TI. LA PSYCHOLOGIE PAULINIENNE
Fond biblique. — Les exégètes contemporains ne méritent pas le reproche d’avoir laissé dans l'ombre la psychologie de saint Paul. Plusieurs lui ont consacré des monographies de valeur. Tous lui assignent une place de choix dans l’économie de la doctrine paulinienne. Sabatier la met à la base de son exposé systématique. Beyschlag, Pfleiderer, Cone, Stevens, Bruce, Simar, nonobstant les plus fortes divergences de point de vue, font de même. Holtzmann les imite pour cette raison très contestable, empruntée à Weizsæcker, que la conversion de l’Apôtre s’explique seulement par ses idées sur la Loi et sur le péché, idées qui à leur tour se rattachent à sa conception de la nature humaine.
Mais y a-t-il, au sens strict du mot, une psychologie de
1. Sabatier (L’Apôtre Paul 5, 1896, p. 305-329) et Holtzmann (Lehrbuch - der neutest. Theologie, 1897, t. II, p. 9-22) intitulent l’un et l’autre Anthropologie le premier chapitre de leur exposé syslématique. Beyschlag (Weutest. Theologie ?, 1896, p. 27-49) débute par Aleisch und Geist; Stevens (The Theology of the New Test., 1899, p. 338-361) par Flesh and Spirit ; Pfleiderer et Gone par Sünde und Fleisch. — Simar, imitant Usteri (Entwickelung des paulin. Lehrbegriffs 5, 1851), fait aussi entrer la psychologie dans son premier chapitre intitulé Die Lehre der Sünde (Theol. des heil. Paulus ?, 1883, p. 30-52).
saint Paul? Si aucun livre sacré n’est un livre de science, si. les écrivains inspirés n'ont pas reçu mission de nous enseigner les secrets de l’histoire naturelle ou les éléments de la métaphysique, Paul aurait souffert moins que tout autre d'être ravalé au niveau de ces philosophes bavards, de ces colporteurs de sagesse humaine, qu'il poursuivait de ses sarcasmes. Jamais il n’eut l'intention de construire un système de psychologie rationnelle. 11 emploie le vocabulaire usuel — car il faut bien qu’il se fasse entendre et ce n’est pas en créant de toutes pièces un lexique nouveau qu'il aurait chance de nous instruire — mais il ne se pique pas d’exclusivisme dans son choix, ni de constance dans ses emprunts. Tout mot lui est bon pourvu qu'il traduise bien sa pensée du moment. Sa langue s'enrichit et se modifie avec l’âge, avec Les pays qu'il traverse, avec les milieux qu’il fréquente. Personnel dans ses idées, il est éclectique dans son expression. Cette bigarrure forme un des styles les plus vivants, les plus pittoresques, les plus savoureux qu’on puisse imaginer; mais toute tentative d'en extraire un système philosophique cohérent est vouée d'avance à un échec certain.
Pour se convaincre que la langue psychologique de l’Apôtre. est au fond celle des Septante et que sa conception de l’homme est avant tout biblique, il suffirait de considérer le rôle qu'il fait jouer au cœur. Le cœur est pour lui, comme pour les auteurs de l’Ancien Testament, le centre de toute vie sensible, intellectuelle et morale, le siège universel des affections et des passions, du souvenir et du remords, de la joie et de la tristesse, des résolutions saintes et des désirs pervers, le canal de tous les effluves du Saint-Esprit, de la foi, de la charité, de la prudence et de la droiture, le sanctuaire de la conscience où sont gravées en caractères indélébiles les tables de la Loi naturelle, où nul regard ne pénètre excepté l’œil de Dieu.
