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Le style achève de nous dérouter. Rien ne diffère davantage de la langue et de la manière de Paul. Je ne parle pas seulement du lexique auquel on accorde souvent trop d’importance dans les questions d’authenticité, quoique l'absence d’expressions et de particules dont Paul semble ne pas pouvoir se passer et la présence de locutions étrangères à sa terminologie donnent à réfléchir; je parle de la diction dans son sens le plus large, des images, des comparaisons, de la façon de concevoir et de présenter les choses. Il suffit de lire la première période, si cadencée, si balancée, si harmonieuse, pour être
convaincu qu’elle n'est pas tombée de la plume de Paul. Et la
suite ne dément pas les promesses du début. Aucun auteur biblique, sans excepter saint Luc, n'écrit aussi purement. Peu d’hébraïsmes, très peu de ces irrégularités et de ces incorrections — anacoluthes, hyperbates, accord avec le sens — qui fourmillent dans les Épftres pauliniennes. L’enchaînement parfait du discours, l’art des transitions naturelles, le ton oratoire soutenu sans effort, la maîtrise d’une langue toujours abondante et toujours rythmée!, une manière de citer l'Écriture qui lui est propre, le distinguent assez de Paul. L'éloquence de ce dernier, faite de passion et de logique, ressemble au torrent impétueux qui rompt ses digues, tandis que notre Épitre est un fleuve majestueux dont les méandres ne font que tempérer la monotonie.
Tradition orientale. — Et pourtant ce sont les meilleurs juges en matière de style, les Pères d'Alexandrie, qui, unanimement et aussi haut qu'on puisse remonter, y voient l'œuvre de Paul. Clément, à la suite de son maître Pantène, Origène, saint Denys, saint Pierre, saint Alexandre, saint Athanase, Didyme, saint Cyrille, Euthalius, — Arius lui-même ce semble, — pas un ne manque à l'appel. Ce n’est pas qu’on fermât les
‘yeux sur la différence de style. Pour l'expliquer, Clément
supposait que la lettre, primitivement écrite en hébreu, avait été traduite en grec par saint Luc : hypothèse insoutenable
1. Fr. Blass, (Barnabas) Brief an die Hebräer, Text mil Angabe der Rhythmen, Halle, 1905, la divise en périodes ressemblant à des strophes. Il est vrai qu’il applique son système à beaucoup d’autres écrits sacrés et profanes,
et qui n’est plus en effet soutenue par personne. S'il est une chose avérée, c’est que l'Épitre aux Hébreux fut composée en grec. Jamais traduction n’eut cette souplesse et cette liberté d'allures, L'auteur y fait exclusivement usage des Septante, même lorsqu'ils s’écartent du texte original. Il prodigue les paronomases, les assonances, les allitérations, dans une mesure inadmissible chez un traducteur. L'art avec lequel il arrondit ses périodes serait un tour de force inouï s’il s'était trouvé en présence des petites incises, juxtaposées par coordination, d'un texte hébraïque quelconque. Enfin, pour ne rien dire du reste, le raisonnement fondé sur la double acception du mot Ôtadxn — alliance et testament — serait tout à fait impossible en hébreu. D’après Origène, les idées seraient de Paul et la diction d'un de ses disciples connu de Dieu seul. « Les documents historiques parvenus jusqu'à nous, ajoute Origène, nomment les uns Clément, évêque de Rome, les autres Luc, l’auteur de l'Évangile et des Actes. » Ainsi, tout conscient qu'il est des difficultés, Origène s’en tient à ce qu’il appelle la tradition ancienne et, pratiquement, oubliant ses doutes de critique et de linguiste, il cite sans hésitation l'Épitre sous le nom de Paul. Eusèbe fait de même, bien qu'il la range une fois au nombre des écrits contestés, par déférence pour le sentiment d'autrui. Toute l’église grecque avec le concile d'Antioche (264) et celui de Laodicée (390), avec saint Grégoire le Thaumaturge, saint Cyrille de Jérusalem, saint Isidore de Péluse, saint Épiphane, saint Basile et les deux Grégoire, saint Jean Chrysostome et Théodore de Mopsueste, Sévérien de Gabala, l’église syrienne avec la Peschitto, avec saint Éphrem, saint Jacques de Nisibe, déposent dans le même sens que les Alexandrins. En un mot, l'Orient est unanime.
