‹ La théologie de Saint PaulChapitre 341 sur 630 · TR · texte numérisé non relu

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être victime et tout le monde sait leur répugnance à donner

au chapitre Lu d’Isaïe un sens messianique. L'erreur capitale de Holsten est de prétendre que saint Paul, au plus fort de la persécution contre Les chrétiens, brûlait déjà du désir d'être chrétien, qu’il aspirait en même temps à éclaircir ses doutes et à Les noyer dans le sang des adorateurs de Jésus, qu'ils’était fait dans son esprit, peut-être à son insu, un long travail d’approche dont il n’a gardé lui-même aucun souvenir et contre l'existence duquel il proteste équivalemment dans ses lettres, lorsqu'il représente sa conversion comme un miracle subit, inattendu, irrésistible, dela miséricorde divine. Mais passeraiton sur toutes les invraisemblances, l'apparition de Jésus ne s'expliquerait pas davantage. Les froids syllogismes de Paul produiraient tout au plus une conviction raisonnée; pour aboutir à une hallucination, il faudrait un ébranlement nerveux, une commotion organique, une rupture momentanée d'équilibre dans les facultés intellectuelles et sensibles. Pfleiderer, avec plus de ténacité que de bonheur, s'évertue à étayer les points faibles du système naturaliste de Holsten !. Après avoir confessé que le processus psychologique restera toujours plus ou moins mystéricux, il pose en principe que l'hypothèse la plus vraisemblable sera celle qui, en même temps, pourra expliquer la conversion de Pauletla genèse desa théologie. À ce point de vue, l'explication vulgaire, d’après laquelle l’Apôtre avant sa conversion aurait senti l’insuffisance de la Loi à justifier et l'impuissance de l'homme à observer la Loi, doit être écartée. Autre chose est de constater que l’observation de la Loi est imparfaite, autre chose est de croire que la Loi est incapable de justifier. En pareil cas, l’homme attribuerait le défaut non à la Loi, mais à soi-même; tout au plus chercherait-il à compléter la Loi, non à la remplacer. La situation de Paul était différente. Il se trouvait placé entre le fait brutal de la mort de Jésus qui avait toutes les apparences d’un jugement de Dieu sanctionnant l'acte des pharisiens et cette affirmation des disciples de Jésus que leur Maître était

1. O. Pfleiderer, Der Paulinismus ?, Leipzig, 1890, p. 4-15. Le système de Pfleiderer à été exposé et critiqué par Bruce dans The Presbyterian Review, 1880, p. 652 (Panl's Conversion and the Pauline Gospel).

ressuscité et que les pharisiens en le crucifiant avaient com-

blé la mesure de leurs crimes. 11 fallait éclaircir ce doute.

Paul entre en contact avec les chrétiens, il discute avec eux, il s'efforce de les désabuser. Ils lui disent que la résurrection de Jésus prouve évidemmentsa qualité de Messie et lui citent à l'appui les paroles d’Isaïe sur le Juste souffrant pour des coupables. Tout cela l’impressionne; en principe, il ne saurait nier la possibilité de la résurrection ni contester le sens typiquetiré d’Isaïe. Seulement la conclusion le révolte. L'ennemi de son peuple ne peut pas être le Messie.

La conversion de Paul ne devient-elle pas ainsi plus inexplicable encore? Nullement, répond Pfleiderer. Si les Juifs contemporains ne croyaient point au Messie souffrant, ils croyaient à la réversibilité des mérites et à l'efficacité des souffrances du juste. De plus, ils s’attendaient à voir paraître bientôt le Messie, dont la venue avait pour condition la sainteté du peuple. Le peuple n'étant pas juste, n’était-il pas naturel de penser que Dieu lui octroierait gratuitement la justice en vue de l’expiation opérée par le Messie? Enfin, si le Jésus glorieux dont parlaient les chrétiens ne répondait pas à l’image du Messie populaire, du Messie politique, ilrépondait à celle du Messie apocalyptique avec laquelle le pharisien Saul était familier. Tout cela pesait fortement en faveur de la messianité de Jésus que le témoignage héroïque et désintéressé des disciples venait corroborer : « C'était là, conclut Pfleiderer, un état qui devient à la longue intolérable pour une âme tendre; la détente dépendra du caractère individuel. Que, dans notre cas, la vérité objective de l’idée chrétienne ait triomphé des préjugés et des sentiments contraires du pharisien, il fallait s’y attendre d'un homme tel que Paul; que la décision intérieure ait revêtu la forme d’une expérience sensible, cela s'accorde bien avec d’autres événements de la vie de Paul et doit donc être fondé sur sa nature de visionnaire !. » On ne saurait être moins exigeant en histoire; mais voici une tout autre note.

