Harnack, op. cit., p. X-XI
ec.
qui dégénérait en caricature, choquait au dernier point les partisans de plus en plus nombreux de la foi sans croyances, du christianisme sans dogmes et de l’Église sans pouvoir coercitif. Paul était rendu responsable de tout ce qu’il y avait d’antipathique dans la doctrine traditionnelle. Nietzsche, le surhomme, P. de Lagarde, le critique mystique, d’autres encore, lui avaient voué de ce chef une haine quasi personnelle, Ces sentiments hostiles devaient s'étendre et se généra- Liser avec le succès envahissant de la théologie de Ritschl et la défaveur croissante de tout enseignement positif. Depuis longtemps déjà avait retenti le cri libérateur : « Laissons là Paul, revenons à Jésus ! » On retournait à Jésus surtout dans. le but d'échapper à Paul. Jésus, disait-on, est le moraliste idéal n'ayant qu'un dogme, la paternité de Dieu, et qu’un précepte, l’amour; Paul est le théologien rébarbatif, le prédicateur de la croix, le faiseur de systèmes. Presque au moment où la controverse « Bible et Babel » faisait rage, la controverse « Jésus et Paul » éclata non moins ardente et non moins confuse. Elle avait été amorcée par le Jesus Christus und Paulus de P. Feine et par les brochures de Wernle et de Weinel, mais ce fut le Paulus de Wrede, avec son brutal parti pris, qui la déchaina. Il s’agissait de savoir ce que Jésus était à Paul et ce que Paul était à Jésus. Feine avait traité la question sur un ton modéré et dans un esprit relativement conservateur.
Ases yeux, le christianisme de Paul est bien celui de Jésus, car
Paul fait partout profession d’être l'apôtre de Jésus et de précher l'Évangile de Jésus. Tout autre était la thèse de Wrede. D’après lui, Paul n’a aucun titre à s'appeler le disciple de Jésus. Il prêche un évangile différent qui n’a rien de commun avec celui des premiers apôtres. Le Christ dont il parle n’est pas le Christ de l’histoire. Non pas qu'il soit un simple produit de son imagination, car le paulinisme manque d’originalité : c’est un rabbinisme à peine dégrossi. Le Christ de Paul n’est que le Messie de l’eschatologie judaïque. Paul luimême est plus éloigné de Jésus que Jésus ne l'était des Juifs pieux de son temps. Il en résulte que le christianisme traditionnel, dérivant surtout de Paul, ne peut d'aucune manière être regardé comme la religion de Jésus.
Brückner, dans son Origine de la christologie de Paul, avait déjà noté, en les grossissant au décuple, Les emprunts faits par l'Apôtre à la théologie juive contemporaine; mais tandis que sa massive étude n’avait guère soulevé l'opinion, la brochure populaire de Wrede mit le feu aux poudres. A
vrai dire, la plupart de ses opposants, tels que Kaftan, Kælbing, Jülicher et Arnold Meyer, lui donnaient presque partie
gagnée. Ils admettaient, eux aussi, entre Jésus ei Paul, de profondes divergences sur l'origine du péché, sur la valeur de la Loi, sur la nature de la rédemption, sur les conditions du salui, sur d’autres points de grande importance. Meyer discute gravement quel est, de Jésus ou de Paul, le vrai fondateur du christianisme et se prononce enfin, non sans hésitation, en faveur de Jésus. Kæœlbing, un peu moins réservé
peut-être, cherche l'unité essentielle entre Paul et Jésus dans
la doctrine de l'amour, commune au Maître et au disciple.
Kaftan, pour supprimer une des principalesdivergences, nie, en
bon ritschlien, que l’Apôtre ait enseigné l'efficacité objective de la rédemption. Jülicher, lui, daigne convenir qu'au fond Paul dépend de Jésus etqu'il n'a pas substitué ses propres idées à la prédication du Maître. Une remarque très juste de Jülicher doit être relevée en passant : c’est que l'Église primitive ne trouva rien à redire à la christologie de Paul, nià sa théorie de la mort rédemptrice du Christ et que Paul, de
son côté, critiqua bien un jour la conduite de Pierre mais
jamais sa doctrine. Conclusion dictée par le bon sens : « Si le christianisme doit beaucoup au Docteur des Gentils, il doitson existence à un plus grand que lui, à Jésus. »
Depuis, d’autres champions sont entrés en lice. Le dernier paru est J. Weiss dont la thèse ne manque pas de piquant. D'après lui, Saul avait vu et connu Jésus de Nazareth : la preuve qu’il l'avait connu à Jérusalem, c’est qu'il le reconnut sur le chemin de Damas. La personne de Jésus avait fait sur l'âme de Paul une impression ineffaçable; c'est en ce sens que Paul dépend de Jésus et qu'il peut se dire son disciple, car leur enseignement n’a presque rien de commun.
Malgré tout, la controverse Jésus et Paul s’assoupit par degrés. De l’autre côté du Rhin et de la Manche, les cris de
bale .
ralliement Los von Paulus! ou Back to Christ! se font plus
rares. Tout annonce un prochain compromis. Quel nouveau système régnera demain et que sera, pour les rationalistes, le paulinisme de l'avenir? Bien fin qui le dirait.
