‹ La théologie de Saint PaulChapitre 386 sur 630 · I. LA DÉMONOLOGIE JUDAÏQUE · texte numérisé non relu

I. LA DÉMONOLOGIE JUDAÏQUE

À voir le rôle immense que jouent les démons dans la littérature et la religion des peuples sémitiques, on est frappé du peu de place qu’ils occupent dans l’Ancien Testament, sans même excepter les livres deutérocanoniques. Oesterley a bien essayé de démontrer que ce contraste n’estqu'apparentet qu’il y a dans la Bible une foule d’allusions latentes aux génies et aux démons (The Demonology of the O. T. dans The Expositor, 7e série, t. III, 1907, p. 316-332, 527-544), mais ses explications sont contestables et sa thèse n’est pas prouvée. Quelle différence avec les apocryphes de l’Ancien Testament : le Livre d'Enoch (éthiopien et slave), les Testaments des douze Patriarches, le Livre des Jubilés, la Vie d'Adam! Là, une fantaisie délirante peuple la terre et le ciel d’êtres surnaturels aux noms bizarres et aux formes étranges, qui semblent remplir à eux seuls la scène du monde. Voir Kohut, Die jüdische Angelologie und Dämonologie in Abhängigkeit vom Parsismus, 1866; Bousset, Die Religion des Judentums in neutest. Zeilalter?, Berlin, 1906; J. B. Frey, L'angélologie juive au temps de Jésus-Christ dans Revue des sciences phil. etthéol.,t. V,1911,p. 75-110. C’est bien pis encore dans la théologie rabbinique, en exceptant la Mischna où la démonologie a peu d'occasions de se produire. Cf. Weber, Jüdische Theologie auf Grund des Talmud und verwandter Schriften?, Leipzig, 1897, $ 54 : Die Sünde und die Dämonen, p. 251-259; Schwab, Vocabulaire de l’angélologie d’après les manuscrits hébreux de la Bibliothèque nationale, Paris, 1897 et Supplément au vocabul.de l’angél., Paris, 1899; et, pour une foule de détails curieux, Eisenmenger, Das entideckte Judenthum, Kœnigsberg, 1711. En laissant de côté les imaginations extravagantes des auteurs apocalyptiques et le folklore ridicule où les talmudistes se complaisent, il semble qu’il y a intérêt et utilité à rapprocher des Livres du Nouveau Testament et en particulier de saint Paul, les idées courantes de la démonologie populaire aux environs de l’ère chrétienne. D'autant plus que ce travail a été souvent fait avec un parti pris de naturalisme tendancieux, par exemple par Everling (Die paulinische Angelologie und ” Dämonologie, Gœttingue, 1888) et par Conybeare (The Demonology of the N. T. dans The Jewish Quart. Review, t. VIII, 1896, p. 576-608). Nous nous bornons à quatre points : 1. Nature et origine des démons. — 9, Hiérarchie des démons. — 3. Habitat des démons. — 4. Les démons et l'empire du mal. €

Il. NATURE ET ORIGINE DES DÉMONS.

1. Sens du mot. — À) Usage profane. Dans Homère, daluwv et Ge6ç sont presque synonymes. Cependant on remarque souvent une différence qui s’aceuse surtout dans l'adjectif datuôvios, lequel n’est plus l’é-

quivalent de 0etos. Aaluwv signifie l'influence plutôt que la personne divine et c’est une influence généralement néfaste. Pour Hésiode, les daluoves étaient des demi-dieux, les descendants de la race créée par les dieux de l’'Olympe au temps de l’âge d’or. Plus tard, chez les tragiques, le atuwv fut le destin, mais plutôt un destin funeste. Toutefois le sens péjoratif ne se généralisa point et, durant la période la plus brillante de la littérature grecque, daluwv s’employait en bonne comme en mauvaise part. L'accusation portée contre Socrate était d'importer à Athènes des divinités étrangères (Xénophon, Memorab. I, 1, 1 : zavx

Dapôvia etspépeuv. Cf. Platon, Apol. 26 B). Il est curieux de voir les Athé-

mens imputer à Paul les mêmes visées (Act. 1715 : févwv dapovlwv atayyes). — B) Usage biblique. Les Septante et le Nouveau Testament (sauf Marc. 8% où ôaluove est certain) n’emploient que le neutre dauévrov et toujours dans un sens défavorable, si l’on excepte Act. 1718 où saint Luc fait parler aux païens leur langage usuel.

