LE CHRIST MÉDIATEUR
Autres médiateurs. — Le judaïsme, indépendamment de son sacerdoce, eut trois sortes de médiateurs : les prophètes, les anges, Moïse. Les prophètes étaient des messagers extraordinaires, délégués aux moments de grande crise religieuse, pour conjurer les apostasies et maintenir vivantes les espérances messianiques !. Tout l'Ancien Testament nous montre le rôle actif des anges comme envoyés de Dieu, mais c’est surtout dans l'alliance du Sinaï que leur action s'exerce ?. Quant à Moïse, dont le nom seul évoque l’idée du médiateur par excellence #, il arrive au bout de la série, après les prophètes et les anges, comme dernier terme d’une gradation ascendante. Combien ces médiateurs se rapetissent devant Jésus! Le rapprochement ne sert qu’à mieux faire ressortir, par voie de contraste, son incomparable grandeur. Les prophètes parlaient au nom de Dieu ou pour mieux dire Dieu parlait en eux et par eux; mais c'était autrefois, dans le lointain des âges, aux patriarches morts depuis longtemps, dans l'enfance de l'humanité; et leur révélation était fragmentaire, morcelée dans le temps et l'espace. Maintenant, au contraire, à la fin des âges, après toutes les préparations providentielles,
1. Sur le rôle des prophètes, cf. Is. 426; 498; 5410; 618; Jer. 3191; 50°; Ezech. 3726; Ps. 218 etc.
2, Heb. 2? : la Loi est 6 à &yyélwv xaïneis A6yos. — Gal. 319 et Act. 755 expriment la même pensée, qu'on trouve aussi dans Josèphe, Antig. xv, y, 3. — Deut. 33? et Ps. 67 (68)17 signalent la présence des anges au Sinaï mais sans mentionner leur ministère actif.
3. Gal. 319:20 : meotrns (avec ou sans article) désigne certainement Moïse
Dieu nous a parlé à nous, héritiers des patriarches, par le Fils et en lui. Il est évident qu’une révélation faite peu à peu par bribes et fragments (roluuepéx) et de diverses manières, par figures, par symboles et par allégories (rokurpomox), n'est ni parfaite ni définitive et ne peut entrer en parallèle avec la révélation de Celui en qui sont déposés tous les trésors de science et de sagesse.
Les anges sont les exécuteurs des volontés divines; ce ne sont après tout que des ministres de Dieu préposés au service des élus et qu'on peut comparer aux agents atmosphériques. Non seulement la fonction des anges est de servir (Xerroupyixx mveouara), Mais leur service est subordonné au bien des élus : aussi la foudre et la tempête portent-elles les mêmes noms et remplissent-elles, proportions gardées, les mêmes offices :
Dieu fait des vents ses messagers (&yyéous) Et des feux embrasés ses ministres (Asrouoyoÿs). #
Le Christ, lui, est le Fils, engendré dans l'éternel aujourd’hui; son trône subsiste à jamais; les cieux sont l’œuvre de ses mains; il les change à son gré, incapable lui-même de changement et de déclin. Sa suprématie sur les anges apparaît déjà dans son nom : il est Fils de Dieu d’une manière incommunicable; il est Dieu et ce que l'Ancien Testament dit de Jéhovah lui convient à lui-même, ou plutôt est dit de lui-même. En conséquence, il est créateur, il est éternel, il est roi universel; et les anges, comme tout le reste, lui doivent hommage .
Pour Moïse, il fut l’intendant fidèle de la maison de Dicu; mais il n’y était qu'à titre de serviteur et la maison n'était pas
Lit Prophètes, Jésus-Christ Iolvuepoc xai To]UTpOT ES réa Ô eds èm” ÉGYATOU TOV ALEPOY TOUTHV Jaknous ÉXXANGEV Toïs natpécLV uv Èv Tois TpophTas * ëv Yi@.
Autrefois est opposé à aujourd'hui, les patriarches à nous, les prophètes au Fiüls et la différence des deux Testaments ressort de cette opposition même. Seule, la première incise demeure sans pendant.
à lui. Le Christ, en qualité de Fils, gouverne sa propre maison, c’est-à-dire l'Eglise : car c'est lui qui l'a fondée.
Le Fils de Dieu. — La dignité suréminente du Christ dérive tout entière de sa filiation divine. Il est sans comparaison audessus des prophètes parce qu'il est Fils; il éclipse les anges parce qu’il est Fils; il l'emporte sur Moïse parce qu'il est Fils ; il est médiateur unique de la création aussi bien que de la rédemption parce qu'il est Fils: il est héritier de toutes choses parce qu'il est Fils; il est prêtre éternel parce qu'il est Fils. Bien qu’on lui reconnaisse des frères qui prennent quelquefois le titre de fils, quand il est question du Fils tout court, du Fils par excellence, du Fils de Dieu, il n’y a pas d’équivoque possible et tout le monde pense au Fils par nature, au Fils Monogène, né du Père avant tous les siècles !.
