‹ La théologie de Saint PaulChapitre 29 sur 630 · Act. 96 : AxAnnoetai oot 0 tt we det moteiv · texte numérisé non relu

Act. 96 : AxAnnoetai oot 0 tt we det moteiv

révélation reçue soit pour disposer son Âme à des lumières nouvelles. La voix lui parle encore trois ans plus tard dans le temple de Jérusalem‘. Toujours le ciel se charge de l'éclairer et de le conduire. C’est par révélation qu’il va plaider auprès des apôtres la cause des Gentils?. L'Esprit de Dieu l'empêche de prêcher en Asie$, lui ferme les frontières de la Bithynie* et le pousse irrésistiblement en Macédoineÿ: il l’encourage et le console à Corinthe après l'échec d'Athènes f; il le ramène de force à Jérusalem malgré la perspective d’une longue captivité7; puis, quand tout espoir de voir Rome semblait perdu, il lui en renouvelle l'assurance 8. Bref, la providence le conduit à toute heure comme par la main.

Elle montre autant de sollicitude pour l'instruire que pour le guider. Mais l’illumination divine, savamment graduée, ne se découvre que peu à peu : « Je t'ai apparu, lui est-il dit la première fois, pour te constituer ministre et témoin des choses que tu as vues et de celles que je te manifesterai encore ®?. » Visions sans nombre dont Paul aurait bien le droit d’être fier s’il ne préférait se gloxifier de sa faiblesse qui rend plus de gloire à son Maître, révélations sublimes dont il a plu au Sei-

. Act. 2218. Nouvelle vision de Jésus pendant une extase (év ëxoréce:). . Gal. 22 : 'AvéGnv Oë xard amoxakuduy.

. Act. 166. — 4, Act. 167.

. Act. 16°-10, Apparition nocturne du Macédonien (pay).

. Act. 18°. Apparition du Seigneur pendant la nuit (à épéuatos).

. Act. 2022-25, On peut se demander, il est vrai, si Gedéuevos tr nveduart veut dire « enchaîné par l’Esprit-Saint », poussé;par lui irrésistiblement, ou bien « enchaîné en esprit », sûr d’avance de marcher à la captivité. En tout cas la prévision des chaînes et des tribulations lui vient du Saint-Esprit (rù Ivedua To &yiov Gtapaprüperou, Act. 2023). Quelques jours après, à Tyr, les frères l’avertissent par (révélation de) l'Esprit de ne pas aller à Jérusalem. (Act. 214 : Gi vod Ilveümaros). L'avis du danger a l’'Esprit-Saint pour auteur mais le conseil est dicté par l’affection filiale des chrétiens et Paul ne croit pas devoir s’y conformer. Un peu plus tard, à Césarée, nouvel avertissement, toujours de la part du Saint-Esprit, Act. 2111.

8. Act. 2311 : Ici c’est le Seigneur qui parle durant la nuit. Mais Paul avait déjà par une inspiration de l’Esprit-Saint (Act. 1921 : &v r& Ilveüuort) pris la résolution d'aller à Rome. me

9. Act. 2616 : ov te 6o0foomat oo, « des choses pour lesquelles je t’apparaîtrai »,

I O O1 CO à —

gneur de tempérer l'excès et d’amortir l'éclat en imprimant à sa chair un aiguillon, messager importun de Satan!.

Que ne pouvons-nous restituer à distance toute la série de ces illuminations! L’Apôtre fait une fois allusion à un ravissement au troisième ciel où il entendit des paroles ineffables qu'il n’est pas possible ou permis à l’homme de proférer?. Cette grande extase — il faut l'appeler ainsi puisque Paul ignore si son Corps y eut part aussi bien que son âme — coïncide à peu près avec les débuts de son apostolat effectifs. Était-ce une préparation immédiate aux missions parmi les Gentils et une vue plus intime des vérités qu'il allait leur précher? Nous ne saurions le dire. Toujours est-il qu'il revendiqua constamment pour sa prédication une autorité et une origine divines. « Je vous déclare, écrit-il aux Galates, que l’évangile annoncé par moi n’est pas selon l'homme. En effet je ne l’ai ni reçu ni appris des hommes mais par révélation de Jésus- Christ . »

