Renan, Les apôtres, p. 175 et suiv
de son pharisaïisme, la fermeté inébranlable de sa foi chrétienne, protestent contre tout système qui fait de lui un halluciné, un détraqué. Ses écrits ne protestent pas avec moins de force. Pas d’étape dans sa conversion; pas d'acheminement graduel vers la foi. Jésus-Christ l'a saisi à l’improviste au milieu de sa course. Le coup qui le renversa fut foudroyant, irrésistible. Rien ne le présageait, rien ne le préparait : c’est un pur effet de la grâce toute-puissante. Vous lui supposez des rapports antérieurs avec les chrétiens. Il ne les connaissait que comme le bourreau connaît ses victimes. Il ne savait rien de leur doctrine si ce n’est qu'elle était incompatible avec la Loi de Moïse, inconciliable avec le judaïsme, partant haïssable et digne d’extermination : cela lui suffisait et il ne désirait pas en savoir davantage. Vous lui prêtez des hésitations, des anxiétés, des remords. Il vous répond qu’il n'éprouvait aucun trouble, aucune inquiétude, qu’il croyait sincèrement servir Dieu, qu’il était de bonne foi et qu'il doit à son ignorance d’avoir obtenu miséricorde. En présence de ces affirmations précises, les hypothèses laborieusement échafaudées par les Renan et les Holsten croulent. Pour supprimer un miracle on forge un miracle psychologique encore plus merveilleux. Mieux vaut renoncer à expliquer l’inexplicable. Plutôt que de recourir à de tels subterfuges, les critiques les mieux avisés prennent ce parti : « Celui qui accepte la résurrection du Sauveur, dit l’un des moins favorables au surnaturel, serait mal venu à mettre en doute son apparition à son apôtre; mais celui qui, avant tout examen, est absolument sûr que Dieu n'est pas ou que, s’il est, il n'intervient jamais dans l’histoire, celui-là écartera sans doute les deux faits et se réfugiera dans l'hypothèse de la vision — notre auteur veut dire « de l’hallucination » — fût-elle encore plus invraisemblable. Le problème se trouve alors ransporté de l'ordre historique dans l’ordre métaphysique et nous ne pouvons l'y poursuivre !. »
1. A. Sabatier, L’apôtre Paul, p. 51-52. — Il faut rendre à Sabatier cette justice qu’il défend partout avec conviction la réalité de l’apparition du Christ à saint Paul. Les observations suivantes méritent encore d’être citées (p. 43) : « Paul ne sait absolument rien, et c’est là le point essentiel, d’un acheminement progressif, d'une conversion graduelle à l'Évangile.
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Certes, la grâce rencontrait dans la riche nature de Paul un terrain propice et même des germes précieux. Les convictions fortes au service de la passion sont plus faciles à tourner au bien qu’un scepticisme armé d’indifférence. Dieu entre plus aisément dans les cœurs et dans les esprits qui n’ont pas péché contre la lumière. Le besoin inné de justice et le sentiment profond de son impuissance inclinaient spontanément cette âme vers la doctrine chrétienne où ces deux tendances devaient trouver satisfaction et repos.
Amorces théologiques. — L'apparition de Damas a exercé sur la théologie de saint Paul une influence multiple dont il convient de signaler ici quelques traits. Une des théories les plus hardies et les plus originales de l’Apôtre est bien l’incorporation au Christ, en vertu de laquelle le Christ est tout en tous et tous sont un en lui. Mais cette théorie n'est-elle pas contenue en germe dans cette question de Jésus : « Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Paul ne s’attaquait pas directement à la personne du Christ : il fallait donc qu'il y eût entre Jésus et les siens une identité mystérieuse pour qu’en frappant les disciples on atteignit le Maître.
Dans la conversion de Paul l’œuvre de la grâce est tangible. Le revirement est instantané : c’est un éclair, un éblouissement, l'adhésion rapide à l'appel divin d’une volonté qui n’a presque pas conscience d’avoir consenti. Qui a connu pareille crise a le sentiment plus net, l'intuition plus vive que tout l'honneur du changement revient à Dieu : il aime à se représenter l'opération de la grâce comme foudroyante, la foi comme un acte d’obéissance, libre sans doute, mais qui, une fois posé, vous jette tout d’un coup en un monde nouveau de droits et de devoirs, d'obligations et de privilèges. Voilà bien la foi de l'Épitre aux Galates et de l'Epître aux Romains, cette foi agis-