I. TRADITION PATRISTIQUE
Les écrivains ecclésiastiques des cinq premiers siécles dont le sentiment nous est connu peuvent se diviser en trois classes : 1. Ceux qui repoussent la canonicité et l'authenticité de l'Epitre; 2. ceux qui admettent à la fois la canonicité et l’authenticité; 3. ceux qui acceptent la canonicité mais sans se prononcer sur l'authenticité ou en faisant des réserves expresses à ce sujet. Nous entendons ici l'authenticité dans le sens spécial d'attribution à Paul; car la lettre étant anonyme et rien nindiquant que l’auteur ait voulu se faire passer pour Paul, il ne saurait être question d'authenticité au sens strict du mot.
1. Pères hostiles à la canonicité et à l'authenticité. — Ce sont tous des Occidentaux. Le Canon de Muratori ne reconnaît pas l'Épiître, puisqu'il ne la mentionne pas et l’exclut équivalemment en disant que Paul à écrit à sept églises. S. Hippolyte, au témoignage de Photius, Biblioth., oxx1 et CCxxxit (CIIT, 404 et 1104) et le prêtre Caïus, au dire d'Eusèbe, Hist. eccl. VI, 20 (XX, 273) et de S. Jérôme, De viris ill. 59 (XXI, 706) ne la recevaient pas non plus. Il en était de même pour $. Irénée, comme nous l’apprend Étienne Gobar dans Photius, Biblioth. cexxxn (GIIT, 1104) et comme nous pourrions le conclure du fait que l’évêque de Lyon ne cite pas une seule fois l'Épître dans son grand ouvrage contre les hérésies. Eusèbe prétend, il est vrai, Hist. V, 26 (XX, 509) qu’Irénée « la mentionne et la cite » dans un autre écrit, mais il ne dit pas qu’il la cite comme canonique ni comme l’œuvre de Paul. Tertullien l’attribue à Barnabé et la manière dont il en parle montre qu’il ne la croit pas canonique, De pudic. 20 (II, 1021). De même l’auteur des Tractatus Origenis (éd. Batiffol, Paris, 1900, p. 108). S. Cyprien ne la connaît pas, car non seulement il n’en fait pas usage mais il est de ceux qui affirment que Paul n’a écrit qu’à sept églises, De exhort. mart. 11 et Testim. contra Jud. 1, 20 (IV, 668 et 689). L’Ambrosiaster et Pélage l’excluent de leur commentaire des treize Épiîtres pauliniennes. Rien n'indique que Victorin lait commentée. Enfin le célèbre catalogue du Claromontanus l’omet, à moins qu'il ne la mentionne sous le nom de Barnabé, Tous ces faits sont d’autant plus étonnants que dès le premier siècle S. Clément de Rome transcrit d’assez longs passages de l'Épitre bien qu’il ne la cite pas expressément. À la fin du quatrième siècle les doutes des Occidentaux subsistaient encore (S. Jérôme, De viris ill. 59 et Comment. in Is. 62).
2. Pères favorables à la canonicilé et à l'authenticité. — Les Orientaux qui n’ont jamais eu de doutes sur la canonicité de l'Epître, en acceptent en général sans discussion l'authenticité, car ils la citent sous le nom de Paul, la commentent parmi les autres lettres de Paul, ou même lr'épon-
dent aux arguments qu’on oppose à l’origine paulinienne. — Alexandrie: S. Denys, Epist. ad Fabian. ? (X, 1297) ; S. Pierre, Epist. can. 9 (XVI, 485); S. Alexandre, De Ariana hær. epist. 1, ? (XVIII, 557, 565); S. Athanase, Serm. contra Arian. "1, ], 6, 7 (XXV, 148, 153); Didyme, De Trinit. 1, 15 (XXXIX, 317); $. Cyrille, Thesaur. de Trin. 4, 7 (LXXV, 37, 40); Euthalius, Argum. in Epist. Pauli (LXXXV, 776), etc. — Palestine : S. Cyrille de Jérusalem, Catech. x, 18; xv, 28; xvur, 20 (XXXIII, 684, 912 et 992) S. Épiphane, Hæres. XLI, 12 (XLI, 812). — Cappadoce: S. Basile, Ado. Eunom. 1, 14, 48 (XXIX, 345, 553) ; S. Grégoire de Nazianze, Carm. de Script. 135 (XXXVII, 474); Amphilochius, Ad Seleuc. 308 (XXXVII, 1597); S. Grégoire de Nysse, Adv. Eunom. I (XLV), 364, 369). — Syrie : Concile d’Antioche de 264 (Mansi, Concil. t. I, p. 1038); S. Chrysostome, Théodore de Mopsueste et Théodoret commentent l’Épitre et affirment, dans leur préface, qu’elle est de Paul. Théodoret (LXXXII, 673-676) est particulièrement vif à ce sujet. La traduction latine du commentaire de Théodore a été publiée par Swete; on en possédait des fragments en grec (LVI, 952). IL faut joindre à cette liste les Pères qui ont écrit en syriaque : S. Éphrem (Op. syr., t. I, p. 159; t. I, p. 30 etc.) qui en tête de son commentaire conservé en arménien et publié en latin par les Méchitaristes de Venise, défend ex professo l'authenticité; de plus $. Jacques de Nisibe (Galland, Biblioth. Pat., t. V, p. xiu et xvI) ainsi que la nouvelle école de Nisibe, au témoignage de Junilius, Part. div. leg. 1, 6 (LX VII, 19). — Zatins : S. Hilaire, De Trinit. 1v, 11 (X, 104) etc.; Lucifer de Cagliari (Xi, 782); Faustin, De Trinit. ? (VI, 61); S. Ambroise, De fuga sæc. 16 (XIV, 577) etc.; Rufin, Symbol. 37 (XXI, 374).