Évangile de Paul. — La portée de cette déclaration dépend un peu du sens qu’on attache à ce que saint Paul nomme son évangile. Quand il affirme qu'il exposa aux fidèles de Jérusalem et, en particulier, à ses collègues dans l’apostolat l'évangile prêché par lui aux Gentils et qu’ils n’y trouvèrent rien à reprendre ni à compléter?, veut-il parler de toute la catéchèse chrétienne, y compris le cycle des dogmes élémentaires, l’abrégé de morale, la symbolique des sacrements et le récit sommaire de la vie et de la mort de Jésus? Ce n’est guère probable. Il y avait trop de points communs qui n'étaient nullement en question. Paul entend sans doute par son évangile

1. 2 Cor. 121 : éleücouor ec ôntaciac «ai &moxahdYetc Kupiou.

2, 2 Cor. 124 : & oùx étov &v0porw Axdfoat.

3. C'était la quatorzième année — commencée ou révolue — avant 56 eu 57, date de la seconde aux Corinthiens, c’est-à-dire entre 42 et 44. Or la première grande mission débute en 45.

4. Gal. 11-12 : Oùx Éortt xatà GvOpwmov « ne s’accommode pas aux désirs ou aux imaginations des hommes » ; en effet — noter le yép — il n’est humain ni dans son origine première (oùdè yàp éyo mapà &v8pérou maxpéla6ov) ni dans sa transmission en ce qui me concerne (oÿre ëdtody@nv). Il est divin de toutes manières — dans sa source première et dans sa source immédiate — puisque je leticns par révélation de Jésus-Christ qui est Dieu.

la forme spéciale que prenait le message du salut en passant du judaïsme à la gentilité, le tour qui caractérise sa prédication dans les milieux païens'. Ce serait donc en première ligne l'égalité des hommes dans le plan rédempteur, l'admission des Gentils dans l'Église sur le même pied que les Juifs, l'abolition de la Loi mosaïque, la liberté qui en résulte pour tous, spécialement pour les chrétiens sortis du paganisme, la justification des hommes par la foi indépendamment des œuvres de la Loi, l’incorporation des fidèles au Christ par le baptême, l’union de tous en lui avec la communion des saints qui en est le corollaire, en un mot toutes les propriétés du Corps mystique du Christ.

Lorsqu'il souhaite aux Romains d’être confirmés dans « son évangile », Paul identifie cet évangile avec le Mystère autrefois caché et révélé maintenant ?, mystère dont les Epîtres de

1. Gal. 22. — Paul parle de son évangile dans les passages suivants : Rom. 216; 1625; 2 Tim. 28 (xara To edayyéAov mou); 2 Cor. 43 (äu&v, cf. 1 Thess. 15; 2 Thess. 214); 1 Cor. 19! (td eûayy. à ebnyyeodunv duty); Gal. 111 (ro edayy. ro edayyel:o6ëv dm” épod); Gal. 22 (ro eüayy. d xnpÜcow). L'opinion mentionnée par saint Jérôme, De Vir. ill. 7 (XXIII, 621) : « Quidam suspicantur, quotiescumque in epistolis suis Paulus dicit juxta Evangelium meum, de Lucæ significare volumine », ne peut pas être prise en considération. — Le sens que nous adoptons est celui des meilleurs exégètes, en particulier de Cornely, Comment. in Rom. 216 : « Indicari hac locutione [secundumEvangelium meum] aliquid videtur, quod ab ipso magis, quam a reliquis, doceatur ipsiusque prædicationi quasi sit proprium et essentiale. » Cf. Zbid. in 1625 : « Confirmari ergo eos desiderat in Evangelio suo, quo nomine illam prædicationis evangelicæ formam intelligit quam ipse semper secutus est. » Il vaut mieux ne pas en rapprocher l’évangile de la circoncision et l’'évangile de l’incirconcision (Gal. 27-8), parce que ces deux locutions peuvent désigner non la matière ni la forme de la prédication mais le champ spécial où s’exercera l’apostolat de Paul et de Pierre.

