CONCEPTIONS MODERNES DU PAULINISME
Conception hégélienne ou évolutionniste. — Depuis trois quarts de siècle, la conception du paulinisme a subi de nombreux avatars. À Tubingue, elle était nettement évolutionniste. « Sans philosophie, disait Baur, l’histoire est pour moi muette et morte »; et par philosophie il entendait la philosophie de l’Absolu qui suscitait alors, d’un bout de l'Allemagne à l’autre, un engouement démesuré. Son admiration croissante pour Hegel le détachait peu à peu de Schleiermacher, qui l'avait d’abord séduit; en 1835, le revirement
- était complet. C’est un fait avéré que la méthode historico- - exégétique inaugurée par lui à Tubingue repose tout entière
sur les postulats de l’évolutionnisme hégélien. Fidèles à la doctrine du maître, ses disciples virent dans le christianisme
un simple phénomène historique devant s'expliquer par les THÉOLOGIE DE SAINT PAUL. — T. II. 1
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lois générales de l’histoire. Dans le monde de la pensée, comme dans la nature, la lutte est la condition du progrès. L'idée resterait inféconde si à la thèse ne s’opposait l’antithèse
qui semble la détruire et qui finit par être absorbée avec elle dans une unité supérieure : la synthèse. Celle-ci devient thèse à son tour et le progrès se poursuit de la sorte, indéfiniment. A l’origine de l'Église, la thèse était l’enseignement des premiers apôtres représentés par Pierre ; Paul en fut l’antithèse vivante et le catholicisme devait naître un jour de la combinaison de ces deux tendances contraires. Du moment que Paul était l’antithèse des Douze, il fallait dans ses écrits opérer un triage et proclamer apocryphes toutes les lettres d'un ton conciliant, d’une polémique molle, quine respiraient pas assez fortement l'opposition au judéo-christianisme. C'est ce que fit
Ja nouvelle école : elle ne retint que les quatre grandes Épitres,
répudiant toutes les autres comme des faux intentionnels, qu’elle échelonnait entre la fin du premier siècle et le milieu du second, selon que la controverse y paraissait moins vive et l'esprit de transaction plus accusé !.
Baur et les siens portaient aux nues le génie inventif de Paul. Ils l’appelaient sans marchander le créateur de la théologie, le second fondateur du christianisme; et ils ne craignaient pas de faire entendre qu’il valait bien le premier. Mais plus on exagérait l'originalité de sa doctrine, plusil devenait difficile de l'expliquer par les seules lois de l’évolution naturelle. Ceux qui ne voyaient dans le christianisme en général qu’un inimense plagiat, s'avisèrent bien de chercher les racines ou du moins les germes du paulinisme dans l’hellé-
1. F: Ch. Baur, Paulus der Apostel Jesu Christi. Sein Leben und Wirken, seine Briefe und seine Lehre. Ein Beitrag zu einer kritischen Geschichte des Urchristenthums, Stuttgart, 1845 (2° édit. par Zeller, Leipzig, 1866); Das Christenthum und die christliche Kirche der drei ersten Jahrhunderte, Tubingue, 1853. — La doctrine (Lehrbegriff) de l’Apôtre est ainsi divisée dans Paulus?, t. II, p. 123-315 : 1. Le principe de la conscience chrétienne. — x et at. La justification. — 1v. Le Christ principe de la communauté fondée par lui, — v. Le rapport du christianisme au judaïsme et au paganisme. vr. Le christianisme principe nouveau de l’évolution historique du monde. — vi. Foi, espérance et charité, les trois moments de la conscience chrétienne. — vil. Questions secondaires (l'essence de la religion, Dieu, le Christ, anges et démons, prédestination divine, la demeure céleste). — 1x. Quelques traits de l’individualité de Paul.
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nisme alexandrin, dans le rabbinisme palestinien, chez les parsis et les sectateurs de Mithra et jusque dans les mythes de la Chaldée et de Babylone! ; mais ces systèmes arbitraires, bâtis sur des rapprochements vagues ou d'imaginaires contacts, n'ont eu qu'une vogue éphémère et quelques-uns n’ont pas même pu s'imposer longtemps à l'esprit de leur inventeur.
D'ailleurs, si large qu’on fasse la part des emprunts, il faut bien convenir que ce n'est pas encore le paulinisme, c'est-àdire un tout cohérent, une doctrine suivie ; et c’est justement l’éclosion et le développement de cette doctrine qu'il s’agit d'expliquer. Presque tous ceux qui l'ont essayé, au point de vue naturaliste, ont pris pour base le fait de la conversion de Paul; seulement cette conversion elle-même avait besoin d'explication. Comment Paul est-il arrivé à se convaincre de la résurrection de Jésus et comment cette conviction a-t-elle abouti à la vision de Jésus lui-même?
