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LE MONDE DANS LES ÉCRITS DE PAUL

Le sens primordial, resté classique, de x6suos est « beauté » et « ordre». C’estaussi son sens habituel dans Les Septante, où il traduit fréquemment *TY (parure), NINDN (éclat), N23 (ordre ou ornement des cieux). Le

seul exemple dans le N. T. est 1 Petr. 3 (Évètosws iuatlwv x6opL05).

1. Le monde est l’univers, l’ensemble de la création matérielle. Pythagore aurait le premier appelé x6ou0ç soit l’univers (d’après Plutarque, De placit. philos. n, 1. Op. mor. p. 886 B), soit le ciel (d’après Favorinus cité par Diogène Laërce, vi, 48), à cause de l’ordre et de la beauté qui y règnent. La première acception, vulgarisée par Aristote (De mundo, 2 : x0auos pv oùy abotnua € oboavoÿ xat vis 2ai TOY ÈV TOUTOLS TEPLEYOUÉVOY wosewc), est inconnue des Septante ; mais elle apparaît souvent dans les livres deutérocanoniques et dansle N. T. et toujours, ce semble, en rapport avec l’acte créateur ou la souveraineté de Dieu : Act. 172# (6 @:oç 6 rotoas tov x0opov) ; Rom. 120 (äxd xtloews x6ouov); Eph. 14 (rod xara6olñc 20cuov). Jamais au contraire xéouos ne se rencontre dans la Bible au sens spécial de « ciel » qu’il a fréquemment chez les classiques (Platon, Tim. 28 B [obpavos à x0omoç]; Isocrate, 1V, 179 [yñs éréons ris drd 75 x0ouw xetuévns]; Xénophon, Memor. I, 1, 11).

2. Le monde c'est aussi « la terre comme demeure de l'homme » ou plus généralement « le milieu où se meut le genre humain ». Cette acception, étrangère au grec classique, rare dans la langue profane de n'importe quelle époque, est assez commune dans le Nouveau Testament. En naissant, l'homme n'apporte rien dans le monde (1 Tim. 6°); pour éviter le contact des pécheurs, il faudrait sortir du monde (1 Cor. 510); Abraham était l'héritier du monde (Rom. 413); l’idole n’est rien dans le monde (1 Cor. 8*); les Gentils, avant leur conversion, étaient sans Dieu dans le monde (Eph. 2!?); la foi est prêchée dans le monde entier (Col. 15; cf. Rom. 15; 1 Tim. 3!*). Cependant on peut entendre plusieurs de ces exemples non pas du globe terrestre mais de l’humanité qui l’habite, et nous retombons ainsi sur l’acception suivante; ou bien il s’y mêle une idée secondaire dont il sera question plus loin.

3. Le monde, c’est aussi le genre humaïn, les habitants de la terre. Ce sens est clair dans tous les passages où Dieu est présenté comme juge du monde (Rom.35 [rüc xprvet 6 Oeds tov x6ouov]; cf. 1 Cor. 6 ?; ; 11%) et le monde comme débiteur de la justice divine (Rom, 31: Des … TES Ô

M soute

Er.”

* ndouos 1% Oeë); mais il est incontestable dans beaucoup d’autres cas:

« Dieu dans le Christ se réconciliait le monde » (2 Cor. 5!); « par un seul homme le péché est entré dans le monde » (Rom. 5; cf. 5#)eta ainsi introduit dans tous les hommes un principe de mort; Paul déclare que sa conduite dans le monde, c’est-à-dire parmi les hommes, a été inspirée non par la sagesse charnelle mais par la grâce de Dieu (2 Cor. 112). L'expression « balayures du monde » est expliquée par « rebut de tous » les hommes (1 Cor. 413); etsi les apôtres sont appelés « des luminaires dans le monde » (Phil. 215), c’est sans doute pour éclairer le genre humain plutôt que le globe terrestre.