2, Rom. 1625 : « Juxta evangelium meum..… secundum revelationene mysterii. » En grec, où la même préposition xaré répond à juxia et à secundum, Yapposition est plus apparente. — Eph. 619 : ro puotñptov voù edayyehtou; ailleurs (Col. 126-27, 22, 45, Eph. 19, 3%-?) c’est le mystère de Dieu ou du Christ. — Dans Rom. 216 : « In die, qua judicabit Deus occulta hominum, secundum evangelium meum, per Jesum Christum », on peut se demander quel est le point signalé spécialement comme appartenant à l'évangile de Paul. Ce n’est pas le jugement, prêché constamment par tous les apôtres et d’ailleurs trop éloigné de l’incise secundum evangeliurn meum: c’est donc soit occulta hominum (Cornely, se référant à L Cor. 313; 45; 1425; 2 Cor. 510 etc.), soit per Jesum Christum (mais remarquer Joan. 5°?).

la captivité nous livrent le secret et nous donnent la définition. L’Apôtre ne rapporterait donc à la révélation immédiate de Jésus-Christ que les points particuliers de sa prédication qui l'ont fait accuser par les judaïsants de prêcher un évangile différent de celui des Douze. Il est vrai que la doctrine du corps mystique a des ramifications nombreuses et il se peut que l'institution de l’eucharistie, l’indissolubilité du mariage et la destinée des justes au jour de la parousie, au sujet desquelles Paul semble revendiquer une révélation spéciale, s’y rattachent en droite ligne. Lui-même indique clairement le rapport qui existe entre la communion des fidèles au corps du Sauveur et leur union dans le corps mystique : « Nous sommes un même pain, un même corps; car tous nous communions à un même pain!. » Un peu plus bas, il affirme qu'il « a reçu du Seigneur ce qu'il a transmis à son tour ? » aux néophytes de Corinthe, savoir le fait et le mode de l'institution de l’eucharistie. Or, il ne paraît pas possible d'entendre cette réception d’une réception par intermédiaire qui ne distinguerait en rien Paul du dernier des croyants. [l faut donc que Jésus-Christ lui ait directement communiqué ce mystère. Pour les deux autres points signalés plus haut le doute serait permis. Quand l’Apôtre dit : « J’ordonne aux personnes mariées — non pas moi mais le Seigneur — que la femme ne se sépare pas du mari et que le mari ne renvoie pas sa femme? », il peut faire allusion au précepte du Sauveur inséré dans l'Évangile. Cependant la signification mystique du lien conjugal qui figure l'union du Christ et de l'Église { plaide en faveur d'une révélation immédiate. Quant à la déclaration faite aux Thessaloniciens, « sur la parole du Seigneur », relativement au sort des justes qui verront le jour de la parousie, peut-être s'agit-il d'une parole prononcée par Jésus durant sa vie mortelle et transmise par tradition, quoique cette hypothèse ne soit pas très vraisemblable. Ici encore nous inclinons à admettre une révélation directe, d'autant plus que la résurrection des justes et la glori-

1.1 Cor. 1017, — 2, 1 Cor. 1123. Par elle-même la préposition &ré n’exclurait pas une transmission médiate.

3. 1 Cor. 710.11, — 4. Eph. 552. — 5. 1 Thess. 415 : y }6yw Kuplov.

fication des vivants tiennent très intimement, pour saint Paul, à la théorie du corps mystique.

Faut-il aller plus loin et rapporter à la même source divine tout ce que l’Apôtre a jamais prêché, même ce qu'il pouvait facilement apprendre par intermédiaire, comme la vie, les miracles, les discours de Jésus? Nous ne le pensons pas. En ce cas, Paul aurait été beaucoup plus favorisé que ses collègues dans l’apostolat, réduits à apprendre par le récit des autres beaucoup de faits dont ils n’avaient pas été témoins oculaires. La providence qui ne fait rien d’inutile observe, jusque dans le miracle, une certaine économie de moyens!.

Psychologie de la révélation. — L'action de la lumière divine sur l'intelligence de l’homme n’est pas moins mystérieuse que celle de la grâce sur la volonté. Comment se distinguent les vérités infuses des connaissances naturellement acquises? D'où vient au prophète la certitude qu’il a entendu Dieu et qu'il déivre bien son message? Nous ne saurions le dire; à peine pouvons-nous le concevoir. Comme saint Thomas le remarque à la suite de saint Augustin, les prophètes de l'Ancien Testament étaient éclairés d’ordinaire par des emblèmes ou des symboles dont une lumière intérieure leur expliquait le sens. Leur langage coloré, imagé, plein d’allégories et de paraboles, a gardé la trace indélébile de ce mode de révélation. Dans saint Paul rien de pareil. Son esprit reçoit directement et réfléchit comme an miroir le rayon divin. Il comprend par intuition le plan rédempteur; il pénètre l'essence et la raison d'être du grand Mystère. Si parfois ses révélations semblent revêtir une forme sensible, s’il se représente l'Église comme un corps d’un organisme parfait, ou comme un arbre dont la croissance est