2. Origine. — Le Diable. ne persévéra pas dans la vérité (Joan. 81), il tomba du ciel comme la foudre (Luc. 10!8), à la suite d’une bataille engagée par lui et ses suppôts contre Michel et ses anges, lutte dont l’Apocalypse (1217-10) fait le dramatique tableau. — Dans la Vie d'Adam et d'Êve (12-16, Kautzsch, Pseudepigr. p. 513-514), Satan raconte comment, lorsque Dieu eut formé l’homme à son image et ressemblance, Michel invita tous les anges à venir adorer l’image de Dieu; mais Satan et ses compagnons s’y refusèrent sous prétexte que l’homme leur était inférieur ; voilà pourquoi ils furent bannis du ciel et précipités sur la terre. Le Livre (slave) des secrets d’Enoch (xxIx, 4-5 rec. À; cf. xxx1, 36) fait une description pittoresque de cette chute. — Une autre version, conciliable d’ailleurs avec la première en admettant qu'il s’agit d’une autre chute d’anges, fut très accréditée dans l'Eglise primitive grâce au Livre d’Enoch (vir-xt) : Deux cents anges, commandés par Semyaza, s’éprirent de la beauté des filles des hommes et s’unirent à elles. Pour avoir enseigné aux hommes la magie, l’astrologie et autres sciences funestes, ils furent enchaînés par les quatre archanges et ils attendent le jugement dans un cachot ténébreux, ce qui ne les empêche pas de poursuivre leurs méfaits (xix). Leurs descendants, aussi méchants qu'eux, complètent leur œuvre. — Sur l’origine des démons, les divagations des rabbins sont infinies. R. Bechai prétendait que Satan avait été créè en même temps qu'Eve, et il en donnait cette preuve singulière que la lettre samech, par laquelle

s'écrit quelquefois en hébreu le nom de Satan, ne parait pas avant.

Gen. 21, où est racontée la formation de la femme. D’autres veulent que les démons aient été créés le sixième jour, au moment où le sabbat allait commencer, de sorte que Dieu n’eut pas le temps de leur donner un corps. Quelques-uns disent que, pendant cent trente ans après sa faute, Adam s’abstint de tout rapport conjugal avec Eve pour ne pas vouer ses enfants à la malédiction. Mais, durant son sommeil, le démon femelle Lilith eut commerce avec lui, tandis qu’un démon mâle abusait d'Éve à son insu. De ce qu'Adam, à cent trente ans, « engendra un être semblable à lui » (Gen. 5°), on conclut qu’il avait engendré jusque-là des êtres d’une nature différente. On trouve dans Weber (Jüd. Theol.?, p. 253-254) et dans Eisenmenger (Entdecktes Judenthum,

2e partie, chap. vur, p. 409-415) ur ample recueil d’extravagances pareilles. — Mais ces fantaisies bizarres sont des rêves de cerveaux détraqués où il ne faut chercher ni une tradition ni une doctrine : « Quoi qu’il en soit de ces spéculations savantes sur les satans, etc., pratiquement, aux yeux du peuple surtout, tous ces êtres néfastes se confondaient les uns avec les autres; malgré la diversité de leur origine, tous faisaient partie du même royaume du mal, tous exerçaient des fonctions à peu près identiques, tous obéissaient à un seul chef » (J. B. Frey, dans Revue des sciences phil. et théol. 1911, p. 106).

3. Nature des démons. — A) Dans la Bible, les apocryphes et le Talmud, les démons, de quelque nom qu’on les appelle, et quelle que puisse être leur origine, sont toujours représentés comme des êtres malfaisants et pervers, comme les ennemis de Dieu, les adversaires de l’homme, les instigateurs du péché. — B) Ni la Bible, ni les apocryphes, ni le Talmud, ne reconnaissent une classe d'êtres spirituels intermédiaires entre les anges et les démons et qui ne soient à classer ni avec les démons sujets de Satan ni avec les anges serviteurs de Dieu. — Ces deux propositions, d’une incontestable vérité et d’une extrême importance, ressortiront de ce que nous aurons à dire plus bas surla guerre faite par les démons à l’homme, à Dieu et à ses anges; mais elles résultent déjà de ce fait que tous les noms des démons ont un sens défavorable qui les met en relation avec le péché ou avec le mal (le Diable, Satan, Bélial, Belzébuth, Asmodée, Sammaël, etc.). Seul le mot < démons », qui paraitrait neutre, ne l’est pas dans la Bible. En effet daova, dans les Septante, traduit les divers synonymes de « faux dieux », ob, otnyw, DvTw, etc., et il s’y attache nécessairement une idée d’impiété et de perversité, par exemple dans Ps. 95 (96) : xévreç ot Peot tüv EGvov dauséva et dans Deut. 3217 : Eluoav daruovbots xat où 6e&. Chaque fois que les démons sont désignés par un nom au sens favorable ou indifférent, une épithète ou un déterminatif préviennent l’équivoque. Les démons sont des esprits impurs et pervers (rvebmara dxdfagra, rovnpé, très souvent dans les Synoptiques), des esprits de méchanceté (Eph. 6/2?) et d'erreur (1 Tim. 4!); ce sont les anges du Diable (Mat. 254), du Dragon (Apoc. 127) ou de Satan (2 Cor. 127), les anges qui ont péché (2 Petr. 21), qui n’ont pas conservé leur primauté (Jud. 6), partout opposés aux saints anges, aux anges de Dieu. La théologie judaïque, elle aussi, donne aux démons des noms très caractéristiques qui ne permettent pas de les confondre avec les bons anges ou de les ranger dans une classe à part, entre le bien et le mal. Elle les appelle PP (malfai-

teurs), qua PT (esprits mauvais), FN JM (esprits impurs). On sait que Philon, pour s’accommoder le plus possible au langage et

aux idées des philosophes grecs, abandonne sur ce point la tradition biblique et judaïque.

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