4. Enfin, très souvent dans S. Paul, le monde, soit comme demeure actuelle de l’homme, soit comme ensemble de l'humanité actuelle, acquiert un sens péjoratif qui lui vient d'un contraste exprimé ou sous-entendu avec un monde supérieur ou avec une humanité régénérée. Le monde ainsi compris n’est pas toujoursle monde corrompu et pervers ; mais c'est au moins le monde laissé à lui-même, destitué de la grâce divine, tel qu’il est et non tel qu’il devrait être dans les desseins de Dieu; en un mot c’est le monde naturel, par opposition expresse ou tacite avec le monde surnaturel. « Dieu a frappé de folie la sagesse du monde (1 Cor. 12°); le monde n’a pas connu Dieu par la sagesse (121) »; aussi Dieu at-il choisi pour accomplir son œuvre «les choses folles du monde, les choses faibles du monde, les choses viles du monde » (1 Cor. 127-2: tà pwpà toÿ xdouov, tù dofevà roû xésuov, Tà dyevi toù x6ouou), car il les transforme en les choisissant. Le chrétien n’a pas l'esprit du monde puisqu'il a reçu l'Esprit de Dieu et que ces deux esprits s’excluent mutuellement (1 Cor. 212); en effet « la sagesse de ce monde est folie devant Dieu » (1 Cor. 31%). On voit par ces exemples, surtout par le dernier, à la faveur de quelle antithèse se glisse l’acception péjorative. Le monde c’est proprement ce monde (6 xéspos obros), où tout est faiblesse, impuissance, corruption, néant, le monde mesuré par le siècle présent (Eph. 2 : xarè rdv aiGva rod x6suo roirou), le monde dont la figure passe, dont il faut user sans en abuser (1 Cor. 73-32), dont la tristesse opère la mort (2 Cor. 71°). Le sens péjoratif est plus ou moins accentué selon le contraste latent; il est à son comble lorsque le monde fait antithèse à Dieu ou à son Esprit : « Le monde est crucifié pour moi et je le suis pour le monde » (Gal. 61*); entre nous plus rien de commun. Mais l’opposition n’est pas toujours si violente : l'homme et la femme mariés « pensent aux choses du monde » (1 Cor. 733-3%*); c’est un obstacle aux méditations saintes, non un empêchement absolu. D’ailleurs l'opposition n’est pas radicale et essentielle; elle ne l’est qu'autant que le monde reste étranger aux influences surnaturelles ; mais « Dieu dans le Christ se réconcilie le monde » (2 Cor. 5!?) et l’endurcissement d'Israël, au point de vue providentiel, a été « la richesse du monde » (Rom. 111) et « la réconciliation du monde » (114), parce qu’il a contribué à la conversion des Gentils. Ici le monde n’est pas l'humanité entière, mais la partie de l'humanité privée de la révélation mosaïque.

Nous avons omis à dessein la locution controversée tà oeryetæ 105 xéuov, mais ce que nous venons de dire peut contribuer à en préciser la signification ou du moins à exclure toutes les interprétations qui ne cadreraient pas avec la notion paulinienne de xéapos.

IN. SENS DE L'EXPRESSION tà crotyetæ toÿ x6suou.

Dans sa Théologie de saint Paul publiée en 1831, Usteri écrivait à propos de Gal. 43:? : « On s’accorde à reconnaître que les ovotyetx signifient prima instilutionis elementa et continuert la métaphore commencée par vire. » S'il vivait aujourd'hui, Usteri devrait convenir que l'accord est rompu, bien que les meilleurs exégètes (Lightfoot, Cremer, Sieffert, Grimm etc.) tiennent pour l'interprétation commune.

Dernièrement Zahn (Galaterbrief?, p. 195-196) a essayé de ressusciter une explication déjà proposée par quelques commentateurs: « Il est certain, par l’addition toÿ xésuev, que sroryst« ne désigne ni l'alphabet, ni les éléments et les rudiments de la religion ou de la connaissance religieuse, ni spécialement les corps célestes, lesétoiles ou constellations, ni les anges ou esprits qui animent ou régissent les astres, mais bien la matière et les choses matérielles dont le monde se compose, le monde lui-même, en tant qu’il est matériel. » Au point de vue de la philologie classique, cette traduction de à orotyetx <0ù xésuov serait irréprochable et, de fait, elle s’autorise d’un exemple de Lucien, Amor. 19, de S. Irénée, Hæres. I, 1V, 2; I, V, 5 (tù cwuatixà roù x6ouov otoryeta), etc. Mais il est impossible de l’adapter à l’enseignement de $S. Paul dans les deux textes dont il s’agit.

Tout récemment, O.Lagercrantz, Elementum. Eine lexicologische Stu-* die (Skrifter utgifna af kungl. humanistika vetenskaps-samfundet, t. XI, fasc. 1), Upsala, 1911, s’appuyant sur un texte du Pasteur d'Hermas (Vis. III, xmi, 3) qu'il juge mal compris par ses devanciers, cherche à établir, dans tous les passages du N. T., le sens de fondement. Son étude ne convaincra probablement personne sur ce point, mais elle est absolument à lire, malgré quelques hypothèses fantaisistes, pour contrôler les dérivations tout aussi conjecturales de Diels, le principal champion de l'explication suivante.

Une autre explication est maintenant en faveur. Sans nous arrêter à la question de priorité, elle est patronnée par Everling (Paulin. Angelologie und Dämonologie, 1888, p. 55), Diels (Elementum, eine Vorarbeit zum griech. und latein. Thesaurus, Leïpzig, 1899, p. 44-47), Deissmann (dans ÆEncycl. Biblica, t. II, p. 1259), Reitzenstein (Poimandres, Studien zur griechisch-ägypt. und frühchristl. Literatur, Leipzig, 1904, p- 71), Bousset (Die Religion des Judentums?, 1906, p. 372). Elle est adoptée par Haupt (sur Col. dans Meyer’'s Kommentar), Tobac (Le problème de la justification dans S. Paul, 1908, p. 54-62), Protin (Les éléments du monde dans la pensée de S. Paul, dans Revue augustinienne, t. XIV, 1909, p. 71-74). Le P. Lemonnyer, avec réserve, la juge admissible (A propos des sens divers de storystov, dans Revue des sciences philos. et théol. t. 1, 1907, p. 505-506) : « Il est possible qu’il {ce sens] soit sous-jacent aux expressions de saint Paul. »

