II. L'ÉVANGILE DANS SAINT PAUL
1. Évangéliser et Évangile. — Il convient de commencer par le verbe dayyehlCeofar, moins technique que le substantif edxyyéltov. Ce verbe est pris une fois par $. Paul au sens profane (1 Thess. 35), mais partout ailleurs c’est le sens religieux vulgarisé par les Septante (Is. 40°; 52; 606; 611, etc.). Il s'emploie souvent d’une manière absolue et signifie par lui-même « prêcher l'Évangile » (9 fois sur 19) comme notre « évangéliser »; alors il peut être accompagné d’un régime au datif (Rom. 15; 1 Cor. 15*; Gal. 18:11; 413), ou à l’accusatif avec ek (2 Cor. 1016). — Quand l'objet de la prédication est exprimé, c’est l'Évangile lui-même (1 Cor. 15!; 2 Cor. 117) ou un synonyme de l'Évangile (Gal. 18:?) : les biens messianiques (Rom. 1015, citant Is. 527), la foi (Gal. 1%), la paix (Eph. 217, avec allusion à Is. 571), la richesse insondable du Christ (Eph. 3°), enfin le Christ lui-même (Gal. 1!). Cette dernière expression « prêcher le Christ » est à retenir. ;
S. Paul emploie aussi fréquemment le mot « Evangile » d'une manière absolue (28 fois sur 60). C’est alors, dans toute son ampleur, la bonne nouvelle que Jésus-Christ est venu annoncer au monde. Il est à peine besoin de noter que l'Evangile ne signifie jamais l’ensemble des actions et des discours du Sauveur, ni à plus forte raison le livre où ces faits et ces discours sont relatés. S. Paul n’oppose pas non plus VEvangile à la Loi; il ne connaît que l’antithèse foi et Loi; c’est peutêtre Marcion qui a créé l'antithèse Évangile et Loi (cf. Tertullien,
PEN din
Adv. Marcion. 1, 19, 21 ; 1v,1,4;S$. Irénée, Hæreses, IV, 3). Au contraire l'Évangile est souvent mis en corrélation avec la promesse : l'Évangile est la promesse réalisée, la promesse est l'Évangile en perspective. (cf. Rom. 112; Eph. 35; Act. 13%). — L'Évangile ayant déjà pris un sens technique qui permet de l’employer absolument, la notion étymologique de « bonne nouvelle » peut n’être plus toujours sensible; d’autant que dans les Septante les mots sdxyyeleoar et ebayyéltov (répondant à l’hébreu 7®2 et n1Ÿ2) ont besoin d’être déterminés pour exprimer une bonne nouvelle (2 Sam. 18%7; 1 Reg. 1; Is. 527 : cbayyekGduevos &yalé) et que Josèphe (Bell. IT, xvn, 4) a pu dire detvov edayyékuov. Il en résulte aussi que l'Évangile tend à signifier non plus seulement un ensemble de vérités, mais un ensemble d’institutions salutaires : « Virtus enim Deiest in salutem omni credenti » (Rom. l!6). La même évolution sémantique commence à se produire pour un synonyme de l'Hvangile, le Mystére (1 Cor. 4f).
Quand l'Évangile n’est pas employé d'une manière absolue, il est déterminé soit par un adjectif (2 Cor. 11*; Gal. 16 : edayyéltov Etepov), soit par une phrase incidente (Gal. 111; 2; 1 Cor. 15! : l'Évangile que je prêche), soit par un génitif de chose (2 Cor. 4* : l'Evangile de la gloire du Christ; Gal. 27 : l'Évangile de la circoncision et de l’incirconcision; Eph. 113 : l'Évangile de votre salut; 6 : l'Évangile de la paix; 1 Tim. li! : l'Évangile de la gloire du Dieu béni) ou plus souvent de personne (Dieu, 6 fois; le Christ, 10 fois; Paul, 6 fois). Pour l'Évangile de Dieu le sens n’est pas douteux : c’est l'Evangile dont Dieu est l'auteur (Rom. 1!'; 1516; 2 Cor. 11”; 1 Thess. 22:89), Quant à l'Évangile de Paul et à l'Évangile du Christ, le sens est moins certain.