Holsten, qui s’est voué à la solution de ce double problème avec une âpre opiniâtreté, a cela de génial qu’il explique la conversion de Paul par sa théologie et sa théologie par sa conversion?. Au fond, Paul aurait été chrétien avant d’avoir vu le Christ et il n'aurait vu le Christ que parce qu’il était chrétien. Sa foi implicite n'avait besoin que de prendre conscience d’elle-mème : ce fut la crise de la conversion. Rabbin accompli, le disciple de Gamaliel partageait les idées de ses coreligionnaires sur Dieu, sur le monde et sur l’homme. Il croyait à la providence, à l’action directe de Dieu sur le
1. Cf. Nôsgen, Der angebliche orientalische Einschlag der Theologie des Ap. Paulus (dans Neue kirchl. Zeitschrift, 1909, p, 231-283), dirigé surtout contre Wendland (Die hellenistisch-rômische Kultur in ihren Beziehungen zu Judentum und Christentum).
2. Holsten exposa pour la première fois ses idées dans un article intitulé Die Christus-vision des Ap. Paulus und die Genesis des paulin. Evangeliums (Zeitschrift für wissensch. Theol. 1861, p. 223-284), Il y expliquait naturellement la résurrection du Sauveur et la conversion de Paul. Il fut réfuté sur le premier point par L. Paul (/bid., 1863, p. 182-209 et 297-311) et sur le second par Beyschlag (Studien und Kriliken, 1864, p. 197-264): Holsten incorpora sa thèse augmentée et remaniée dans son livre Zum Evangelium des Paulus und des Petrus, Rostock, 1868, et Beyschlag y opposa une nouvelle réfutation, Die Visionshypothese in ihrer neuesten Begründung (Stud. und Krit. 1870, p. 7-50 et 189-263). — Nous tirons notre résumé d’un ouvrage posthume (Das Evangelium des Paulus, IT. Paulinische Theologie, Berlin, 1898) où Holsten doit avoir consigné sa pensée définitive.
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EE monde et sur les événements de l’histoire, au miracle par conséquent. Il n'avait emprunté au milieu helléniste que le dualisme, non pas le dualisme grec qui s'exprime par l’antithèse « matière et esprit», mais plutôt le dualisme Ee) philonien ayant pour formule « chair et esprit ». En per- 4? sécutant les chrétiens, il avait été frappé de leur patience 7 et de leur courage; il leur avait entendu dire que Jésus vivait, qu’il était apparu à beaucoup de disciples. Le fait même ms. n’était pas pour l’étonner, car, en bon pharisien, il admettait la résurrection; les apparitions de Jésus ne pouvaient pas Ge l'étonner davantage puisqu'il croyait aux visions et aux révélations, comme la plupart de ses compatriotes. Mais il y avait le scandale de la croix. Un homme qui se disait le Messie et qui avait été mis à mort par l'autorité légitime ne pouvait être qu'un imposteur, un impie et un sacrilège, abhorré et maudit de Dieu, digne d’exécration et d’extermination. Pendant que Saul roulait ces pensées dans son âme, il apprit comment les apôtres expliquaient la mort de leur Maitre : c'était, disait Pierre, un sacrifice d'expiation et de propitiation, destiné à apaiser Dieu, à satisfaire pour les pécheurs et à sceller une nouvelle alliance. Les idées d’expiation, de propitiation, de substitution, étaient familières à Saul qui n’avait à leur opposer aucune objection de principe. Tout se bornait donc à savoir si Jésus était réellement ressuscité. Ici il faut transcrire, sans y rien changer, les propres paroles de Holsten : « Contre la foi de la communauté chrétienne il ne restait à Paul qu'une objection fondamentale, c’est que la prétendue résurrection de Jésus était une imposture; mais, pour un esprit aussi sincère que le sien, cette objection ne pouvait tenir longtemps devant la conviction raisonnée des disciples de Jésus. Nous comprenons dès lors comment la persécution dut soulever dans son âme des tempêtes de pensées contraires qui firent naître en lui un véhément désir de tirer au clair la nouvelle existence du Crucifié et le portèrent à s'occuper sans cesse, dans ses méditations, de ce Jésus mort qu’on disait vivant. Cet état : perpétuel de surexcitation, cette tension d'esprit vers une idée fixe, voilà la meilleure disposition psychologique à une vision. Que cette vision se soit enfin produite, il n’y a pas là de quoi