1. Fonctions du cœur : affection (2 Cor. 7%; Phil. 17), consolation (Eph. 62; Col. 22; 48; 2 Thess. 2/7), paix (Col. 315; cf, Phil. 47), douleur (Rom. 9?; 2 Cor. 9#), désir bon (Rom. 10!; 1 Thess. 217) et mauvais (Rom. 1?#), charité (1 Tim. 15), foi (Rom. 617; 10%:10), conscience naturelle (Rom. 215 : à Epyov voû vépou yoantèv ëv taîç xapdia airwv) et surnaturelle (2 Cor. 32: : éyyeyoauuévn ëv vois mapôlaus Mpaov, Év mhaëiv xapôlac oapriva, Cf. Rom., 108) JUERES du Saint-Esprit (Rom. 55; 2 Cor. 1??; Gal. 45) et du Christ (Eph. 311).
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La vérité l’éclaire, l'infidélité l’aveugle, l’impénitence l’endurcit, l'hypocrisie le fausse, le bonheur le dilate, l'angoisse le resserre, la reconnaissance le fait exulter !. Le cœur est la mesure de l'homme; le cœur c’est l’homme même et voilà pourquoi Dieu, pour estimer l’homme à son juste prix, le regarde au cœur?.
Le cœur résumant à peu près toute l’activité humaine, le rôle des autres organes se trouve réduit d’autant. Le foie, siège de la colère et de l’envie, les reins, centre de la conscience, la rate, foyer de la tristesse, ne sont pas même nommés par saint Paul. Les yeux désignent l'intelligence et Les oreilles l'attention plutôt par métaphore que par métonymie. La figure en vertu de laquelle les entrailles expriment la tendresse ou la miséricorde est presque émoussée“. Pourtant . l’'Apôtre ressuscite un vieux mot chéri d'Homère et des anciens tragiques — le os (diaphragme), organe du sentiment et du jugemènt — et il le fait entrer dans une dizaine de dérivés ou de composés qui n’appartiennent qu'à luiÿ.
D'autant plus remarquable est le rôle qu’il assigne à la tête. Pour les Hébreux, la tête n’était que l'emblème de la supériorité et de la prééminence. Si les Grecs en faisaient le siège de la pensée, c’est qu’ils y logeaient l'âme, monade immatérielle embusquée aux portes des sens pour sonder l'horizon et diriger la marche, comme la vigie à la hune ou le pilote au gouvernail. Mais Paul, imbu d'idées bibliques sur l’unité du
1. Ilumination (2 Cor. 46 : 86 Ehapbev êv taïç uapdiarc Auwv, Eph. 118: repwruouévouc tos phaods the xapôlas bu&v), aveuglement (Rom. 1°! : écxotioün, 2 Cor. 315: xéhuuua êmt vhv xapdiav), dilatation (2 Cor. 611 : ñ xapôix fpwv nemdéruvro), exultation (Eph. 519 : YaXovrec, Col. 316: gôovres), endurcissement (Eph. 418 : néüpwote, Rom. 25 : oxAnpérns et Rom. 918 : cxmpUvetv). Cœur pur (1 Tim. 15; 2 Tim. 222), simple (Eph. 65; Col. 322), droit (cf. 2 Thess. 35), innocent (cf. Rom. 16!8), circoncis (cf. Rom. 22°), insensé (Rom. 121), dur et impénitent (Rom. 25). Cf. Hebr. 1022 (sincère); 31? (mauvais).
2, Dieu sonde les cœurs (Rom. 827 : épauv&v), éprouve les cœurs (1 Thess. 24: Soxyétwv), fermés à tout autre regard (1 Cor. 1425 : xà xpunTà Tic xapôiac).
© 8. “Hrowpet oxkv ne se trouvent pas dans le N. T. ’Ooævs est employé une fois (Eph. 61#) mais non comme siège de la conscience. ;
4. Srhayyvitecda, «être ému de compassion » et Tù omGYY Va, « la compassion, la pitié », s’emploient sans allusion à leur origine concrète. Saint Paul dit : ondéyyva xal oixripuoi (Phil. 21) comme il dit : onéyxva oixtippoù (Col. 312).
