CADRE HISTORIQUE ET IDÉE CENTRALE
If. CADRE HISTORIQUE ET IDÉE CENTRALE.
Destinataires et date. — La UE Lu de date et de destination n’a pour le théologien qu'un intérêt secondaire. Laissons nos critiques chercher les destinataires de l'Épitre à Rome, à Alexandrie, à Antioche, à Corinthe, à Thessalonique, voire même à Ravenne et au bourg d’'Iamnia. La plupart de ces fantaisies ne valent pas d'être signalées : tout au plus les partisans de Rome et d'Alexandrie méritent-ils une mention. Alexandrie aurait quelque chance si les destinataires d’une lettre étaient forcément du même pays que l’auteur et si l’auteur ne pouvait avoir acquis hors d'Alexandrie la culture alexandrine : mais c'est mauvais signe pour une opinion d'être échafaudée sur une pure hypothèse; et comment expliquer que les Pères alexandrins, de tout temps unanimes à recevoir notre Épitre comme canonique et comme l’œuvre de Paul, n’aient jamais eu le moindre soupçon qu’elle était adressée à leur église? Le seul motif de penser à Rome est le salut des frères d'Italie, si l'on entend par of énù + ’Iralaç non les chrétiens résidant en Italie mais ceux qui en sont originaires. C’est bien peu qu’une amphibologie pour asseoir une hypothèse dépourvue par ailleurs de base traditionnelle; d'autant plus que ce texte, même au sens le plus favorable, nous conduit bien en Italie mais non pas à Rome. Peut-on imaginer dans l’église romaine, composée en très grande majorité de païens convertis, tant d'engouement pour le rituel mosaïque, qu'elle fût en danger d’apostasier plutôt que d'y renoncer? Dire avec M. Zahn que l’auteur s’adresse uniquement à un petit groupe de judéo-chrétiens, ou avec M. Harnack qu'il vise l'assemblée particulière réunie dans la maison d'Aquila et de Priscille, c’est compliquer l'arbitraire d’une invraisemblance,.
L'ancienne opinion qui plaçait en Palestine les destinataires de l’Épître garde encore toutes les probabilités. Elle a pour elle une tradition respectable que ne balance aucune tradition contraire. Elle a pour elle le titre (xp ‘EGpæious) qui, sans appartenir au texte primitif, remonte pour le moins au deuxième siècle, puisqu'il existe dans tous les manuscrits et toutes les versions. Elle a pour elle l'incroyable variété et l’inconsistance
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des hypothèses qu'on a voulu lui substituer. Elle a pour elle surtout les caractères intrinsèques avec les données concordantes de date et de milieu. « Ce qui nous frappe dans cette Épître, dit avec raison M. Ménégoz, c'est, dans toutes ses parties, un goût de terrotr juif tellement prononcé et une absence si complète de toute allusion au culte païen que nous avons peine à comprendre qu’on puisse y découvrir la moindre indication révélant des lecteurs sortis du paganismef. » | Impossible, à notre avis, de reculer la composition de l'Épître après la catastrophe de l’an 70. Le temple est encore debout et le rituel mosaïque est toujours en vigueur. L'auteur, il est vrai, se réfère à la description biblique du tabernacle et à la législation écrite du Pentateuque, sans tenir compte des modifications apportées par le temps, soit qu’il suppose la pratique conforme à la règle, soit plutôt afin de donner à sa typologie un fondement scripturaire; mais on sent constamment qu'il ne lutte pas contre des ombres et que sa polémique vise des réalités actuelles. Après la chute du temple, qui marquaïit la fin des sacrifices, après la ruine de Jérusalem sans espoir humain de relèvement, l'état d'âme des destinataires serait une énigme indéchiffrable. Avant cette date fatidique, leur tentation s'explique. Ils regrettaient le culte des ancêtres avec l’éclat et la pompe de ses solennités, mal compensées, à leurs yeux, par le spiritualisme chrétien. Détestés, calomniés, persécutés, traités de transfuges par leurs compatriotes, des pensées de découragement et d'apostasie envahissaient leur âme. Quelquesuns regardaient en arrière; peut-être étaient-ils déjà entamés par la défection. On était à la veille d'uné grande crise nationale : le judaïsme se débattait dans les spasmes d’une agonie qui pouvait avoir pour plusieurs l'apparence d'une résurrection. L'heure était critique pour les judéo-chrétiens. Il
1. Théol. de l'Ép. aux Hébreux, p. 26. Les arguments de Weizsäcker, Schürer, Pfleiderer et von Soden qui veulent que les destinataires aient été des païens convertis se réduisent : 1. à la mention du Dieu vivant (32; 94; 1031), expression biblique affectionnée par l’auteur mais qui ne prouve évidemment rien sur la qualité de ses lecteurs; 2. à l'énumération des doctrines élémentaires (612) convenant mieux, dit-on, à des néophytes de la gentilité qu'à des Juifs convertis.