nous surprendre!, » IL n’y a rien au contraire de moins psychologique et de plus incroyable qu’un raisonnement qui crée des fantômes. Nous préférons pour notre part les fantaisies sentimentales de Renan qui, en amusant le lecteur, l’empêche au moins de réfléchir aux invraisemblances. L'apparition du Christ mettait Paul en présence d’une foule de problèmes plus embarrassants les uns que les autres. C'est pour les résoudre à la lumière qui venait de se faire en son âme qu’il se retire au désert d'Arabie. Durant trois ans, il s'y livre à une gymnastique intellectuelle dont Holsten veut bien nous donner quelques échantillons?. Au terme de cette argumentation solitaire, le Docteur des Gentils pouvait sortir de sa retraite et promulguer son évangile. Son système théologique était achevé et parachevé : il n’y manquait pas une pièce. Un fait nouveau, l'apparition de Jésus, et une idée nouvelle, la croix du Sauveur, ont changé de fond en comble sa conscience juive et bouleversé ses convictions anciennes : 1. La théodicée est transformée. Autrefois, sauf pour quelques âmes d'élite, le rapport entre Dieu et l'homme était celui de maître à esclave; maintenant que Dieu a manifesté sa bonté etsa miséricorde, en se réconciliant le genre humain par la mort de Jésus, c’est le rapport de père à fils. — 2. La sotériologie est transformée. Puisque Jésus a été crucifié pour tous les hommes, il faut que tous les hommes soïent pécheurs et le soient nécessairement, sinon Jésus serait mort en vain. Cette considération modifie la notion juive de l’homme, du péché et de la Loi : elle suppose en l'homme un dualisme qui abou-
1. Das Evangelium des Paulus, 1898, p. 48-49. 2. Ibid., p. 20-21. Voici les raisonnements qui auraient converti Paul. a) Tout fait historique relatif au salut est l'expression de la volonté salvifique de Dieu; Or la mort du Messie sur la croix est un fait historique relatif au salut ; Donc la mort du Messie sur la croix est l'expression de la volonté salvifique de Dieu.
b) La mort du Messie sur la croix est une action de Dieu; Or la mort est la peine du péché; Donc la mort du Messie est aux yeux de Dieu la peine du péché, c) La mort du Messie est la peine du péché; Or le Messie est sans péché; Donc le Messie est mort non à cause de ses péchés mais à cause des péchés des hommes.
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tit infailliblement à la victoire de la chair sur l'esprit; elle suppose la nécessité absolue du péché; elle suppose l'insuffisance et l’inutilité de la Loi mosaïque. Par suite elle oblige à regarder sous un jour nouveau toute l’économie du salut où l’homme ne sera plus actif mais seulement passif.
3. La morale est transformée. Autrefois, il était dit à l’homme : «fais » ; maintenant il lui est dit : « crois ». Le Juifaccablé sous la conscience de son péché, ne comptant que sur lui-même, portait servilement le joug de sa Loi; le chrétien, sûr d’être justifié en vue du Christ, assuré de son salut, s'abandonne avec une filiale confiance au vouloir divin. — 4. L'eschatologie est transformée. Sur la croix est mort « le Christ selon la chair » et avec lui le rêve d’un messianisme national, politique, terrestre. Le royaume de Dieu qui reste en perspective est tout spirituel ; c’est le règne de la justice, de la joie et de la paix dans le Saint-Esprit.
On le voit, Holsten accumule sophisme sur sophisme. Il suppose que le scandale de la croix était le seul grief des pharisiens contre Jésus de Nazareth; mais, s’ils n'avaient pas eu d’autres griefs, ils n'auraient pas crucifié Jésus, créant ainsi, pour les générations futures, le scandale de la croix. Il suppose que Saul n'avait pas d’objection de principe contre la résurrection de Jésus; mais si Saul, comme la plupart de ses contemporains, croyait à la résurrection des justes à la fin des temps, il ne croyait pas plus qu'eux à la résurrection anticipée des morts, ni surtout à celle d'un homme exécuté pour ses blasphèmes. Il suppose que Saul, voyant dans tous les événements du monde l'expression du vouloir divin, avait dû nécessairement regarder la croix du Sauveur comme un signe de réprobation et que la croyance à la valeur expiatoire des sacrifices avait enfin levé ses difficultés ; mais tous les Juifs contemporains, convaincus eux aussi que rien ne se passe sans l'ordre ou sans la permission de Dieu, savaient cependant que le juste souffre ici-bas, que l’innocent est persécuté, et c’est pour cela que le dogme de la rétribution finaleavait prisalors tant d’empire ; s'ils croyaient en général à la valeur du sacrifice, ils n'étaient pas disposés à croire à la valeur d’un sacrifice humain; surtout ils ne soupçonnaient pas que le Messie pût
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