1: Estius, à propos de Act. %6, fait cette remarque : « Potuit quidem Dominus, qui eum tam evidenti et efficaci miraculo convertit, etiam eodem instanti in fide instruere et docere quæcumque ad pietatem essent necessaria; sed ad hominum ministerium remisit, ut nemo alius dedignaretur humano magisterio instrui, quando ipse doctor gentium jussus est ab homine catechizari. » Il se demande ensuite comment cela se concilie avec les prétentions de Paul (Gal. 11-12) et répond : « Prima fidei rudimenta quæ omnibus catechizandis solebant proponi, accepit quando baptizatus est, more aliorum catechumenorum : ceterum profundiora christianæ religionis mysteria immediate a Christo edoctus est. »

illimitée, ou comme un temple qui projette dans le ciel ses lignes harmonieuses, on s'aperçoit vite que ces images n'ont ni relief ni constance, qu'elles se mêlent et se confondent, que l'imagination n’arrive pas à les reconstruire, qu'elles sont des réminiscences de l'Ancien Testament, et que loin de flotter dans l'esprit de Paul à l'état de vision elles sont l'effort d’une idée pour devenir concrète. Ce que l’Apôtre souhaite le plus volontiers à ses disciples c’est l'intelligence claire (éxiyvws) de la vérité; et quand il revendique pour lui-même la compréhension (sévecw) des mystères il exprime par le mot le plus juste l'action de Dieu sur lui.

Non pas qu’un événement providentiel ne favorisât l’éclosion de la révélation ou que la raison n'intervint à son tour pour la féconder. L'esprit de Paul n’était ni passif ni inerte. La condescendance exagérée de Pierre lui fit comprendre le danger du maintien de la Loi dans les églises mixtes; les prétentions des judaïsants lui firent saisir, mieux et plus tôt qu'aux autres, le principe et les conséquences de l'égalité chrétienne ; la négation et le doute étaient souvent le choc d'où jaillissait la lumière surnaturelle. Ce qui distingue toutes ses révélations c’est le caractère intellectuel et l’à-propos.

Évolution et expérience. — La question présente — est-il besoin de le dire? — n’a pas de sens pour les théologiens rationalistes qui suppriment la révélation de fait s'ils la maintiennent de nom. Les uns, inféodés au panthéisme de Hegel, font évoluer les idées de Paul par mouvements continus ou par soubresauts insensibles. L'être étant contenu tout entier dans ses causes prochaines, le progrès n’est que le résultat du conflit entre deux éléments contraires réduits à l'unité par un principe supérieur. Baur expliquait ainsi la naissance du christianisme. Paul, dans ses quatre grandes Épitres, les seules authentiques, aurait été l’antithèse vivante des Douze et le catholicisme serait sorti de ce conflit, lentement et tardivement, car il faut du temps pour les stratifications d'idées comme pour les formations géologiques. Quiconque s’efforce de reconstruire la théologie de Paul sur ces données hégéliennes la cherche tout entière dans ses éléments préexistants, soit hellénisme grec, soit judaïsme rabbinique, soit mélange des deux à doses plus

ou moins inégales, en admettant toutefois que ce fonds primitif ait pu être enrichi par l'analyse de son contenu ou par un procédé dialectique. C'est ce que fait Holsten avec une apparente rigueur qui met encore mieux en relief le vice de la méthode !. Pour Holsten, Paul, qui n’emprunte aux Grecs que leur dualisme, est un pharisien tourné à l'envers. Une idée qui s’est fortement emparée de son esprit au moment de sa conversion — la mort rédemptrice du Christ sur la croix — transforme successivement sa théodicée, sa sotériologie, sa morale, son eschatologie. Paul ne serait ainsi qu'un idéologue, un rêveur oisif passant sa vie à combiner des concepts et à fabriquer des systèmes : l’exact contre-pied de l’homme inspiré et pratique que ses admirables Épîtres nous font connaître.

