LE CHRIST AVANT LES SIÈCLES
éloigné que d’une dizaine d'années; quand il écrivit ses premières lettres, vingt-deux ans à peine le séparaient de cette date mémorable. Jésus-Christ, son aîné de huit ou dix ans peut-être, était pour lui, dans toute la force du terme, un contemporain qu’il avait pu croiser dans les ruelles de Jérusalem ou sous les portiques du Temple; c'était aussi un compatriote, s’il est vrai, comme le veut saint Jérôme, que la famille de Saul fût d’origine galiléenne. Comment est-il devenu son Dieu? Ni le temps écoulé, ni le milieu palestinien, ni les circonstances de la mort de Jésus ne favorisaient une apothéose; et le sérieux du monothéisme juif ne se prétait pas à ces déifications ridicules qui placaient un Claude ou un Tibère au rang des immortels, leur assignaient des temples, des prêtres et des sacrifices, les égalant aux dieux de l’Olympe qui n'étaient en effet ni meilleurs ni pires. Lorsque la flatterie des Romains dégénérés, émule de l’adulation orientale, décerna les honneurs divins aux empereurs qui les acceptèrent, avec une certaine retenue d’abord, puis sans nulle pudeur, les Juifs furent irréductiblement réfractaires à ce culte impie. L'adoration d’un homme, fût-il empereur ou roi, était pour eux l’abomination de la désolation. Il fallut bien céder à leur répulsion invincible et les dispenser officiellement d’un acte plus horrible à leurs yeux que la mort. Les chrétiens ne montrèrent pas moins d’intransigeance et ils scellèrent souvent de leur sang le refus d'accorder à un homme les titres et les honneurs réservés à Dieu. Les païens avaient beau ne rien comprendre à leurs scrupules, ils n’en purent jamais triompher. Pour les chrétiens, plus encore que pour les Juifs, le culte de César fut toujours l’adoration de la Bête et le temple des Augustes, le trône de Satan. Quand saint Paul proteste qu’il n'y à pour nous « qu'un seul Dieu, le Père, et un seul Seigneur, Jésus-Christ », cette profession de foi retentit comme le cri indigné de la conscience chrétienne contre la suprême aberration du polythéisme expirant; car, dès cette époque, tous les titres divins, « Dieu, fils de Dieu, Dieu de Dieu, Seigneur ou Seigneur Dieu, Sauveur ou Dieu Sauveur », avaient été profanés par l’adulation des peuples et l'inconscience du paganisme. Mais Paul maintient
à ces termes toute leur valeur biblique, en les appliquant au Christ préexistant.
Notion de la préexistence. — L'existence du Fils de Dieu antérieure aux siècles ressort évidemment de tout ce que nous aurons à dire sur sa nature divine, ses relations éternelles au sein de Dieu, son rôle actif dans la création du monde; mais elle se prouve aussi directement par trois séries de témoignages.
1. À un certain moment de la durée, le Christ « vint en ce monde!; il apparut dans la chair?; il se fit pauvre de riche qu'il était, afin de nous enrichir par sa pauvreté3 ». Jl existait donc avant ce moment, car l’état de richesse qui a précédé sa pauvreté volontaire ne peut être que le séjour du ciel. Or, l'échange des richesses du ciel contre la pauvreté de la terre suppose nécessairement un mode d’existence antérieur à lincarnation. Des textes comme ceux-ci : « Dieu, ayant envoyé son propre Fils dans la ressemblance de la chair depéché et pour le péché, condamna le péché dans la chair », ou encore : « Dieu envoya son Fils né d’une femme, mis sous la Loi, afin de nous procurer la filiation adoptive 5», n’ont rien de commun avec la phrase biblique : « Dieu leur envoya un juge ou un sauveur »; car, si la mission du Fils coïncide avec son origine terrestre, son existence précède de toute nécessité, puisque c’est la ressemblance de la chair de péché, autrement dit la nature humaine, qui est le terme de la mission.
2. Le Christ est le « premnier-né de toute créature ». Il est absolument impossible que cette expression veuille dire « premier-né d’entre les créatures »; elle signifie donc « né avant toute créature » : ce qui implique premièrement que le Christ n’est point à ranger dans la catégorie des êtres créés, en second lieu qu'il possède un mode d'existence supérieur et antérieur à tout être créé. Pour qu'il ne reste pas d'équivoque, Paul se commente lui-même en disant que le Christ
. 1. 1 Tim. 115 : X, ?I. HAbev elc vèv xéouoy &paprwlodc cou. Non seulement il vient, mais il vient avec un but : ce qui ne permel pas de comparer l'expression « tout homme venant au monde ».