3. Pères acceptant la canonicité avec des réserves sur l'authenticité. — Une chose assez surprenante, c’est le peu d’usage que les Pères apostoliques et sub-apostoliques — à l'exception de Clément — font de l'Epitre. Le favriouds afuaros de Barnabé (v, 1) a pu être emprunté à 1 Petr. 12, aussi bien qu’à Heb. 1224. Polycarpe (xu, 2) donne au Christ le titre de pontife éternel (cf. Hebr. 414), Justin (Apol. 12) celui d’apôtre (cf. Hebr. 31) et de prêtre selon l’ordre de Melchisédec (Contra Tryph. 113). Ces points de contact sont peu concluants. Au contraire, les emprunts de Clément sont manifestes : Ad Corinth. xxxvr, 1-5 (Hebr. 15-15), 1x-x, xvir (Hebr. x1) etc. Mais les citations tacites de Clément r’éclaircissent en rien la question d’auteur. Clément d'Alexandrie, le premier qui attribue formellement la lettre à Paul (dans Eusèbe, His. VI, 14, t. XX, 549 et 552), voit très bien la difficulté de sa thèse et il donne de cette difficulté une solution inacceptable. Origène (/bid. VI, 25, t. XX , 584) élargit tellement la notion d'auteur qu’on ne peut le ranger sans distinction parmi les partisans de l'authenticité. Les doutes dont parle Eusèbe (Hist. III, 3, t. XX, 217) se réfèrent moins à l’authenticité qu’à la canonicité. S. Philastre, Hæres. Lxxxvir (XII, 1199), après avoir donné un catalogue des livres canoniques où figurent treize EÉpitres de saint Paul, sans aucune mention de l'Épitre aux Hébreux, ajoute presque aussitôt, Hæres. LxxxiX (XII, 1200) : « Sunt alii quoque, qui Epistolam Pauli ad Hebræos non asserunt esse ipsius, sed dicunt aut Barnabæ esse apostoli, aut Clementis de urbe Roma episcopi. Alii autem Lucæ evangelistæ aiunt. » Il prétend ensuite que si on ne la lit pas généralement dans les églises, c’est à cause des interpolations faites par les hérétiques et de certains passages difficiles. Les longs plaidoyers d’'Euthalius (LXXXV, 776) et de saint Éphrem en faveur de l'authenticité, montrent qu'elle était
contestée. S. Jérôme répète à satiété que les Romains et en général les Latins ne reçoivent pas l’Épitre et ne la croient pas de Paul, De vir. ill. 59 (XXII, 669), In Is. 32 (XXIV, 94: quam Latina consuetudo non recipit), In Is. 818 (KXIV, 121). Cf. Epist. zxxnr ad Evang. 3 (XXII, 678); In Mat. 265-° (XXVI, 192). Il dit que saint Paul n’a écrit qu’à sept églises, Epist. Lu ad Paulin. 8 (XXII, 548 : Paulus apostolus ad septem ecclesias scribit; octava ad Hebræos à plerisque extra numerum ponitur); In Zachar. 823 (XXV, 1478). Personnellement, quoiqu'il cite l'Épitre sous le nom de Paul, il semble,se désintéresser de la question, 2n Jerem. 631 (XXIV, 883 : Hoc testimonio apostolus Paulus, sive quis alius scripsit Epistolam, usus est ad Hebræos); 2n Ephes. 218 (XX VI, 475 : Nescio quid tale et in alia Epistola, si quis tamen eam recipit, etc.); 7n Ti. 2 (XXVI, 578 : Relege ad Hebræos Epistolam Pauli apostoli, sive cujuscumque alterius eam esse putas, quia jam inter ecclesiasticas est recepta). Le saint docteur maintient fermement la canonicité mais attache peu d'importance à l’authenticité, Epist. cxxix ad Dardan. 3 (XXII, 1103) : « Illud nostris dicendum est, hanc epistolam quæ inseribitur ad Hebræos non solum ab ecclesiis Orientis, sed ab omnibus retro ecclesiasticis Græci sermonis seriptoribus, quasi Pauli apostoli suscipi; licet plerique eam vel Barnabæ vel Clementis arbitrentur; et nihil interesse cujus sit, cum ecclesiastici viri sit et quotidie ecclesiarum lectione celebretur. Quod si eam Latina consuetudo non recipit », etc. Cf. De vir. ill. 5 (XXII, 617); Zn Is. 3°? (XXIV, 99). — S. Augustin, dans la seconde période de sa vie, imita la réserve de S. Jérôme. Lui aussi croit fermement à la canonicité, De peccator. meritis et remiss. 1, 50 (XLIV, 137) : « Ad Hebræos quoque Epistola, quanquam nonnullis incerta sit, tamen quoniam.. magis me movet auctoritas ecclesiarum orientalium qui hanc etiam in canonicis habent, quanta pro nobis testimonia contineat, advertendum est. » Mais il ne paraît pas attacher beaucoup d'importance à la question d'authenticité et dans ses derniers écrits il ne se prononce jamais catégoriquement, De civit. Dei, xvr, 22 (XLI, 500 : In Epistola ad Hebræos quam plures apostoli Pauli esse dicunt, quidam autem negant...). Le curieux de l'affaire c’est qu’il n’en appelle jamais aux conciles antérieurs.