5. Sont exclusivement pauliniens : gpñv (1 Cor. 1420), poevamdtns (Tit. 110), posvanatäv (Gal. 63), ppévnua, Ünepgpoveiv, HPPUV, GHPPOVO:, GWPPOVÉEELV, ou PhoVIOHLÉS, cwppaTUVn.
composé humain, ne pouvait assimiler l'âme au moteur de.
Descartes ou au conducteur de Platon. Aussi parle-t-il des fonctions de la tête. dans l’économie vitale en termes où l'on croirait distinguer un écho des doctrines biologiques modernes. Ne lui faisons pas dire, avec tel exégète contemporain, que le cerveau monopolise toutes les impressions sensorielles pour télégraphier ensuite dans toutes les directions les ordres de l'âme; mais on est invinciblement porté à penser que la relation du Christ à l’Église, dans sa théorie du corps mystique, lui
a donné l'intuition de ce qu'est la tête par rapport au composé
humaïn, tant son langage tranche sur celui des autres écrivains sacrés. ,
Emprunts helléniques. — L'influence exercée sur lui par la culture hellénique n’est pas à nier. Elle se manifeste de prime abord par l'introduction de deux termes — la conscience (ouvefènois) et la raison (voùs) — devenus d’un usage si commun que l’on conçoit à peine qu’on ait jamais pu s’en passer.
Le mot « conscience » est de fabrique assez récente. Aucun écrivain du siècle de Périclès ne le connaît encore. Le premier à l'employer fut le comédien Ménandre dans cette maxime célèbre : « Pour tout mortel, la conscience est un dieu 1 5 Plus tard, historiens et philosophes s’en emparèrent à l’envi, après l'avoir dépouillé de sa vieille signification de témoin et de complice, pour en faire, selon la belle prosopopée de Philon, ce juge incorruptible qui siège au fond de l’âme, s’efforçant par ses conseils et ses menaces de ramener les imprudents et les égarés, de réduire les superbes et les rebelles?.
1. Fragment 654 (Didot, p. 103) : Bpotot: &raoiv À ovveiônots Beéç. Variante (Lbid., 597, p. 101) : ‘Ataouwv fuiv à oUvEtÔnots Debs. — Euveiônoic vient de suvoièer, « je sais avec un autre », comme témoin oculaire ou auriculaire, ou bien comme complice, une chose concernant cet autre ou commune aux deux. De là, par une sorte de dédoublement du moi : cévouëa émavt®, « je puis me
rendre témoignage à moi-même, j'ai conscience ». Mais ce sens, fréquent chez les classiques, n'avait encore rien à faire avec la conscience morale. La première fois que ouveiônouw paraît chez un philosophe ce mot ne signifie pas la conscience morale mais l'instinct de la conservation ou plutôt le sentiment de cet instinct: Hp&tov oixetov sivat mévri Cup TAv aûtoÿ oÜoraoev «al tv Tabrnc suvetônau (Chrysippe, d’après Diogène Laërce, vit, 85).
2. De mundi opif. (Mangey, t.I, P. 30). Cf. De posterit. Caini (t. I, p. 136); Quod Deus sitimmut.(t. I, P. 291). Philon — comme aussi Josèphe et Plutarque — au lieu de ouvetônous emploie +ù cuvedéc, « ce qui en nous estconscient
La.
LA PSYCHOLOGIE PAULINIENNE. 71
Non pas que l’idée de conscience soit absente de la Bible ; mais le mot lui-même manquait!. Ce qui peut surprendre, c’est qu’une fois trouvé les auteurs du Nouveau Testament en abandonnent à Paul l’usage presque exclusif. Saint Luc, qui le met . deux fois dans la bouche de l’Apôtre, ne s’en sert pas pour son propre compte et on ne le rencontre plus que dans l'Épitre aux Hébreux et la Prima Petri, si étroitement apparentées, pour les idées et le lexique, au style de Paul. Chez celui-ci, la conscience est un législateur intègre qui formule et promulgue la loi divine, un témoin véridique dont on ne peutrécuser la déposition, un juge impartial qui prononce en dernier ressort. Sûr de la valeur de ce témoignage et de ce verdict, Paul en appelle à sa conscience et à la conscience des autres?2. Mais la conscience n’est pas seulement pour lui un tribunal où le passé se discute et se juge, c'est une lumière intérieure qui avertit l’homme de ses devoirs et un guide fidèle qui lui montre impérieusement sa voieÿ. Aussi l'homme monte ou descend l'échelle de la perfection morale dans la mesure où sa conscience est bonne, pure, sans reproche, ou au contraire mauvaise, souillée, cautérisée; le moyen terme est qu'elle soit faible : elle mérite alors indulgence et ménagements‘.
