128).
6. S. Basile, Contra Eunom. 1, 18 (XXIX, 552-553) : ’Eyd xaù ro ëv Lopph Ocoù Ündpyetv ioov Güvacbar To Ev oùcia cod dndpyetv onu. ‘Qc Ye To Loppñv &veunpévar dobhou év Th oÙoia Tic vipwmétnros tov Küprov AUOV yeyevAcûar (Migne à yeyevvñoou) onpaivez, oÛrw D xai To ëv uoppñ Ocoù ÜRAPYELV Ts Meta oÙotac Tapiotnor révrws Tv idérnre. L’équivalence de topoñ et d’oùcta ne saurait être plus clairement exprimée et l'argument en faveur de la consubstantialité est classique. ;
7. S. Grégoire de Nazianze, Orat. Theol. 1v, 3 (XXXVI, 105) : xoù td räv yovU xapbat TG zevwbévrt à0 Audc, nai Thv Belav elxôva Goulxÿ LLopp} oUuyxEpdsavrt, semble identifier uoppñ et eixwv (2 Cor. 44; Col. 115). Nous ne trouvons chez lui rien de plus distinct. Cf. Carmina de se ipso, XLV, 29-34 (XXX VII, 1155). S
EE
AT Ve "HET
ne
ET y +
Cire
ET
8. S. Grégoire de Nysse, Contra Eunom. 1v (XLV, 672) : ‘H poppà Toù Ocoÿ radrèv 1% oÙoia mavrux éctiv. Et un peu plus bas : ‘H oùota 1% popqñ oucongaiver. Absolument comme Basile et Chrysostome. Le même Père (XLIV, 1324, si l’opuscule est de lui) signale comme extraordinaires les locutions où entre le verbe xsvoüv et il se demande où l’Apôtre a pu les prendre.
9. Didyme Y'aveugle, De Trinit. 1, 26 (XXXIX, 389) : Ti rhç iobtntos TaÜTnc edpiouetat GYiGov; oÙX NPTAGE ve, pnotv, ox Élaëe To iaov Eivar Th qÜoEt TD O2: ro natpi' ra On 6 Là 0” ähhou xevwlels Éaurdy 0 xevwous aÜBévrnv Ôeonérn époù Hal didcov dmTédettEv. L'intérêt principal de cette paraphrase est dans le sens actif qui semble attribué à &pmayuéc. Cf. (Pseudo-)Athan., Hom. de semente, 9 (XX VIII, 153).
10. S. Jean Chrysosiome consacre à notre texte deux homélies entières, In Philipp. hom. vi et vn (LXII, 217-238) ; nous ne pouvons citer que quelques phrases typiques. 1. La forme de Dieu s'identifie avec la nature : To érapdhautov à (L0ppA Setuvvor, xafws ott oppñ. OÙx Ectt d, Since oùcias dvta, Thv AA Woppñv EX: otov oùdeis avlporuwy GyyÉdoU ÉœEL LOp?AV, oùdE oyov avfpérov Exet oppñv nés oùv 6 viés; Il prend donc la forme au sens aristotélicien comme il le montre en ajoutant : Eire ëmi pèv ñu@v, metèn oùvbetot Écuev, À Lopph To cwoparés ÉGTUV ET OÈ Toù nou xai &ouvbétou, révrws tic oûciuc. — 2. Le voleur et usurpateur n’osent pas abandonner un instant la chose injustement acquise de peur de ne plus la recouvrer. ‘ Il en est autrement de ce qu’on tient de la nature et de ce qu’on possède par droit de naissance, car on ne craint pas de le perdre. Tel le Fils de Dieu : Oùx épo6ñôn xaraGñvar dm Tob &Ewuatoc où yàp dprayudv fyATaTo rhv Bebtnta, oÙx édedolxet ph TL aÜTOV GPÉANTOEL TAV gVatv, À To &Élwua. Atd xai &nébero adro, Ousp@v 6tt adro ivaXñÿetat” al Expuÿe, yoduevoc oùdÈv Élatroüohor xd Tobrou. Le saint docteur regarde donc äprayués comme synonyme de &prayue « chose volée, usurpée ». — 3. Il prouve contre Sabellius que l'égalité avec Dieu suppose la distinction des Personnes : "Ioov èni évos où Xéyetat meocwmou rù yap icov, tuvl ctiv ioov. "Op&c do rpocrwv Ürootæau, oùyt ôvéuaræ Wa. Plus loin il prouve contre les ariens que @eà, quoique sans article, désigne le Père. — 4. Le dépouillement c'est l'incarnation elle-même : Jos ëxévwse; Moppv doudou Axéwv. Chrysostome combat ensuite les hérétiques d’après lesquels le Christ aurait pris la forme d’esclave lorsqu'il lava les pieds de ses disciples et ceux qui prétendent qu’il ne fut homme qu’en apparence.