T. Op. cit., p. 14-15 : « Das war eine Situation, welche einer zarten Seele auf die Dauer zu ertragen einfach unmôglich ist; sie drängt mit innerer Nothwendigkeit zu einer Lôsung; wie diese ausfällt, hängt jedesmal von der Individualität ab. Dass in unserem Fall die objective Wahrheit der christ-

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Weizsæckersemble prendre à tâche de démolir pièce à pièce l'édifice si laborieusement construit par Holsten et Pfleiderer!. ILest impossible, dit-il, d'admettre que Paul, avant sa conver-

sion, eût été en commerce direct avec les disciples de Jésus,

fantil met d’insistance et d'énergie ànier qu'il doive son évangile à des hommes. On ne peut pas admettre davantage qu'il eût reçu d'eux une instruction religieuse restée pour le moment stérile, mais fécondée plus tard à la réflexion. Ses déclarations au sujet de Pierre et des autres apôtres prouvent jusqu'à l’évidence qu'il était totalement étranger au cercle des premiers chrétiens. Sans doute, ilavait quelque connaissance de leur doctrine; mais il ne la connaissait point par eux et ce qu’il en connaissait avait pour seul résultat d’enflammer son zèle contre une secte impie et abhorrée. Non seulement Paul ne doit pas sa conversion à ce qu’il aurait appris des chrétiens, mais il n’en est pas non plus redevable à sa propre activité et au travail intérieur de sa pensée. Il n'a pas conscience d’avoir jamais passé par un état d’hésitation et de doutes; sa carrière de persécuteur se joint immédiatement et sans trait d'union à sa vie de chrétien et d’apôtre ; la révélation dont il a été favorisé n’est pas l'aboutissement d’une inclination antérieure ou le terme d’une foi progressive, c’est la cause soudaine et imprévue de toute sa transformation. Tel est le témoignage de Paul sur le fait en question et nous devons le croire car il est le meilleur témoin et même le seul.

Mais alors la conversion de Paul est un miracle? Oui et non, répondra Weizsæcker. En un sens, toute conversion est un prodige que le converti attribue à la grâce et à une grâce toute-puissante, un prodige intérieur qui amène un changement subit de direction et qu'aucun regard étranger ne peut percevoir, puisqu'il s’accomplit tout entier dans la con science. Que se passa-t-il au juste sur le chemin de Damas? Nous ne le lichen Idee über die subjektiven Vorurtheile und widerstrebenden Gefühle des Pharisäers siegte, ist bei einem Character, wie dem Pauli, im Grunde nicht anders zu erwarten; dass aber die innere Entscheidung in die Form eines sinnlichen Erlebnisses sich kleidete, stimmt ganz mit ähnlichen Fällen aus dem Leben des Paulus überein und muss sonach ebenfalls in seiner Natur begründet gewesen sein. »

1. Weizsäcker, Das apostolische Zeitalter der Christlichen Kirche?, Fribourg-en-Br., 1892, p. 65-76.

saurons jamais. On racontait dans Les cercles pauliniens que l’Apôtre avait aperçu une lumière céleste : ce serait quelque chose de semblable à l'apparition de l'Esprit de Dieu, le jour de la Pentecôte. Il entendit aussi une voix intérieure qui l’assurait de la présence de Jésus. Historiquement tout se réduit à ceci : Paul, sur le chemin de Damas, eut une apparition qu'il regarda comme un appel du Christet comme une preuve de sa résurrection. Il ne faut pas en demander davantage: car, au moment où Paul écrit, un grand nombre d’années le séparent de l'événement. Si le souvenir est fidèle sur le point essentiel, tous Les détails en sont estompés. Après ces grandes crises religieuses on se réveille comme d’une profonde léthar-

gle; sans en avoir conscience, on transporte sur le passé les

impressions du présent.

Les tentatives malheureuses de Holsten, de Pfleiderer et de Weizsæcker semblent avoir découragé les rationalistes contemporains. Ils ne cherchent plus guère à expliquer la conversion de Paul : ils font comme s'ils l'avaient expliquée ou comme sielle n’avait pas besoin d'explication.

Conception kantienne ou subjectiviste. — Quand il fut bien avéré, par les aveux cyniques et retentissants de l'extrême gauche hégélienne, que le panthéisme de Hegel était absolument incompatible avec le christianisme le plus libéral et même avec toute religion véritable, on se tourna vers l'oracle de Kænigsberg qui avait toujours gardé des fidèles et qui, grâce aux postulats de la raison pratique, semblait sauvegarder la religion ou du moins la religiosité. Vers la fin de sa vie, Kant aimait à répéter que la foi commence là où la science cesse; et il prétendait, non sans orgueil, avoir supprimé la science pour faire place à la foi. Il est vrai qu'il retombait dans le panthéisme en faisant de l’homme son propre législateur; mais tous ses disciples n'apercevaient pas la conséquence et ce fut même, pour plusieurs, le désir d’échapper au nihilisme moral de Hegel qui les rejeta dans ses bras. Les écrits de Schleiermacher contribuërent à ce re virement d'opinion; ils mirent en vogue l’axiome que la foi est indépendante de la théologie et en honneur la formule du christianisme sans dogmes. Mais ce fut Ritschl qui se chargea

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d'imprimer à ce mouvement de réaction sa direction et sa vitesse. Kant, Schleiermacher, Ritschl, telle est la filiation directe, la généalogieauthentique, du grand courant d'idées qui entraine un peu partout la pensée protestante contemporaine et que Pie X vient d'arrêter au seuil de l'Église catholique en le flétrissant sous le nom de modernisme.