et nous rend témoignage à nous-mêmes ». Diodore de Sicile, Denys d’Halicarnasse, Lucien et Épictète ont ouveiônots, le dernier dans un sens qui se rapproche beaucoup de l’usage moderne.
1, Pour l'idée comparez Job, 91; 2 Sam. 1815, etc. Le mot YTS (Eccl. 1020), rendu par ouveiônois, est la pensée plutôt que la conscience (Vulg. in cogitatione lua).
2. 2 Cor. 112 (rù paprüptoy th ouvedhoewc ALÔV); 4? (œuvistavvtes Éautols rpôs nôcav ouvelônoiv avipénwv). Cf. 511, — Dans Rom. 91 (alfferuv Jéyw ëv Xprot, où Yevdouat, cupuaprupolons mot T5 GUVELDRGEUS HLOU), le témoignage de la conscience de Paul s'ajoute (oûv) à son affirmation expresse (où Yeÿôoua). — Dans Rom. 215 (oupuaprupouons aët@v rfç ouvedñoeu), le témoignage de la conscience des païens observant la loi naturelle confirme (oûv) la bonté morale de leur acte.
3. C’est une erreur de prétendre que dans saint Paul la conscience est simplement conséquente; elle est antécédente dans tous les cas où l’Apôtre ordonne de faire ou de ne pas faire une chose à Tv ouvetènouw, Rom. 135 ‘ (obligation d’obéir par conscience aux autorités constituées); 1 Cor. 1025: 27-28-29, — Du reste la conscience qui juge les actions des autres (2 Cor. 4; 51; cf. 1 Cor. 102%) suppose un critérium capable de discerner la bonté et la malice objective des actes et ce critérium appartient à la conscience antécédente, puisque chacun peut l'appliquer aux actions à venir.
&, 1 Tim. 15:19 (äyadx); 1 Tim. 3°; 2 Tim. 15 (xabapé); 1 Tim. 4? (xexaurnotaouévn). Il est curieux que saint Luc, rapportant les discours de Paul, se serve du mot ouvetôrac, étranger à son propre lexique, et le fasse suivre
L'autre emprunt de Paul à la langue profane n’est pas moins heureux; car le A670< biblique signifiant la parole et non pas la raison, le »o5c, d’un usage si fréquent dans la littérature
classique depuis Homère, n’avait pas dans la Bible d’équiva-
lent exact. Le voüs est non seulement l’intellect et la raison mais aussi la façon de penser, l’opinion, le sentiment !. Auxiliaire-né de la conscience, avec laquelle il semble parfois se confondre, la loi naturelle est de son ressort, mais le surnaturel est hors de sa sphère et les mystères de la foi le passent. A moins d’être assisté du rv:5u et renouvelé par lui, il sera vain, corrompu, réprouvé. Impuissant contre la chair, il peut devenir lui-même charnel; et Paul, toujours original jusque dans ses emprunts, nous offre des associations de mots étranges, telles que « l'esprit de la raison » et « la raison de la chair », qui nous font toucher du doigt l'impossibilité de lui appliquer l’étalon du vocabulaire classique.