Travaux anciens. — Comme science distincte de la théologie dogmatique, la théologie biblique date à peine d’un siècle, Un des premiers essais fut l’œuvre d’un catholique : humble et timide ébauche, aussi mince de format que maigre de pensées. Gerhauser ne songe même pas à marquer Pindividualité doctrinale de l’Apôtre et il n’a pas davantage l’idée de chercher un lien entre ses enseignements. Accordons-lui pourtant le mérite d’avoir consacré quelques pages à la morale paulinienne, que tous ses successeurs, durant cinquante ans, devaient négliger!.
Usteri fut le premier qui tenta de réduire en système la théologie de Paul?. Il en fit une sorte de philosophie de l’his-
4. J. Balth. Gerhauser, Character und Theol. des Ap. Paulus aus seinen Reden und Briefen ausgehoben und in Harmonie mit der Lehre Jesu und der übrigen Apostel dargestellt, oder das Wesentliche und Eigenthümliche des gættlichen Christenthums, Landshut, 1816. En rendant compte de cet ouvrage, la Theol. Quartalschrift 4e Tubingue (t. I, 1819, p. 36) faisait une réflexion qui n’a pas encore perdu toute actualité : « On a parlé avec raison d’une théologie paulinienne; car Paul a évidemment mis au jour ou du moins poussé plus avant tel ou tel article de notre foi. Il n’est pas possible de méconnaître dans la Bible même une évolution de la doctrine chrétienne ; c’est une erreur des théologiens biblistes de n’en pas tenir compte et d'exposer l’enseignement des écrivains sacrés selon l'ordre du canon sans égard au progrès de la révélation. » — Gerhauser avait été devancé, dans son modeste essai de reconstruction théologique, par un protestant, G. W, Meyer (Entwickelung des paul. Lehrbegriffes, Altona, 1801), qui divise son. livre en six parties : théologie, christologie, pneumatologie, angélologie, eschatologie, anthropologie, avec la morale en appendice. Mais il était, à notre connaissance du moins, le premier parmi les catholiques; car là Trina Pauli theologia, positiva, moralis, mystica, etc. (Lyon, 1663-4, 3 vol. in-folio) par le P. Georges d'Amiens, capucin, n’a de théologie positive — et même de théologie — que le nom.
2, L. Usteri, Entwickelung des paulinischen Lehrbegriffes in seinem Verhæltnisse zur bibl. Dogmatik des N. T., Zurich, 1824 (nouv. édit. en 1829, 1830, 1832. et, après la mort de l’auteur, en 1834 et 1851).
re partie. Paganisme et judaïsme : 1. Les hommes perdent la connaissance primitive de Dieu et tombent peu à peu dans un état général de péché. — 2. Rapport entre les péchés de tous les hommes et le péché du pre-
RS toire, enibrassant les temps d'ignorance et la plénitude des Re temps, avec l’avènement du Christ au point d'intersection. . Cette idée, suggérée par les premiers chapitres de l’Épître aux Romains, se prête assez bien, par le vague même de ses contours, aux développements les plus variés. Maïs elle n’est ni assez compréhensive ni assez centrale. La préhistoire religieuse de l'humanité qui ne devrait être qu’une préface, parce qu’elle n’est qu’un prélude à l’œuvre du Christ, est trop en saillie. La personne du rédempteur, reléguée à l’arrière-plan, ne fait son apparition qu'à la fin de l’ouvrage, immédiatement avant la parousie. On ne sait ni d'où vient le
Christ, nice qu'il est. Dès lors, le fait de la rédemption reste “ inexpliqué et semble inexplicable. La pensée de saint Paul
se résout en une énigme.
à Presque tous les successeurs d’Usteri suivirent docilement
EF ses traces. Dæhne!, Lechler?, Schmid?, Messner #, Van Oos-
terzee”, Reuss, Simar lui-même, quoique bien différents d’esprit, ne s'écartent pas beaucoup de leur devancier pour la marche générale et le point de vue d'ensemble. Ainsi Dæhne, au lieu d'élargir la thèse déjà trop étroite d'Usteri, la rétrécit encore. Tous s’en tiennent à l'Épitre aux Romains, comme si elle était la quintessence de la théologie de Paul, et, sans nier l'authenticité des autres lettres, ils les exploitent à peine. C'est toujours l’antithèse entre le passé et le présent, entre Je règne du péché et le règne de la justice, entre l’impuissance de l’homme sans le Christet son relèvement parle Christ. On reconnaît là l'influence, peut-être inconsciente, du protes-
mier homme. — 3. Relation du péché et dela mort à la loi. — 4. Relation de la loi à la justice. — 5. But final de la loi, ou relation de la loi à la foi. — 6. Désir de rédemption.
2° partie. Le christianisme : 1. La rédemption de l'individu. — 2, La naissance et la formation de la communauté chrétienne, — 3. La consommation de la communauté chrétienne.
1. Dæhne, Entwickelung des paulin. Lehrbegriffs, Halle, 1835.
2. Lechler, Das apostolische und das nachapost. Zeitalter, Stuttgart, 1851 (3° édit. 1885).
3. Schmid, Biblische Theologie des N. T., Stuttgart, 1853 (4e édit. 1869).
4. Messner, Die Lehre der Apostel, Leipzig, 1856 (manque d'originalité, dépend de Neander et de Schmid. Cf. Kæstlin, Die Einheit und Mannigfültigkeit in der neutest. Lehre, dans Jahrbücher für deutsche Theol., t. II, 1857, p. 327-386, t. III, 1858, p. 35-154).