Le temps a fait justice de ces fantaisies qui ne résistent pas à l'épreuve des faits. Depuis Ritschl, les théologiens rationalistes, en Allemagne, en Angleterre et en France, prônent volontiers le procédé psychologique. Dans ce système, la doctrine de Paul « n’est point une théologie spéculative, déduite logiquement d’une idée générale, mais une théologie vraiment positive, dont le point de départ est la réalité intérieure de la foi. » Par la foi et surtout par l'amour Paul s’identifie avec le Christ. « Il est devenu membre du Christ; il est possédé par lui; il a l'invincible assurance que Christ est non seulement la cause, mais l’auteur toujours actif de sa vie spirituelle et de sa pensée. » Ce qu’il éprouve dans sa vie personnelle « l'Apôtre le retrouve et le signale comme une loi dans l’histoire de l’humanité ». En résumé, « la pensée de Paul a toujours suivi son expérience religieuse et ne l’a jamais devancée. Née dans la sphère de la vie individuelle, elle s’est élevée, par voie de généralisation, dans la sphère sociale et historique et comme

1. Surtout dans Das Evangelium des Paulus, Berlin, 1898, Schluss p. 133 : L'évolution de la pensée de Paul se présente « als eine Bewegung des denkenden Geistes, der die neue religiôse Idee des Kreuzestodes des Messias als der Erlôsungstat Gottes in allen seinen Folgerungen von Moment zu Moment fortschreitend entwickelt und begründet. In dieser Entwickelungund ihrer Begründung vollzieht sich aber, um den Widerspruch des Messiastodes mit dem alttest. Bewusstsein zu lôsen, eine vüllige Umformung des jüdisch-religiôsen Bewusstseins des Paulus zu einer neuen religiôsen Weltanschauung ».

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elle tendait d'un effort incessant vers l'unité et les derniers principes, elle est arrivée enfin à s'épanouir dans la sphère métaphysique... Les vues historiques de l’Apôtre naissaient de son anthropologie; ses idées spéculatives, de sa construction de l’histoire, et tous ces développements ensemble étaient dans sa foi primitive, comme la plante est dans le germe qui la pro-

duit ! ». En allant au fond de ces métaphores on y trouve ceci :

Paul donne un corps à son sentiment, il généralise son expérience, il objective l'idée qu'il se fait du Christ. Sur quoi repose cette idée, à quoi répond ce sentiment, que vaut cette expérience, peu importe. Qui ne voit que Ritschl et ses adeptes réduisent la théologie de Paul à une impression subjective ?

Tous ces faiseurs de théories outrepassent ouvertement la mesure de leurs attributions. Le rôle des théologiens n’est pas de se substituer à l'Apôtre, ni d'imaginer ce qu'il devait dire ou ce qu'ils auraient dit à sa place, ni de rechercher par quelle voie il est arrivé à sa conception du monde surnaturel, en supposant qu'il se meut dans le domaine de l'irréel et du chimérique. S'il est une chose certaine, c'est que Paul n'est ni hégélien ni kantien. Il faut le prendre tel qu'il est. Il ne se serait point reconnu dans les reconstructions aussi laborieuses qu'arbitraires d’un Ritschl ou d’un Holsten. Quels anathèmes n'aurait-il pas fulminés contre ces interprètes indignes de sa pensée, lui qui écrivait aux Galates : « Mon évangile, je ne l'ai point reçu d’un homme ni appris des hommes, mais par révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ »!

Sens et direction du progrès. — Nous concevons tout autrement le progrès de l’évangile de Paul. Ce n'est ni un sentiment qui s'objective, ni une idée qui se développe par analyse. L’impulsion vient du dehors : de l'inspiration divine s'accommodant aux événements extérieurs. N'oublions pas que l'Apôtre n’a point rédigé l'exposé systématique de ses doctrines ni tenu le journal de ses révélations, que toutes ses Épîtres sont

1. D’après Sabatier, L’Apôtre Pauls, 1896, p. 295-297. Le principe générateur du système paulinien est : La personne du Christ principe de la conscience chrétienne (p. 298). A la même école appartiennent généralement les théologiens qui prodiguent le mot d'expérience religieuse, comme s’il expliquait tout et n’avait bésoin lui-même d'aucune explication.

des œuvres de polémique ou des lettres de direction écrites sous l'empire de circonstances spéciales, que si elles expliquent sa prédication elles la supposent toujours, qu’elles reflètent par conséquent les difficultés où se heurtait la diffusion de la foi et le travail interne qui accompagna l’éclosion du christianisme. Le progrès qu’elles manifestent est donc parallèle au progrès même de la vie de l'Église primitive et c’est ce qui en constitue pour nous le très grand intérêt.