11. Théodore de Mopsueste (Comment. in epist. Pauli, édit. Swete, Cambridge, 1880, t, I, p. 216) : « Non magnam [Christus] reputavit illam quæ ad Deum est æqualitatem, et elatus in sua permansit dignitate; sed magis pro aliorum utilitate præelegit humiliora sustinere. » Kévootv à Bsix l'oaph pnouy Tù pnôëv…. To oùv' Éaœu Trov ÉXÉVWIEN &yvti ToU oÙx ÉdELÉEV Éœurtév. Mopoñv yap Gobdou Jabiov Thv GElav éxetvnv &nexpubev, Toûto Toic 6pooLy eiva vouttôevos ëmep épaivero. — P. 217 : « Formam servi [dixit] ut dicat naturam servi, humanam sic vocans naturam, servilis enim est humana natura; sicut illud quod dixit in forma Dei, in divina dicit natura. » — P. 218 : « Humiliavit seipsum. Usque in hunc locum illa quæ divinæ naturæ condecebant visus est edixisse; in subsequentibus vero ad illa transit quæ humanæ possunt aptari naturæ. » L
12. S. Isidore de Péluse, Epist. 1v, 22 (LXXVIT, 1072) : Et Épuoœtoy ñyñsato rù elvas Loov, oùx dv Éaurov étanelvwsev... Aoûhoç LÈv yap nai Élcubepweis xai viobeoia tiunêeis, dre Gprayux À etonua Tv &Elav nynoduevoc, ox àv Üroctuin oinerixov Épyoy &vüom, 6 GÈ yvñatos viôs «rl. On reconnait là l'exégèse de
Chrysostome; mais il faut noter la synonymie de &prayués avec &pxayua, Épov, eÜpnuc.
13 S. Cyrille d'Alexandrie, Dial. de Trinit. wi (LXXV, 1061) : ’Eotxaor dtu- Jelfoar mavrek®s, xaitot mheustéxte ÉvnyoÜpEvOL mpés Te AUGV aÜTov ka The Oeonvetorou Tpagñs, te Oedc dv à Aéyos, xai êv poppñ ai icétnt To [larpdc, Téphve x? AU, xt).
14. Voici la paraphrase de Théodoret (LXXXII, 569) qui résume en peu de mots la doctrine de Chrysostome : Osèc Yüp dv xai qÜoet Oedc xai Tv pds tov Ilatépa ioétnra Éyuwv, où péya roëro ütékaBe" roùro Yao 1dov Tv top &élav Time Tivoc TetuynxéTov. AXX Tv éttv XATAXPÜVOS, TÂV AXPAY TaTELVOgeocÜvny elhero nai Thy dvôpuneiav Ürédu uoppñv... Ilepi toù Oeoù Adyou tadrd pnouv, tt Oedc dv oùy Éwpäto Pedc, Tv dvÜpwnelay mepruclevos hou.
15. Nous n’ajouterons plus que le témoignage de S. Éphrem, toutes réserves faites sur la question d'authenticité (Comment. in epist. Pauli, traduit de l’arménien, Venise, 1893, p. 161) : « In hoc imitatores eritis ejus qui in forma Dei erat antequam carnem indueret.… Sed semetipsum exinanivit, nam abscondidit gloriam propriam et formam servi sibi induit .… eo tempore quando factus est ille in similitudinem hominum ex Virgine. »
À. Exégèse des pères latins.
1. Terlullien, Adv. Marcion. v, 20 (édit. Kroymann, Vienne, 1906, p. 647-648), nous fait connaître l’ancienne version latine de notre texte : « In effigie Dei constitutus non rapinam existimavit pariari Deo sed exhausit semetipsum accepta effigie servi in similitudine hominis [factus] et figura inventus [est] homo. » L'auteur prouve contre les marcionites non pas la divinité de J.-C., qu’ils admettent eux-mêmes sur la foi de ce passage, mais la réalité de sa nature humaine : « Quod si in effigie et imagine (Dei), qua filius Patris, vere Deus, præjudicatum est etiam in effigie et imagine hominis, qua filius hominis, vere hominem inventum. » La leçon pariari Deo se trouve encore dans De carnis resurr. 6. Au contraire Adv. Prax. 7 a la leçon actuelle esse se æqualem Deo, sans doute par la faute des copistes.