Saint Paul s'est encore emparé de cette belle expression platonicienne d'homme intérieur?, sans en connaître probablement l’origine et en lui donnant pour pendant l’homme extérieur; mais cette opposition est d’un usage trop sporadique et d’une philosophie trop élémentaire pour être le pivot de toute la psychologie paulinienne, comme le soutiennent aujourd'hui quelques exégètes. Dans le passage de l'Épitre aux Romains où il affirme qu’il goûte et approuve la Loi de Dieu selon l’homme intérieur?, l'Apôtre identifie clairement cet
des mêmes épithètes que Paul, Act. 231 (äyaÿf); 2416 (&xpécxontoc). — La conscience faible où maladive, 1 Cor. 87:10 (äofevñcs); 1 Cor. 812 (&o0evoÿoa), peut être facilement souillée (uoïiverar, 1 Cor. 87). Noter la similitude d’expression avec peuéavru (Tit. 115) des Pastorales.
1. En dehors de Luc. 2445; Apoc. 1318; 179, le mot voÿs ne se trouve que : dans saint Paul qui l’emploie 21 fois. Parmi les dérivés ou composés de voÿ, les sept suivants lui appartiennent exclusivement : vénua, eÜvotæ, voutelée, vouBeota, mpovoéw, mpévotæ, bnévotx, en faisant entrer en ligne de compte les discours des Actes.
2. Platon avait dit (Republ. 1x, 589 A) : Toÿ &vpémou 6 évrèc &vipwnos Éctat éyxpatéotaros. — Plotin, qui attribue formellement la locution à Platon (Ennead. V,1, 10: Ofov Aéyet Iérwv rôv elow &vôpwrov), appelle l’homme intérieur l’homme véritable (Ennead. I, 1, 10) et l'oppose au corps. De même Philon, De Plantat. (Mangey, t. I, p. 336).
3. Rom. 722 : cuviôoua To voue toù Oeoû xatk rèv Écw &vôpwmov. Trois versets plus bas, (725), l'homme intérieur est identifié avec le Vo : &px oÙv aùtdc pe T® vol ëouleñw véuw Ocoû. L'on voit qu'il s’agit d'un voÿc que la chair
omine,
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homme intérieur avec la raison, puisqu'il ajoute : « Donc je
suis soumis, moi, par la raison à la Loi de Dieu, par la chair à la loi du péché. » Le vois n’est pas à confondre avec le rveüyua : le rveüua, entrant en lice contre la chair, sortirait vainqueur de la lutte, tandis que le voi est infailliblement vaincu. L’antithèse chair et homme intérieur — ou ce qui revient au même chair et raison — est donc formée ici d'éléments disparates, l’homme intérieur désignant la nature intellectuelle qui est l'essence même de l’homme et la chair étant la nature pécheresse dont la déchéance actuelle suppose nécessairement un état primitif d’élévation. Mais quand l’Apôtre souhaite aux Éphésiens « d’être fortifiés par l'Esprit de Dieu selon l’homme intérieur » et qu’il écrit aux Corinthiens
« Si notre homme extérieur se corrompt, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour! », l’homme intérieur n’est plus seulement l’âme ou la raison, c’est la nature intellectuelle enrichie des dons de la grâce, l’Ame habitée par le Saint-Esprit et en possession du rveüpa.
En résumé : 1. L'homme extérieur relève de l’ordre physique; l'homme intérieur appartient soit à l’ordre physique soit à l’ordre moral et religieux. — 2. L'homme intérieur et l’homme extérieur existeraient dans l’état de nature, comme ils existent dans l’état d’élévation surnaturelle; mais tandis que la notion de l'homme extérieur reste invariable des deux côtés, la compréhension de l’homme intérieur diffère. — 3, Ainsi l’homme intérieur n’est pas uniquement la partie invisible et immatérielle du composé humain, c’est encore ce que la grâce opère en nous. Sous l'influence de l'Esprit-Saint, l’homme intérieur se fortifie et se renouvelle; laissé à luimême, il est impuissant contre la chair et devient charnel.