Tradition occidentale. — Bien différente était la situation en Occident. Connue à Rome dès le premier siècle par saint Clément qui l'exploite comme son propre bien, l’Épître aux Hébreux n'y était généralement regardée ni comme authentique ni comme canonique. Le fragment de Muratori et le prêtre Caïus ne reconnaissent que treize épîtres de saint Paul. Ni saint frénée, ni saint Hippolyte, au dire de Gobar, n’en admettent l’authenticité; il est de fait que le premier ne la cite pas
une seule fois dans son grand ouvrage contre les hérésies et il est douteux qu'il y fasse jamais allusion. Saint Cyprien s’'abstient aussi de la citer; et quand il affirme, avec plusieurs autres écrivains latins, que Paul a écrit à sept églises, il semble bien nier équivalemment qu’elle soit l'œuvre de l'Apôtre. Tertullien, on ne sait sur quelle donnée, l’attribue à Barnabé et la manière dont il l’allègue montre assez qu'il ne la croit pas canonique. Parmi les hérétiques, Marcion la rejetait; au contraire le banquier Théodote, chef de l’obscure secte des melchisédéciens, la recevait. Nous ignorons quelle était à cet égard l'attitude de Novat et de Novatien, mais nous n’avons aucune raison de prétendre, comme on l’a fait parfois, qu'ils s’en prévalaient pour refuser à l'Église le droit de remettre les pé-
chés. Au quatrième siècle, les doutes persistaient toujours et n'étaient pas encore dissipés au cinquième. Cependant saint Jérôme tombe dans l’exagération lorsqu' il soutient que les Latins n'avaient pas coutume de recevoir l'Épître comme canonique : il y avait contestation et désaccord; il n’y avait unanimité ni dans un sens ni dans l’autre. Si l’Ambrosiaster et Pélage ne la commentent pas, si Phébade, Optat de Milève, Zénon, Vincent de Lérins, Orose n'en font point usage, si le codex Claromontanus et le codex Mommseianus l’excluent de leur canon, Victorin, Hilaire de Poitiers, Ambroise de Milan, Lucifer de Cagliari, Pacien, Faustin, Rufin lui sont favorables ; Pélage et l'Ambrosiaster la citent quelquefois sans réserve et Philastre, en contradiction avec lui-même, traite quelque part d'hérétiques ceux qui l’attribuent à tout autre que Paul. Il faut dire que Philastre, selon la fine remarque de saint Augustin, attache à ce mot d'hérétique un sens qui lui est spécial. Mais lorsque le concile d'Hippone de 393 et celui de Carthage de 397 eurent inscrit dans la liste des livres canoniques treize Épîtres de Paul et l'Épître aux Hébreux du même Apôtre; lorsque Innocent [* dans sa lettre à Exupère de Toulouse en 405 et le concile de Carthage de 419 eurent catalogué simplement quatorze Épîtres de saint Paul, les anciens doutes sur la canonicité disparurent et bien qu'on r’eût aucun argument nouveau pour résoudre la question d'auteur on se rangea peu à peu à l'opinion générale ou du moins à la ma-
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nière de parler commune. Les érudits seuls, tels qu'Isidore de Séville, conservèrent le souvenir des discussions passées, dont la trace subsiste jusqu’à nos jours dans la place assignée à l’'Épitre, soit au dixième rang, soit à la fin des lettres pauliniennes, soit même tout à fait en dehors de la série.
Ce fut précisément quand la question parut décidée sans retour par trois conciles dont il avait été l'âme, qu'Augustin se mit à douter de l’authenticité. Ses scrupules allaient toujours croissant et tandis qu'autrefois il avait coutume de citer la lettre sous le nom de Paul il s’en abstint dans ses dernières années ou ne le fit plus qu'avec des réserves expresses. L'idée ne lui venait pas qu'une décision conciliaire tranchât la question d'auteur. Elle ne venait pas davantage à saint Jérôme qui, après avoir assisté au concile romain où l'Épitre aux Hébreux avait.été pour la première fois attribuée à Paul, ne craignait pas d'écrire : « Nihil interesse cujus sit, cum ecclesiastici viri sit et quotidie Ecclesiarum lectione celebretur. » La lecture publique de l'Epître était un argument en faveur de la canonicité, mais ne préjugeait en rien l'authenticité d’un écrit anonyme. Lier la canonicité à l'authenticité et soutenir, comme l’a fait Cajetan, que si l'Épître n'était pas de Paul elle ne serait pas canonique est une erreur théologique des plus grossières. Ce n'est même que par abus de langage qu’on parle ici d’authenticité, car authentique est proprement l'opposé d’apocryphe et rien dans la lettre ne laisse soupçonner que l’auteur ait voulu se faire passer pour Paul.
Conjectures diverses. — Depuis Origène, la question n’a pas avancé. L'hypothèse d’un traducteur, qui aurait habillé en grec l'original hébreu de Paul, même en prenantle mot de traducteur au sens le plus large, cette hypothèse émise par Clément d'Alexandrie, acceptée par Eusèbe et par saint Jérôme, adoptée ensuite par plusieurs théologiens du moyen âge, est totalement délaissée aujourd’hui et ne mérite pas une réfutation.