2. Viclorin dans son Comment. (VIII, 1207) a une théorie passablement obscure sur la forme de Dieu : « Quid forma? Non figura, non vultus, sed imago et potentia. Ita esse, pater est; vivere autem et intelligere, quæ ista ipsa in eo sunt quod est esse, quasi forma. Christus ergo Dei forma est : vita est enim Christus et cognoscentia et intellectus. » Le Christ est bien la vie et l'intelligence subsistantes mais il est peu probable que par forma Dei saint Paul entende cela. Cf. Adv. Arium, 1v (MIE WLMONSE « Filius Dei forma Dei est, id est vita quæ est forma viventis. »
3. S. Hilaire, In Psalm. cxxxvin, n° 15 (édit. Zingerle, Vienne, 1891, p. 755) : « Quod enim in forma est, formatur in formam et quidem paternæ naturæ et divinitatis formam. » — De Trinit. vin, 45 [X, 270) : « Quem enim signaverat Deus, aliud præter quam Dei forma esse non potuit; et id, quod signatum in Dei forma est, hoc necesse est totum in se coïmaginatum habere, quod Dei est. Ad susceptionem se formæ servilis per obedientiam exinanivit. »
4. L’Ambrosiaster, Comment. (XVII, 408-409), a cela de remarquable qu’il entend éout le passage du Verbe Incarné : « Christus semper in forma Dei erat, quia imago est invisibilis Dei, Sed apostolus de Dei Filio, cum
incarnatus homo factus est, tractat dicens : Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu, id est Deo et homine. Qui cum îin forma Dei esset, inter homines utique conversatus, verbis et operibus apparebat esse Deus. Forma enim Dei nihil differt a Deo... Hic ergo non rapinam arbitralus est esse se parem Deo; Sciens enim in forma Dei se esse, non furatus est, ut diceret : Ego et Pater unum sumus… Jure ergo exæquavit se Deo; ille enim arbitratur rapinam facere, qui se parem facit ei quo inferior est. Sed semetipsum exinanivit; hoc est, potestatem suam ab opere retraxit.… Formam servi accipiens, dum tenetur et ligatur, et verberibus agitur… Non enim mihi, sicut quibusdam, videtur sic formam servi accepisse dum homo natus est. » C’est là le point faible du commentaire qui sans cela serait excellent.
5. S. Ambroise, De Fide n, 8 (XVI, 573) : « Semetipsum exinanivit, non remittens utique quod erat sed assumens quod non erat; quia formam servi accepit. » — Epist. xLVI ad Sabin., 6 (XVI, 1147) : « Quid est in Dei forma nisi in plenitudine divinitatis, in illa perfectionis divinæ expressione? Ergo cum esset in plenitudine divinitatis exinanivit se et accepit plenitudinem naturæ et perfectionis humanæ. »
6. Pélage dans son commentaire (XXX, 845) s’écarte entièrement du point de vue traditionnel : « Zn forma Dei. In qua erat, sive quia absque peccato erat : ad imaginem Dei scilicet. Formam servi accipiens. Ita ut, etiam pedes lavaret discipulorum. » Cependant il fait précéder son explication de cette remarque : « Multi præterea hunc locum ita intelligunt, quod secundum divinitatem se humiliaverit Christus, secundum formam videlicet, secundum quam æquam æqualitatem Dei, non rapinam [rapina?] usurpaverit, quam naturaliter possidebat. Et exinanivit se non substantiam evacuans, sed honorem declinans : formam servi, hoc est, naturam hominis inducendo. » Mais cette remarque, qui ne paraît pas à sa place, n’aurait-elle pas été ajoutée après coup par un lecteur ou par un éditeur scandalisé ?
7. S. Augustin revient très souvent sur notre texte; mais deux ou trois citations éclaireront suffisamment sa pensée. Contra serm. Arian.S8 (XLII, 689) : « Cum in forma Dei antequam ab illo forma servi essct accepta, nondum erat Filius hominis, sed Filius Dei; cui Patris æqualitas rapina non erat sed natura. Non enim erat usurpando elatus, sed hoc erat natus, et ideo veritas. Nondum ergo erat Christus, quod esse cœpit cum semetipsum exinanivit, non formam Dei amittens, sed formam servi accipiens. » Cf. Contra Mazximin. 1, 5 (XLII, 747). Serm. cccui, 16 (XXXIX, 1608) : « Cum formam Dei diceret, esset dixit [Apostolus]; cum formam servi nominaret accipiens dixit. Christus ergo erat aliquid, accepit aliquid, ut cum illo unum esset quod acceperat. » Cf. Serm. xCII, 2; CLXxXXIN, 4 (XXXVIIL, 572. et 990) etc.