II. NOTION DU MOT « CHAIR
1. Le sens péjoratif du mot « chair ». Certaines phrases de l'Ancien Testament tendaient à donner au mot « chair » une acception péjorative : « Toute chair avait corrompu ses voies » (Gen. 62), — « Mon esprit ne demeurera pas dans l’homme pour toujours parce qu'il est chair » (Gen. 6%). La langue philosophique des stoïciens inclinait du même côté. Depuis qu'Épicure avait fait de la chair le siège du plaisir et de la douleur et la source de la béatitude, les stoïciens affectaient à l’envi de déprécier la chair. On en trouve la preuve dans Sénèque, dans Plutarque, dans Marc-Aurèle et surtout dans Epictète qui se plaît à désigner la Chair par un diminutif méprisant (sæoxdtov). Voir Heinrici, Meyer’s Kommentar 8, sur 1 Cor. 216, p. 112-114. Il n’est pas impossible que cette réaction du stoïcisme contre la doctrine d’Épicure ait influé sur le langage de S. Paul. Au contraire le dualisme de Platon, même mitigé par Philon, n’a rien de commun avec la conception paulinienne de la chair. D’après S. Paul, la chair est imparfaite si on la compare à l'esprit; elle est faible et impuissante en face des biens surnaturels; elle est mauvaise dès qu’elle contrarie l’action de l'Esprit- Saint. Le sens péjoratif du mot « chair » naît toujours d’une de ces antithèses exprimées ou latentes. L'examen des textes le montrera. *
2. La chair dans la langue de Paul. Le mot chair (employé 91 fois par S. Paul) a trois acceptions principales. — A) La chair c’est la matière animée. Plus exactement ce serait la partie fibreuse et musculaire du corps par opposition aux os (Luc. 24%) et au sang; mais S. Paul prend la partie pour le tout et, pratiquement, la chair est pour lui le corps, moins l’idée d'organisme. Cette nuance n'empêche pas la synonymie générale des termes, qui peuvent s’'échanger souvent sans différence de sens appréciable : « absent par la chair (Col. #), vivre, demeurer, converser dans la chair (Gal. 22%; Phil. 121; 2 Cor. 103), notre chair mortelle (2 Cor. 411), la ressemblance de la chair (Rom. 85), l'infirmité de la chair (Gal. 4131}, l’aiguillon pour la chair (@ Cor. 127), la tribulation dans la chair (1 Cor. 78; cf. Col. 1#; 2 Cor. 7), le visage dans la chair (Col. 21), la chair du Christ (Eph. 25; Col. 1%; cf. 1 Tim. 315) ». Dans deux cas, l'usage biblique impose « chair » au lieu de corps : quand il s’agit de la circoncision (Rom. 228 : la circoncision dans la chair; Gal. 61243; Eph. 211; Col. 213), et quand il s’agit du mariage (1 Cor. 616; Eph. 5%! : « erunt duo in carne una » [ou mieux in carnem unam, ee cdpxa ulav] d’après Gen. 2%). — L'op. posé de la chair n’est pas l'âme sensitive (dvxt) — car celle-ci entre dans la notion de chair — mais l'âme intellectuelle (zveüpa), 1 Cor. 5° : « tradere hujusmodi satanæ in interitum carnis, ut spiritus salvus sit in die Domini ». Le mot « chair » peut revêtir du fait de cette opposition physique un sens péjoratif.
B) La chair c'est la nature humaine avec une idée accessoire de faiblesse; par extension, c'est la descendance ou la parenté naturelle. Conformément à l’usage biblique « toute chair » signifie « tout homme » (Rom. 3%; 1 Cor. 1%; Gal. 216). L'idée accessoire de faiblesse est surtout rendue par l'expression « la chair et le sang » (1 Cor. 155;
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Gal 16; Eph. 62). Elle peut aussi résulter d’une opposition tacite avec quelque chose de supérieur à la nature : « se glorifier dans la chair (2 Cor. 1148), ne pas se confier en la chair (Phil. 3%“), ne connaître personne selon la chair (2 Cor. 5!6), sages selon la chair (1 Cor. 126), les maîtres selon la chair (Eph. 65; Col. 322), affectionné selon la chair (Philem. 16) ». — La même opposition, exprimée ou sous-entendue, pourra affecter le mot « chair » au sens de descendance « ou parenté naturelle ». Jésus-Christ descend de David selon la chair (Rom. lÿ; cf. 9%); Abraham est l'ancêtre des Juifs selon la chair (Rom. A); Paul est leur frère selon la chair (Rom. 9) et il les appelle sa chair (Rom. 111*). Mais « l’Israël selon la chair » (1 Cor. 10!8) fait pendant à l’Israël selon l'esprit, à « l’Israël de Dieu » (Gal. 616); les « fils de la chair » sont opposés aux fils de Dieu (Rom. 9,5); Isaac et Ismaël sont fils d'Abraham, l’un selon la chair, l’autre selon l'esprit, parce que ce dernier est fils du miracle et fils de la promesse (Gal. 4 23").
C) Enfin la chair c’est la nature telle qw’elle est dans l'ordre actuel, viciée par le péché, infectée par la concupiscence. Le sens péjoratif, au lieu d’être simplement physique, comme dans le paragraphe précédent, devient ici moral. La chair n’est plus seulement la partie faible, caduque, matérielle, terrestre, de l’homme; elle à une relation — soit d’origine, soit de tendance, soit de connexité — avec le péché. Cette acception, fréquente aux chap. vu et vi de l’épitre aux Romains et au chap. v de l’Épitre aux Galates, se rencontre aussi ailleurs (2 Cor. 102; Eph. %; Col. 214, etc.). Alors la chair est souvent personnifiée; elle a des désirs, des projets, une volonté; elle est l’antagoniste de l’'Esprit- Saint ou de l'esprit nouveau que la grâce crée en nous. Cependant le sens péjoratif moral est parfois tellement atténué qu’il se confond presque avec le sens physique.