D'autre part, les auteurs qu’on a substitués à Paul ne satisfont guère. Reconnaissons à M. Harnack l'honneur d’avoir proposé le premier Aquila et Priscille, surtout cette dernière, en raison de je ne sais quelle touche féminine qu'on découvrirait dans la lettre. Godet, sans beaucoup plus de fondement,
pensait à Silas. Quelques anciens nomment Luc et Clément de Rome soit comme traducteurs soit comme rédacteurs. Il est certain que Clément connaît et exploite notre Épître, mais son style est si différent qu'on peut dire avec certitude qu'elle ne lui appartient pas. Il coordonne ses phrases au lieu de les subordonner, il prodigue les doxologies, il cite l'Écriture d’une manière qui lui est propre, enfin toutes ses idées et la manière dont il les rend témoignent d’une autre orientation d'esprit. Contre saint Luc nous serions moins affirmatif, principalement à raison des autorités qui le patronnent. Il a cela de commun avec l’auteur de l’Épître qu'il écrit purement le grec et qu’il se meut dans la sphère des idées pauliniennes. Ses rapports avec Timothée et son séjour à Rome remplissent deux autres données. Comme l'avait remarqué Clément d'Alexandrie, il existe entre l'Épttre et les Actes une certaine affinité de lexique et de diction. Mais, outre que les points de contact n’ont rien de décisif ni même de frappant, comment se persuader que saint Luc, un païen converti, connût à fond le rituel mosaïque et prit tant d'intérêt à des observances pour lui sans valeur? Et saint Luc ne trahit nulle part la rhétorique spéciale et la culture alexandrine dont le rédacteur de la lettre paraît imbu. C’est ce dernier caractère qui a fait songer à Apollos, mis en avant par Luther et soutenu par de nombreux critiques. Apollos appartenait à l'entourage de Paul et connaissait Timothée; il était d'Alexandrie et pouvait avoir fréquenté l'école de Philon; il était très éloquent et « très versé dans l'Écriture ». Mais
cela prouve tout au plus qu ‘Apollos pourrait avoir com-
posé l'Épître aux Hébreux, s’il n’y a point par ailleurs d'objection décisive. Or on ne voit ni quand ni comment Apollos aurait acquis le droit de parler en maître à l’église judéo-chrétienne et il ne faut pas oublier que l'opinion qui lui attribue notre Épitre est totalement dépourvue de fondement historique et de base traditionnelle.
Hypothèse pour hypothèse, Barnabé aurait nos préférences. Il a pour lui le témoignage positif de Tertullien et d'une partie notable de l'Occident. Il était Juif de race, helléniste d’éducation; comme lévite, il était au courant du rituel mosaïque; comme habitant de Chypre, la littérature alexandrine devait
lui être familière; de plus il jouissait à Jérusalem et dans les églises palestiniennes d’une grande autorité. À la vérité, si la lettre publiée sous son nom il y a plus d’un siècle était son œuvre, il ne faudrait pas songer à lui un instant; mais les érudits de nos jours s'accordent de plus en plus à reconnaître que l'Épître dite de Barnabé n’est pas de Barnabé. Dès lors, il n’y a plus contre lui d’objection valable et l’on peut le considérer comme l’auteur ou le rédacteur de l'Épître aux Hébreux. Rapports avec Philon. — Certains critiques modernes, renonçant à retrouver le nom du grand inconnu, se contentent d’indiquer un Alexandrin ou « un disciple de Paul, teinté de philonisme!{ ». Cette formule de Jülicher est décevante. Si l’on se borne à une comparaison générale et superficielle, comme le fait Jülicher, on découvrira aisément entre notre auteur et Philon d'assez nombreux points de contact; mais que l’on serre le parallèle, avec textes à l'appui, la plupart des rapprochements s’évanouissent ou se tournent en sens contraire. Philon appelle bien son Logos grand-prêtre, messager, médiateur, intercesseur; mais quels titres honorifiques ne donne-t-il pas au Logos?? D'ailleurs le Logos de Philon est grand-prêtre de l'univers, ce temple immense de la divinité, comme la raison l'est de cet autre temple de Dieu, l'homme $ : quel rapport voiton là avec le pontife de la nouvelle alliance ? On assure que le Logos de Philon, comme le Fils de l'Épitre aux Hébreux, est nommé drayasua et yxpaxrio de la substance divine; mais
1. Jülicher, Einleutung in das N. T.f, 1901, p. 139 : Ein paulinisirender Christ von alexandrinischer Bildung. L’auteur regarde la dépendance à égard de Philon comme très vraisemblable (hôchst wahrscheïnlich). Davidson plus réservé (/ntroduction?, Londres, 1882, t. I, p. 219) dit seulement probable. Par contre, Riehm, Reuss, Weiss, Beyschlag, Schmiedel nient presque toute dépendance; tandis que d’autres critiques (Siegfried, Holtzmann, Ménégoz etc.) la regardent comme à peu près certaine. La note la plus juste est celle de Bruce (dans Æastings Dictionary of the Bible, t. II, p. 335) : « Un moyen infaillible de mal comprendre PEÉpitre serait d’être trop sûr que l’auteur appartient à l’école de Philon ».
2. Quis rer. divin. heres (Mangey, t. I, p. 501). Le Logos est la nuce lumineuse (Ex. 141?) qui protège les amis et éloigne les ennemis. Il est appelé à cette occasion äpyéyyehoc, pebépunc, txétns, mpsobeuths et plus loin (p. 504) méooç Tüv &xpwv durorécors éunpebwv. Il est difficile d'imaginer un titre d'honneur que Philon n’applique au Logos.