D'ailleurs ces auteurs ne s’accordent nullement sur le sens des ototyeta roÿ x6suou et il est fort malaisé de savoir ce qu'ils entendent au juste, saufqu’ils voient tous dans les storyeta des êtres personnels. Ritschl, qui est probablement le premier initiateur de cette exégèse (Rechtfer-

ligung und Versæhnung*, t. Il, p. 252), pensait uniquement aux anges

Bter : .

promulgateurs de la Loi. Spitta (Der zweite Brief des Petrus etc., Halle 1885, p. 260-270) les assimile aux ororyeta de 2 Petr. 310, ce qui a pas de nature à éclaircir la question. La plupart nomment en général les « esprits élémentaires » (Elementargeister) et semblent avoir en vue tantôt les anges conducteurs des astres de la théologie judaïque, tantôt les esprits cachés dans les choses des religions animistes, tantôt les forces divinisées (Xëyot, duvépets) de la philosophie stoïcienne, tantôt les influences planétaires de l'astrologie populaire.

M. l’abbé Tobac, par un louable effort, a essayé de répandre un peu de lumière sur ce chaos; mais nous ne pouvons pas dire qu’il ait réussi. En lisant et en relisant le chapitre qu’il consacre à ces puissances supraterrestres, nous ne parvenons pas à nous en faire une idée nette. « Ces êtres que les païens honoraient par leur idolâtrie, qui n’ont pas la nature divine, que S. Paul appelle ovoryetæ toù xdomov, ce sont manifestement les démons » (p. 60). Voilà qui est clair; mais tournez la page et vous lirez ceci : « Nulle part ces esprits ne sont présentés comme mauvais ou comme poussant au péché; au contraire nous avons contracté une dette vis-à-vis d’eux par le fait de la transgression de la Loi » (p.62). En effet « ces puissances spirituelles n’ont pas seulement participé à la promulgation de la Loi, elles en sont les défenseurs, les gardiens préposés à son observation » (p. 59). Ainsi les éléments du monde sont en même temps les divinités paiennes (Gal. 4i) et les anges à qui Dieu confia la promulgation de la Loi (Gal. 31). « Ces éléments du monde qui apparaissent ici en opposition avec le Christ (Col. 28)... ne sont-ce pas ces mêmes puissances intermédiaires appelées dieux par les Gentils, ministres de Dieu ou anges par les Juifs et que la spéculation judéo-phrygienne voulait élever à un rang jugé par S. Paul

‘ injurieux pour la dignité du Christ? » (p. 61). Un pareil syncrétisme

est tout à fait déconcertant et nousrenonçons à le comprendre. Mais de quel droit l’attribue-t-on à l’Apôtre?

Nous pensons que cette interprétation des ototyeta où x6suou a maintenant atteint et dépassé son maximum de vogue, qu’elle déclinera peu à peu, à mesure qu'on en pèsera mieux les défauts et les inconvénients, sans se laisser éblouir par ce qu’elle a de séduisant et de spécieux au premier abord. Nous n’hésitons pas à la repousser pour les raisons suivantes : À) Elle donne à otorsfov un sens qui n’est point usité à l’époque néo-testamentaire et que l’on ne constate que beaucoup plus tard dans la langue byzantine. Or n’est-il pas plaisant de nous renvoyer, pour mieux entendre S. Paul, à un texte de très basse époque, sur le sens duquel on n’est même pas d'accord? [Testam. Salomonis, fragm. dans Fabricius, Codex pseudepigr. N.T., Hambourg, 1722, p. 1047 : « Nous sommes les srouysta, les dominateurs de ce monde, la tromperie, la discorde, le destin (xx60wv), la tempête », etc. Depuis, le Testament de Salomon à été publié par Fleck, Aneedota sacra, Leïpzig, 1837 et reproduit par Migne, CXXII, 1316-1337]. — B) Elle ne sauvegarde point Je sens paulinien du mot x0op0s et, pour mieux dire, ne s’accorde avec aucune acception reconnue de ce mot. — C) Elle attribue à S. Paul une conception des « esprits intermédiaires » qui est totalement étrangère à ses lettres, aux autres écrits du Nouveau Testament et même à la pensée juive contemporaine. Les Juifs contemporains admettaient bien

THÉOLOGIE DE SAINT PAUL. — T. Il. 11

que les astres et les agents atmosphériques étaient dirigés par des esprits, mais ils appelaient ces esprits rvedpata et non pas orouyetæ, et l’on ne voit pas qu'ils leur aient rendu un culte superstitieux. — D) Elle ne cadre pas avec le texte et le contexte du double passage qu'il s’agit

d'expliquer. L'exégèse de ces passages le montrera. — E) Enfin, il est

impossible de l’exposer un peu nettement sans en découvrir les points

faibles, les positions intenables et les aspects contradictoires. On ne la rend acceptable qu’à force de vague.

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