Le composé humain. — La chair ou le corps constituent l'homme extérieur; l'âme, l'esprit, le cœur, la raison, la cons-
1. Eph. 316 ; xparawbvar Gi voû [lvsiparoc aüroû eiç Tèv Écw Gv8pwrov. Puisque l'Esprit-Saint intervient, l’homme intérieur soumis à son influence est l’homme spirituel et non pas l'homme naturel. — 2 Cor. 416 ; el xoù 6 Etw AuSv Evhpwroc tapleiperat, aX\’ 6 Écw uv vaxavobta fuéoæ xal MUÉpY. L'opposition ici n’est pas entre o&pë et rveèua, mais entre pa ef nveüpæ, où mieux encore entre le c@ux considéré indépendamment du nveüu et le voüs renouvelé par le nveÿuo. Cf. Eph. 43,
cience, sont divers aspects ou diverses appellations de l’homme intérieur. À parler rigoureusement, le corps et la chair ne sont pas synonymes. Le corps est la matière organisée, vivante ou morte, des hommes et des animaux. La chair est le corps moins l’idée d'organisme avec, en plus, l’idée de vie!. La chair fait donc abstraction de l'homogénéité des parties que la notion du corps repousse et elle suppose le principe vital dont le corps fait abstraction. À peu d’exceptions près, Paul attache toujours au corps l’idée d'organisme et d'organisme humain ?; on sait avec quel bonheur d'expression il désigne ainsi l'Église, complément organique du Sauveur et partie intégrante du Christ mystique. Toutefois, la synonymie entre le corps et la chair existe pour lui dans une large mesure. Quand il se dit « absent de corps mais présent d'esprit » ou « absent par la chair mais présent par l’esprit »; quand il veut que la vierge soit sainte « de corps et d'esprit » et que tous les fidèles évitent les souillures « de la chair et de l'esprit »; quand il souhaite que «la vie de Jésus apparaisse dans nos corps » ou « dans notre chair mortelle »; quand il conjure le mari chrétien « d’aimer sa femme comme son propre corps, car personne ne haït sa chair », il est difficile de découvrir une différence de sens entre ces deux termes qui peuvents’échanger presque toujours?, sauf quelques restrictions imposées par l'usage biblique, exigeant par exemple la mention de la chair au lieu du corps chaque fois qu’il s’agit de la circoncision#, Mais lorsque la chairest mise en relation avec l'âme ou l'esprit, elle acquiert
1. La chair destinée à servir de nourriture, la viande, se dit xpéac, Rom. 1421; 1 Cor. 815.
2. 1 Cor. 1537-40 (le corps des plantes et des astres); Col. 27 (& ëortv ox Tüv EAdvTEv, To à cux Toù Xptotoù : C’est là l'ombre [la figure ou le type] des choses à venir, mais le corps [la vérité ou la réalisation] est du Christ [lui appartient, le concerne]).
3. Comparer ensemble les quatre couples d'expressions suivantes : 1 Cor. 5% avec Col. 25 (ärdv rt oœpart, rapèv DE ro nveduart et Th oapxi ane, LA T® nveduar oÙv buiv eu); 1 Cor. 73 avec 2 Cor. 71 (ya xai TS owpart rat Tr RVEOUATE EÈ xafapiswpLEv Éautods td mavrdc Lo voud caprès xainveuparoc) : 2 Cor. 410 avec 411 ({vx où ñ Lwn Toù ’Incoù ëv T$ coart AG vavepwbÿ et Iva xal À Lo T0Ù ’Incoù pavepoô év rh Ovnrh capxi AG) ; Eph. 528 avec 522 (de à aout cwpora et oÿdeic Yép Tote Tv ÉaUTOù cdpra ÉLionoEv).
4. Dans l'institution primitive de la circoncision (Gen. 17?-14) le mot chair est constamment employé. L'association des idées ramène ce mot à propos de la circoncision, Rom. 228; Gal. 618; Eph. 211 etc.
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du fait de ce rapprochement plusieurs acceptions nouvelles d’une assez grande complexité.