Au moment de leur conversion, les néophytes prétaient à la prédication apostolique un assentiment inconditionné. Ils recevaient la parole de Paul non comme une parole humaine mais comme la parole de Dieu : ce qu’elle était réellement dans son origine et dans son objet. Il ne venait à l'esprit de personne de discuter son enseignement. On est surpris de voir avec quelle facilité les populations païennes acceptaient le monothéisme; la morale chrétienne s'imposait dès l’abord par l'évidence de sa perfection; le rôle du Rédempteur ne semble pas avoir soulevé non plus d’objection sérieuse; mais l'exposé dramatique des fins dernières, qui frappait les imaginations et ébranlait les cœurs, laissait aussi parfois un certain trouble dans les esprits. On croyait toucher à l'heure suprême, on se préparait à l’arrivée prochaine du Juge, on spéculait sur les avantages relatifs des morts et des vivants; plusieurs allaient jusqu’à négliger les soins de la terre, insignifiants auprès des grands intérêts qu'on croyait en jeu. Les deux lettres aux Thessaloniciens témoignent de ces vives appréhensions. Comme elles sont le seul document qui nous reste de cette époque, par une illusion de perspective assez explicable, nous pourrions être tentés de croire que la catéchèse apostolique n'était qu’une eschatologie, au lieu d’être un résumé succinct de dogme et de morale. C’est que l’article relatif aux fins dernières avait fait sur les auditeurs une impression plus forte et c’est aussi le point unique sur lequel porte le commentaire autorisé de Paul.

1. Le mot mapovota (le second avènement du Christ), qui reparaît seulement 1 Cor. 1525, est le mot saillant de ces lettres, l Thess. 229; 318; 415; 523; 2 Thess. 21:85, Nul n’ignore que les idées eschatologiques en sont le thème à peu près exclusif.

Peut-être dans la suite prit-il ses mesures pour éviter le renouvellement des malentendus.

Cette période de foi simple et de confiance absolue ne pouvait pas durer toujours. La question des observances légales, qui s’était posée dès le premier moment de la prédication de Jésus et avait précipité la rupture entre lui et les pharisiens, devait être longtemps le problème vital de l'Église naissante. Le compromis de Jérusalem n'avait pas satisfait les judaïsants ; le différend d’Antioche, résolu par le triomphe des idées de Paul, ne les déconcerta point. L’Apôtre les rencontrait partout sur sa route : en Galatie, à Corinthe, à Éphèse, comme à Antioche et à Jérusalem. À peine avait-il fondé une chrétienté, qu'ils se hâtaient de marcher sur ses brisées et d'organiser une contremission, seules, les églises de Macédoine semblent avoir échappé à leur propagande effrénée. Pour combattre efficacement l’évangile de Paul, ils osaient s'attaquer à sa personne, contester son apostolat, le mettre bien bas au-dessous des Douze et ne lui laisser que ce rôle secondaire qu'on ne refusait pas aux apôtres de seconde main, à un Apollos ou à un Barnabé. Paul se débattit une année entière contre ces déloyaux adversaires. Ne le regrettons pas : ses quatre grandes Épitres sont le fruit de cette lutte. Sila polémique y occupe une large place, il ne pouvait guère en être autrement. Toutefois l’Apôtre fait planer la controverse bien au-dessus des mesquines questions de personnes; il remonte à la source de la grâce et à l'origine du péché; il analyse la nature de la justification et la valeur de la foi; il étudie l’impuissance de la Loi et la nécessité d’une rédemption commune à tous : il se tient en un mot sur les plus hauts sommets des principes, d’où il résout par voie de corollaire les problèmes les plus obscurs !. Mais ce n'est là qu’un