2. L'Évangile de Paul. — Lorsque S. Paul parle de son évangile, qu’il entende « l'Évangile prêché par lui » ou sa « prédication de l’Evangile », la différence est minime pour le sens et la question n’a guère d'intérêt qu’au point de vue philologique. Or il faut avouer que la signification active (prédication) n’est pas suggérée par la forme du mot grec ; que, si elle existe, elle est tout au moins exceptionnelle et qu’elle n’est exigée d’une manière décisive par aucun exemple. En effet, dans cette phrase : « Ceux qui prêchent l'Evangile doivent vivre de l’Evangile » (1 Cor. 91*), l'Évangile n’est pas la prédication mais l'Évangile préché, autrement il faudrait prendre le mot Évangile en deux sens différents dans la même phrase. On dit vivre de l'Evangile (des institutions évangéliques), comme on dit vivre: de l’autel. De même « V'Evangile des circoncis ou des incirconcis » (Gal. 27) peut très bien être l'Évangile destiné aux Juifs ou aux Gentils et non pas la prédication aux uns ou aux autres. Si cette dernière acception trouve un appui dans le contexte (25), la première est favorisée par le texte même (renioreupar +d ebayyélioy ts neprrouäe, CF. 1 Tim. 111; 1 Thess. 2*). Il vaut donc mieux entendre ces expressions « mon évangile, notre évangile » (Rom. 215; 16%; 2 Cor. 4; Thess. 1°; 2 Thess. 21*; 2 Tim. 25) de l'Évangile confié à Paul plutôt que de l’annonce, même de l'Evangile. Ce sens est confirmé par l'identification de l'Évangile avec le mystère (ŒEph. 619 : rb puorhptoy tob edayyehlou) — identification que nous avons établie plus haut — et par des textes comme celui-ci (Rom. 16*) : xarà td edayyËAd pou at ro xfonypx ’Insoë Xptotod, où xfpvyux n'est pas la pré-
dication du Christ mais le message relatif au Christ (sens passif); et cet autre (1 Cor. 151) : rù ed. à ebnyyekoéanv à butv. Cf. Gal. 111 : rù ed. ro edayyektoèv 0x’ uod, Gal. 22 : rd ed. O xnpboow. — Cependant le sens actif semble préférable dans 1 Thess. 1° : « Evangelium nostrum non fuit ad vos in sermone tantum, sed et in virtute, et in Spiritu sancto, et in plenitudine multa, sicut scitis quales fuerimus in vobis propter vos. » Il conviendrait aussi dans Rom. 1!-%; 2 Cor. 212; 8!#; 1044, etc.
3. L'Évangile du Christ. — Zahn, Harnack et Seeberg veulent voir dans ce génitif un génitif d'auteur (l'Évangile apporté ou promulgué par le Christ). Zahn (Eïinleitung in das N. T$, Leipzig, 1907, t. I, p. 169-171) allègue en faveur de cette opinion cinq arguments : A) L’analogie de l'expression « Évangile de Dieu ». — B) L’analogie de l’expression « mon Évangile » où nous avons également un génitif subjectif. — C) La locution 1d ebayyéliov 108 xuplouv uv ’Ino0 (2 Thess. 15) où il ne peut être question de l'Évangile ayant le Christ pour objet mais bien de l'Évangile prêché par Jésus. — D) L’analogie de la locution +o papzôproy toë Xotoroù (1 Cor. 16 : le témoignage porté par le Christ et non le témoignage au sujet du Christ). — E) Le fait que Paul dit edayyékiov @c0... mept toù vio aèroù (Rom. l#) quand il veut parler de l'Évangile concernant le Christ. — Harnack (Entstehung und Entwickelung der Kirchenverfassung, etc., p. 216-217) et Seeberg (Das Evangelium Christi, Leipzig, 1905, p. 45-47) font valoir à peu près les mèmesarguments. — Cependant la grande majorité des exégètes se prononce avec raison pour l’autre sens : l'Évangile relatif au Christ, ayant pour objet le Christ. — A) Nous savons en effet que le Christ est l'objet principal et le résumé de l'Évangile, Rom. 12-5 : eèç ed. Oc09... mept toù vicÿ adroÿ. Paul est appelé à l’apostolat pour prècher le Fils de Dieu parmi les Gentils, Gal. 116 : &roxaAübar rdv viov adroë èv mot {væ cbayyekKwopat adtTov èv toîç TR — B) L’Apôtre ayant dit qu’il a prêché jusqu'en Illyrie l'Évangile du Christ ajoute en guise de commentaire, Rom. 152 : « obtu dE pthorumobuevoy edayyeAlÇeodat oùy Gxov voudoln Xprorbc. Il établit ainsi un rapport étroit entre l'Évangile du Christ et prècher le Christ. — C) Au lieu de « l'Évangile du Christ », il dit aussi « l'Évangile de la gloire du Christ » (2 Cor. 4*), c’est-à-dire l'Évangile du Christ glorieux. Or, dans ce cas, le génitif est évidemment objectif, comme dans « l'Évangile de notre salut » (Eph. 11), « l'Évangile de la paix » (Eph. 615; cf. A1). — D) Les analogies i invoquées par Zahn sont précaires ; plusieurs se tournent contre lui; ainsi le maprüprov toÿ Xptotoë n’est pas le témoignage rendu par le Christ mais celui qu’on rend au Christ. Voir Heïinrici ou Cornely sur 1 Cor. 16. — Il résulte de tout cela qu'il n’y a aucun motif sérieux d'abandonner sur ce point l’exégèse traditionnelle et que l’£vangile du Christ, dans saint Paul, n’est pas l'Évangile apporté aux hommes par le Christ, mais l'Évangile dont le Christ est l’objet et le thème principal.
PT
NOTE B. — LA CATÉCHÈSE APOSTOLIQUE. 61 NOTE B,. — LA CATÉCHÈSE APOSTOLIQUE.
Il est plusieurs fois question dans cet ouvrage d’un enseignement élémentaire donné par les apôtres aux néophytes avant ou après le baptême. Nous allons examiner en quoi consistait cet enseignement sans lequel, à notre avis, certains faits de l’âge apostolique demeurent inexpliqués. La doctrine de saint Paul, en particulier, est une énigme si l’on ne suppose une instruction orale antérieure aux Épitres.