Les mots dme et esprit eurent en hébreu, comme en grec et en latin, des destinées semblables et suivirent, dans leur évolution sémantique, une marche analogue. Du sens étymologique de « souffle, air en mouvement », ils en vinrent à signifier tour à tourla« respiration », indice et condition de vie, puis la « vie » elle-même, ensuite le « principe vital », enfin une « substance vivante » distincte de la matière et supérieure à elle!. Mais tandis que, dans l'usage, l'esprit se dégageaït de plus en plus de la matière, l’âme, par un phénomène inverse, tendait à s'identifier avec le principe vital des êtres animés. Néanmoins, chez les écrivains bibliques, leur synonymie gépérale ressort de cette triple loi qu’ils se répondent très souvent dans des phrases parallèles, qu'ils s'échangent volontiers
dans la même phrase et qu’ils reçoivent à peu près indiffé-
remment les mêmes prédicats. Si l'on a eru remarquer que ni la joie, ni la peur, ni l'espérance n'étaient jamais attribuées à l'esprit, que le désir et l'appétit sensible étaient toujours rapportés à l’âme?, ce sont là peut-être des faïts accidentels dont il ne faudrait pas exagérer la signification.
Paul, ayant coutume de concentrer dans le cœur toutes les manifestations de la vie et empruntant au vocabulaire classique de nouveaux termes pour les opérations intellectuelles, appelle assez rarement dme ou esprit le principe pensant. D'après le récit génésiaque, Dieu, insufflant dans les narines de l'homme un souffle de vie, en fitune « âme vivante », c’est-àdire une âme exerçant dans la chair et par elle les fonctions vitales. Dès lors, la chair ne se conçoit pas sans l'âme et l'âme ne se définit pas sans quelque rapport à la chair. La chair est le substratum de l'âme et l’Âme c’est la vie de la chair. Quand Paul remercie Épaphrodite d’avoir joué son dme pour l'amour
1. Spiritus et anima retinrent jusqu'au bout, dans le latin classique, toute la série des acceptions indiquées, tandis qu'animus se spécialisait au sens
d'âme intelligente. — Hveÿua et T1 gardèrent pareillement toutes leurs ac-
ceptions successives et s'appliquent même, dans l’Ecclésiaste, à l’âme des bêtes. — Par contre, guy perdit son sens étymologique de « souffle » et son
sens dérivé de « respiration », acception que 24 céda à LEE 2, Voir Hatch, Essays in Biblical Greek, Oxford, 1889, p. 94-130.
de lui, quand il loue Prisque et Aquila d’avoir exposé leur tête pour sauver son éme, quand il assure les Thessaloniciens qu’il aurait voulu leur donner non seulement l'Évangile mais son âme, comme une mère la prodigue à son nourrisson, il est clair qu’il veut parler de la vie‘. Aussi un grand nombre de phénomènes psychiques sont-ils assignés indifféremment à la chair ou à l'âme, parce que l'âme, en tant que principe vital, ne se distingue pas adéquatement de la chair. « Toute âme » et « toute chair » sont deux expressions équivalentes ?.