1. Le courant d’idées qui domine dans les grandes Épîtres influe naturellement sur le vocabulaire. Le mot Loi est employé ici plus de 110 fois et ne reparait plus ailleurs que 6 fois; ätxatooûüvn, 45 fois (ailleurs 12 fois); dtxatoëv, 29 fois (ailleurs 2 fois, dans les Pastorales); Guxaicoux (> fois) et ôtxaiwst; sont propres à l'Épitre aux Romains. La liberté chrétienne (ëkeubspix, 7 fois, Exeudepoüv, 5 fois, keV0spos, 14 fois) est une idée que Paul n’aura plus à mettre en relief, dès qu’elle ne sera plus contestée. La statistique des mots péché, mort (au sens moral), vie (au même sens), vivifier etc. nous donnerait des résultats pareils.

des aspects de sa doctrine durant cette phase de son enseigne= ment. Pendant que les menées des judaïsants l’obligeaient à élucider l'harmonie des deux Testaments et la subordination de l’ancienne économie à l'Évangile, s'élevaient dans l'Église une foule de doutes théoriques et pratiques sur divers points de la catéchèse primitive. La première Épître aux Corinthiens nous donne une idée des nombreux cas de conscience que l'Apôtre eut souvent à résoudre de vive voix ou par écrit pour expliquer et compléter sa prédication; mais on peut être certain que la manière de traiter les chrétiens scandaleux, le recours aux tribunaux païens, la question des victimes immolées aux idoles, le voile des femmes, la célébration de l’agape et de l’eucharistie, l'usage des charismes, le dogme de la résurrection, la façon d'organiser la quête, ne furent pas les seules consultations adressées par lui aux chrétientés naissantes.

À peine la controverse judaïsante commençait-elle à s’apaiser qu'une hérésie nouvelle menaça la pureté de l'Évangile. La foi entrait en contact avec la science profane; le nom de philosophie venait d’être prononcé : non pas la philosophie grecque, toujours un peu rationnelle jusque dans ses erreurs, mais une sorte de théosophie orientale, d'autant plus dangereuse que les contours en étaient plus imprécis et donnaient moins de prise à la réfutation. La personne et le rôle du Christ préoccupaient surtout les esprits; on voulait savoir ce qu’il était avant son apparition sur la terre; quels rapports l’unissaient à Dieu, au monde, à l'humanité; quel était son rang parmi ces légions d'êtres surnaturels, médiateurs entre Dieu et l’homme, dont les imaginations orientales peuplaient les cieux. Dans ses Épîtres de la captivité, Paul, non seulement donne satisfaction à ces désirs de savoir et de comprendre, mais il élève le Christ à une telle hauteur qu'on ne peut plus rien lui comparer, il le place au sein même de Dieu, comme Jean son Logos, de manière à former avec Dieu une unité indivisible. Puis, en prenant occasion pour mieux expliquer les fonctions du Christ dans l’ordre du salut, il le présente comme la source universelle de la grâce, comme le principe d'union entre tous les fidèles, et il achève ainsi la théorie du corps mystique déjà ébauchée auparavant. Des mots nouveaux

ou employés ici dans une acception toute nouvelle — surscience (ériyrwsw), Mystère, Plérôme, chef de l’ Église — témoignent de ce nouveau courant d'idées qui a son expression la plus complète dans la formule Zn Christo Jesu\.

Plusieurs critiques de nos jours mettent en doute l’authenticité des Pastorales parce qu’ils n’y trouvent pas réalisée la loi du progrès telle qu'ils la conçoivent : « Avec l'Épître aux Philippiens, disent-ils, s'arrête le progrès vivant; avec les lettres pastorales commence la tradition conservatrice. » Mais cela n'est-il pas précisément dans la situation? Paul, qui voit approcher le terme, sent le besoin d'organiser les églises dont la mort va le séparer et de les défendre contre l’irruption des doctrines étrangères. Il ne songe plus à créer mais à maintenir. Son mot d'ordre sera désormais : « Gardez le dépôt » de la foi et de la tradition. Il a combattu le bon combat ; il achève sa course: il n'attend plus que la couronne immarcessible de l’apostolat et du martyre.

1. Nous verrons que la formule Zn Christo Jesu est quatre fois plus fréquente dans les Épiîtres de la captivité que dans les autres. Les mots ériyvwotc et uuorhptoy sont caractéristiques de ce groupe sans lui être exclusivement propres; mais thfpwua et «spa (chef de l'Église) ne se trouvent pas ailleurs au sens technique.

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