Ritschl devait beaucoup plus à Schleiermacher qu'il n’était disposé à l'avouer; mais comme, en définitive, l’un et l’autre relèvent de Kant, nous pouvons passer sur l’intermédiaire, d'autant plus que l'étoile de Schleiermacher s'est presque éclipsée depuis que l’astre de Ritschl brille au firmam ent de la théologie protestante. Le ritschlianisme, étant une méthode plutôt qu’un système, tolère Les plus fortes divergences de vues parmi ses adeptes ; il peut ainsi réunir sous sa bannière des compagnons d'armes de toute couleur et de tout costume, tels que Kaftan, Herrmann, Lipsius, Schultz, Harnack, Wendt, Kattenbusch, Loofs, Sabatier, Ménégoz, Lois y et beaucoup d’autres dont plus d’un ne se réclame pas volontiers de son chef de file. Quatre tendances caractérisent cette école, s’il est permis d'appeler école une réunion si hétéroclite : 1. En critique, elle se rallie sans mauvaise grâce aux solutions traditionnelles. Elle admet l'authenticité des Épitres de Paul, à l'exception desPastorales, sans même tenir ex trêmement à cette réserve. — 2. En exégèse, ses adeptes ac centuent moins les différences des auteurs sacrés et veulent bien convenir que les apôtres s’entendaient mieux qu’on ne le croyait à Tubingue. A ce point de vue, M. Loisy fait bande à part et se rattache plutôt à l’école de Baur. — 3. En théologie, ils sont tous d’une suprême indilférence à l'égard des dogmes, formules ou symboles sans valeur absolue, essentiellement relatifset changeants, dela consciencereligieusesur un point donné de la durée ou de l’espace. — #. Enfinils retiennent le langage usuel, en ayant soin de donner aux vocables des acceptions nouvelles ; ils parlent de révélation, d’inspiration, de miracle; ilsacceptent de nom ladivinité du Christ ; n'étaient les termes de conscience chrétienne et d'expérience religieuse qu'ils répètent à satiété, on pourrait les croire fidèles à la vieille orthodoxie protestante. La plupart d’entre

12 e. THÉOLOGIE DE SAINT PAUL.

eux se sont moins occupés de saint Paul que des Évangiles ou du christianisme en général et c’est là encore un des traits caractéristiques de leur théologie; mais Sabatier, dans son Apôtre Paul!, nous initie à leur méthode qui peut se définir : l’intime union de la psychologie religieuse etde l’exégèse historique.

« Les origines de la pensée de Paul, dit Sabatier, se trouvent liées à ces trois faits : au pharisaïsme d’où il est sorti, à l'Église chrétienne où il estentré, à la conversion par laquelle il a passé de l’un à l’autre?. » Un hégélien parlerait de même, puisque tout à son gré se résout en ses principes immédiats sans intervention surnaturelle; mais le disciple de Kant et de Schleiermacher ne tarde pas à se montrer : « La conversion est le fait générateur, non seulement de la vie apostolique de Paul, mais encore de sa théologie... Cette conversion à été autre chose qu’une simple illumination. Il s’est fait en son âme une crise profonde : le not ancien a succombé, un m01 nouveau a surgi, dont le principe vital est Christ lui-même. Sa conversion n’a donc pas été autre chose que l'entrée spirituelle ou la naissance de Christ en son âme. » Et quel est ce Christ qui est devenu le principe de la nouvelle conscience et de la nouvelle vie de l'Apôtre? « Le Christ qui est entré dans l’âme de Paul et qui y vit est le Christ mort et ressuscité et c’est pour cela qu'il y opère un change-

1. L’Apôlre Paul, esquisse d'une histoür'e de sa pensée?, Paris, 1896. La première édition est de 1871. Dans l'intervalle, Sabatier ne cessa d'évoluer dans le sens du subjectivisme ritschlien. En se portant candidat à la chaire de théologie de Strasbourg il professait que « Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant » et, pour expliquer ce que cette profession de foi pouvait avoir de vague, il répudiait hautement « la doctrine qui appelle Jésus-Christ Fils de - Dieu, mais au même titre que chaque chrétien, qui parle du salut, mais sans croire à une réelle condamnation, de rédemption, en n'admettant ni rançon ni rédemption, d'autorité de la Bible, en ne reconnaissant que celle de la conscience ». Dans ses dernières années, chacune de ses publications marquait un nouveau pas vers le système de Schleiermacher et de Ritschl : La vie intime des dogmes, 1890; Essai d'une théorie critique de la connaissance religieuse, 1893; Esquisse d'une philosophie d'une religion d’après la psychologie et l'histoire, 1897 ; La doctrine de l'expiation et son évolution hisiorique, 1901; Les religions d'autorité et la Religion de l'Esprit (ouvrage posthume), 1903. Cf. Steinbock, Das Verhäliniss von Theologie und Erkenntnistheorie erôriert an den Erkenntnistheorien von A. Ritschl und À. Sabatier, Leipzig, 1898 ; Berthoud, 4. Sabatier et Schleiermacher, Genève, 1902.

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