À moins d’y être amené par une raison de symétrie ou par le désir d’accentuer un contraste, Paul semble aussi éviter de nommer esprit la partieintelligente de l’homme. Mais lorsque, par exception, l'esprit désigne la substance pensantes, il ya entre l'âme et lui une différence modale qui permet de dire sans tautologie : « Que le Dieu de paix vous sanctifie tout entiers et que tout votre esprit et votre âme et votre corps soient conservés immaculés#. » Le corps ou le substratum matériel, l’âme ou la vie sensible, l'esprit ou la vie intellectuelle sont trois aspects de l’homme qui résument tout son être et toutes ses activités; ce ne sont pas trois parties distinctes du com posé humain. Pour chercher dans ces mots la trichotomie platonicienne, il faut avoir perdu de vue que l'anthropologie de l'Apôtre repose notoirement sur la dichotomie scripturaire et qu'on ne saurait admettre sans la dernière invraisemblance
1. Phil. 230; Rom. 16*: 1 Thess. 98. — On peut ajouter Rom. 113 (fnroÿouv +àv uxfv mov), mais c’est une citation de 1 Reg. 1910,
2. 1 Cor. 129; Rom. 320; Gal. 216 (rca c&pé, mais les deux derniers exemples sont des citations). Rom. 99; 131 (xäox Yuyñ). — 3. 1 Cor. 211; 55,
k. 1 Thess. 5%3 : 6\éxAnoov iuov td TVEÜUa rai À VUYA xai ro coua auéurTw Èv 1% Tapouoig Toù xUpiou Au&v ?I. X. rnpnôein. Voir E. von Dobschütz, Meyer's Kommentar 1, Gættingue, 1909 : Exkurs zur Trichotomie, p. 230-232. L'auteur montre que la trichotomie n’est pas biblique, qu’elle est étrangère à Josèphe et à Philon et même aux philosophes grecs, Platon et Aristote, qu’elle dérive des néo-platoniciens, d’où elle a passé aux gnostiques (S. Irénée, Ad. hæres. I, vit, 5), aux montanistes (Origène, Peri Archon, IV, vint, 11), à Apollinaire de Laodicée (fragm. 88, dans Lietzmann, I, 296). Il croit avec Chrysostome, Théodoret, l’Ambrosiaster, un anonyme (dans Cramer, Catena, p. 374), Pélage et saint Ambroise (In Luc., V1, 190), que saint Paul entend ici Par nveüpa « das neue Lebenselement das in den Christen hineinkommt » mais l’'énumération (rè nvedua xal à Yuxh val rù o@ux) semble montrer qu'il s’agit de grandeurs de même ordreet l'adverbe äpéurtu s'appliquerait difficilement à l'opération surnaturelle du Saint-Esprit en nous. D'ailleurs il est certain que saint Paul emploie quelquefois rvweïpacomme synonyme de voÿc.
EE été à
RO
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qu’il s'en écarte une fois, dans une phrase incidente, en faveur d’un système incompatible avec la théologie judaïque.
Par son âme, l’homme a de l'affinité avec les puissances supérieures; par sa chair, il contraste avec les purs esprits : « Mon esprit, dit le Seigneur, ne demeurera pas à jamais dans l’homme parce qu'il est chair!.» L’Ancien Testament nous fournit d’assez nombreux exemples de cette antithèse :
« L'Égyptien est homme et non Dieu :
ses chevaux sont chair et non esprit?. »
Que l’antithèse soit marquée ou latente, elle imprime ordinairement à la chair une idée accessoire de faiblesse, d'impuissance, de misère et de caducité. Tout ce qui est transitoire, périssable, terrestre, prend le nom de chair et tout ce qu'il y a d’éternel, d’incorruptible, de céleste, rentre dans la catégorie de l'esprit. En ce sens, la chair est souvent remplacée par la chair et le sang. Nous avons à lutter non pas « contre la chair et le sang mais contre les esprits mauvais des régions supérieures y,
A cet ordre d'idées se rattache une locution d’une analyse assez difficile. Les Juifs disaient couramment de leurs proches : « Il est ma chair » ou « ma chair et mes os ». Paul désigne de mème la communauté d’origine et les relations de parenté ?. On pourrait voir là une simple opposition physique entre la chair transmise par génération et commune aux membres d’une même famille et l’âme qui vient de Dieu. C’est en effet ainsi que l’envisage l'Épitre aux Hébreux 6. Mais Paul unit trop étroitement la chair et l'âme pour distinguer le père de l’âme du père de la chair. Entre les enfants de la chair et les enfants de Dieu, l'Israël selon la chair et l'Israël de Dieu, Ismaël né selon la chair et Isaac né selon l'esprit, le Christ fils de David selon la chair et fils de Dieu selon l'esprit de sainteté ?, l'opposition est toujours ontolo-