La personnalité du Fils demeure immuable dans sa préhistoire divine au sein du Père, dans son apparition historique comme médiateur, sauveur et prêtre, dans sa vie glorifiée au delà de l’histoire. Les divers attributs qui lui conviennent sous ce triple mode d'existence sont souvent réunis dans la même phrase et énumérés sans changement de sujet. Ce phénomène, qu'on peut constater dans le Prologue de saint Jean et dans les passages christologiques de l'Épitre aux Colossiens et de l'Épitre aux Philippiens, est surtout frappant dans la nôtre. En voici deux exemples tirés du début :
Dieu nous à parlé par le Fils, (existence historique) Qu'il a établi héritier de toutes choses, (existence glorifiée) Par lequel aussi il à fait les siècles. (préexistence divine)
Ou. en observant l’ordre chronologique :
Rayonnement de sa gloire, empreinte de sa substance, soutenant tout de sa puissante parole,
1. Il est Ze Fils de Dieu 414, 66, 75, 1029; Dieu lui dit mon Fils L°, 5° il est Le Fils, 18; il est Fils (sans article) 1? (ëv viw opposé aux prophètes), 15 (ais viév opposé aux anges), 36 (os viés opposé à Moïse), 5$ et FA (xainep dv viés et ulèv is Tv aiGva tetelewwyévoy comme pontife, antitype de Melchisédec, avec opposition tacite au grand prêtre Aaron). L'absence de article s’explique par le fait que le titre de Fils est devenu une sorte de nom propre. — Du reste les chrétiens eux aussi sont ils 125:8 et 210-14, parce que Le Fils les adopte pour frères, 211-15,
AN
Après avoir accompli l’expiation des péchés, Il s’est assis à la droite de la Majesté.
Préexistence éternelle, existence historique, survivance glorifiée : tel est le cadre naturel où nous pouvons classer les
principales idées christologiques de l’ Épitre.
.… À leur tour, les idées relatives à la préexistence éternelle se
rangent sous trois chefs : titres du Christ préexistant, son:
rôle dans la création, sa nature divine.
Jésus-Christ, dès l'éternité, est le Fils de Dieu; il est le rayonnement de la gloire du Père et l'empreinte de sa substance. Nous avons déjà parlé du premier nom.
Rayonnement de la gloire du Père. — L'expression rayonnement de la gloire du Père (éraiyaoua rñç ddëns «èvov) est empruntée au livre de la Sagesse, où le parallélisme précise le sens et du rayonnement et de la gloire. La Sagesse incréée
«est un souffle de la puissance de Dieu, et un effluve de la”
gloire pure du Tout-Puissant... car elle est un rayonnement de la lumière éternelle, un miroir fidèle de l'activité de Dieu et une image de sa bonté! ». Le rayonnement est expliqué par l’effluve et la gloire par la lumière. La gloire en effet dans la Bible n'est pas l'opinion, ni la réputation, ni l’honneur; c'est l'éclat, la splendeur et, par extension, la beauté et la majesté. La gloire du Père est l'éclat et la majesté de Celui qui habite une lumière inaccessible, en qui est la lumière, qui est lui-même la lumière incapable d’éclipse et d’obscurcissement, dont la splendeur qui enveloppait parfois le sanctuaire — la schekinah de la théologie judaïque — était le symbole. Le Fils n’est pas son reflet — car en quoi le Père serait-il réfléchi? — mais son resplendissement et, pour serrer de plus près le mot grec &ratyacuæ, le résultat de ce rayonnement. Le Père est donc conçu comme un soleil ardent qui darde ses rayons; mais tandis que dans les corps brillants
1. Sap. 726 : gnavyaomé ëott qwrds &idlou. En vertu de sa terminaison passive, dnabyasua désigne non l’action de rayonner, mais l’image ou la lumière émise par rayonnement. C’est ce qu'ont bien compris les commentateurs grecs. Ce sens est imposé par le texte de la Sagesse où &Tav- Yaoto. répond dans les autres membres de la phrase à &ruis (souffle), dréphora (effluve), Écontpoy (miroir), eixwv (image).
Fr
à nous connus il y a toujours un noyau obscur, aliment ou résidu de la lumière, en Dieu où tout est lumière le rayonnement est absolu et il se répercute en une image égale à lui. Chrysostome a donc raison de voir dans le rayonnement de la gloire du Père l'équivalent de l’article du symbole Lumen de Lumine et les autres commentateurs grecs, à la suite d’Origène!, ont le droit d'inférer que ce rayonnement étant inséparable du foyer lumineux dont il émane est éternel comme lui. Cependant la nature divine du Fils ne résulte pas du rayonnement même mais bien de ce fait qu'une émanation de Dieu ne peut être que substantielle et infinie.
Empreinte de sa substance. — Le Fils est encore l'empreinte de la substance du Père : yapaxrho tñe Ümocräsews aëroù. Il est à peine utile de remarquer que üréoras désigne la substance et
non la personne. Cette dernière acception, étrangère au lan-
gage biblique, ne conviendrait pas ici; car comment lexPère reproduirait-il dans le Fils précisément ce qui les distingue ? Il ne faut pas traduire non plus yxpaxrép par sceau ou cachet. Le grec ne comporte pas cette signification et la métaphore cadrerait mal avec l'idée. C’est plutôt le Père qui serait le cachet faisant de lui-même une empreinte adéquate, avec toute l’énergie de sa substance. Le ya paxrip est le trait caractéristique d’une personne ou d’une chose, son exacte reproduction; il se dit en particulier du portrait tracé sur une médaille, de l'empreinte gravée sur un coin; Philon lui donne pour synonymes image (six), copie (uiunu), efligie (rexüviopx) 2, « La nature raisonnable est l’image du divin et de l’invisible, étant marquée du
sceau de Dieu dont le Logos éternel est l’empreintei. » Aïnsi
le Verbe, d'après Philon, n’est pas le sceau (sypayis) de Dieu
mais l'empreinte (yæpaxrip) gravée Sur ce sceau. L'empreinte
n’est pas une simple copie; elle est l’exacte reproduction du
1. Orig., In Jerem. homil. 1x, 4. $. Grégoire de Nysse, Cont. Eunom. vur (XLV, 773) dit très poétiquement la même chose. Origène insiste ailleurs (Zn Joan. xxxu, 18) sur cette idée que le Fils est le rayonnement de toute la gloire du Père, d’où l’on peut déduire la consubstantialité des personnes.