I. QUESTION D AUTHENTICITÉ
- Tradition et vraisemblance. — Sans discuter ici en détail les textes de saint Barnabé, de saint Clément de Rome, de saint Ignace, de saint Polycarpe, de saint Justin, d'Hégésippe, qui supposent déjà la connaissance et l'usage des Pastorales, on peut affirmer hardiment que le témoignage de la tradition en leur faveur est aussi explicite et aussi unanime que pour les Epîtres les plus certaines; car, dans le cas actuel, les questions d’authenticité et de canonicité se confondent : si ces lettres ne sont pas authentiques elles sont l'œuvre d'un faussaire et jamais les Pères n'auraient admis sciemment une supercherie dans le canon des Livres inspirés. Les deux ou trois voix discordantes de Marcion, de Basilide et de Tatien, repoussant des écrits qui stigmatisaient d'avance leurs erreurs, furent comptées pour rien et Eusèbe n’hésitait pas à ranger les Pastorales parmi les Livres incontestés.
Depuis Schleiermacher qui, en 1807, déclarait inauthentique la première à Timothée, beaucoup de critiques ont étendu aux trois lettres ce verdict négatif et la réaction de bon sens qui a peu à peu restitué à l’Apôtre la plupart des œuvres dont l’école de Tubingue lui déniait la paternité n’a pas encore abouti à dissiper tous les doutes sur ce point. Cependant nombre d’érudits contemporains ont franchi de nouveau la moitié de la distance qui les séparait de la tradition, en discernant dans les Pastorales de larges fragments authentiques, amplifiés plus tard par un inconnu désireux d’abriter sous l'égide de Paul ses idées ou sa polémique. Plusieurs se sont ingéniés
à faire le triage; mais leurs systèmes très divergents, où l’arbitraire saute aux yeux, ne satisfont guère que leurs propres auteurs. Les partisans de la supercherie pure et simple, s'ils n'étaient pas plus fondés en raison, étaient du moins plus logiques.
Quel aurait pu être le but du prétendu faussaire ? C'était, répondaient Baur et son école, de combattre par l'autorité la plus haute le gnosticisme de son temps et de promouvoir la hiérarchie ecclésiastique en train de s'organiser !. Mais le progrès des études historiques a fait justice de cette hypothèse. Le gnosticisme des Pastorales, si l’on peut lui donner ce nom, n'est pas du tout celui du second siècle, car il n’a pas encore rompu ses attaches judaïsantes. Cé n’est ni le gnosticisme de Marcion (Baur), ni celui des valentiniens (Schwegler), ni celui des ophites (Schenkel), ni un amalgame des systèmes de Marcion et de Valentin (Pfleiderer, Hilgenfeld). Prétendre avec Holtzmann qu'il s'agit du gnosticisme en général?, indépendamment des sectes particulières, c’est mettre à nu le parti pris, décidé à maintenir coûte que coûte des constructions dont toutes les pièces croulent l’une après l’autre. On voulait voir autrefois une allusion au gnosticisme dans les « généalogies sans fin » et dans les « oppositions d'une fausse science ». Or, Mangold, hostile du reste à l'authenticité, a prouvé que le mot yevexhoylu n’était pas en usage chez les gnostiques pour désigner les émanations d'éons, et l’on s'accorde aujourd'hui à reconnaître que le mot ävriféoex ne peut pas se référer au titre du fameux ouvrage de Marcion. D'autre part, yvüoi est un terme dont Paul se sert dans toutes ses Épîtres et qui n’a rien de technique dans les Pastorales. Quant à la hiérarchie ecclésiastique elle s’y montre dans l’état le plus embryonnaire, si on la compare à l’organisation en vigueur dès le début du second siècle. Alors la terminologie est complètement fixée; l’épiscopat est partout monarchique et sédentaire; les fonctions des deux autres ordres sont bien déterminées. Il fallait au
1. Baur, Die sogenannten Pastoralbriefe, 1835. 2. Holtzmann, Die Pastoralbriefe krit. und exeg. behandelt, 1880. 8. Mangold, /rrlehrer der Pastoralbriefe, p. 110.