‹ La théologie de Saint PaulChapitre 426 sur 630 · RELATIONS DU CHRIST PRÉEXISTANT · texte numérisé non relu

RELATIONS DU CHRIST PRÉEXISTANT

« La théologie de saint Paul, écrit Sabatier, ne conclut pas comme la théologie traditionnelle ; le dogme de la trinité reste hors de sa sphère. » Affirmation bien tranchante tempé-

rée un peu, il est vrai, par cette concession : « Cependant”

Paul arrive à formuler quelques distinctions dans l’activité divine, qui peuvent bien être considérées comme le point de départ des spéculations postérieures et de la métaphysique ecclésiastique!. » En revanche, d’autres critiques sont frappés de ce qu'ils appellent la « conception trinitaire » de l’Apôtre?. Il est certain que le nombre des cas où les trois personnes sont réunies dans le même texte est un phénomène surprenant et inattendu 5. Non seulement le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont constamment nommés ensemble, sans qu’il y ait dans cette énumération aucun ordre fixe, mais ils sont distingués de toute créature et placés dans la catégorie de l'être divin. Si l’on ne cherche pas dans saint Paul les termes techniques de la théologie actuelle : «nature, substance, personne », ni à plus forte raison «subsistance, consubstantialité, circumincession », on y trouve le fonds d'idées et les relations ‘ mutuelles qui devaient rendre nécessaire un jour l'adoption uniforme de tous ces termes. Examinons de près quelques-uns des textes en question, tout en regrettant de ne pouvoir les 1. Sabatier, L'Apôtre Paul, Paris, 1896, P. 366.

2. Beyschlag, Neutestam. Theologie ?, Halle, 1896, t. II, p. 90. 3. On en compte près de trente. Voir la note Is, p. 218-220.

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présenter en bloc; car ils perdent beaucoup de leur force probante par le fait même de leur isolement :

Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ et l'amour de Dieu [le Père] et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous1.

Il est probable qu'il s’agit ici de la communion dont l'Esprit- Saint est l'agent et non pas de celle dont il est l’objet; mais cette nuance de sens importe peu. De toute manière, Paul att ribue au Fils seul la grâce, qu'ailleurs il aime à rapporter au Fils et au Père conjointement; puis il remonte à la source première de la grâce, c’est-à-dire à l’amour actif du Père qui résume et représente toute la nature divine; enfin il descend à la distribution effective des grâces qui revient à l'hôte de l'âme juste, à l'Esprit de sainteté. Les trois personnes contri-

4, 2- Cor. 1312 : ‘H yéptc Toù Kupiou ’Incoù Xptoroÿ

ya ñ &yénn Toù Oeoù xoù À xowvowvla Toù éyéou IIveüuaroc pet Tévrv ÜLov.

Les seules difficultés exégétiques de ce texte sont la valeur exacte des génitifs et le sens précis de xowvevie. Comme les deux premiers génitifs sont certainement subjectifs (l'amour que Dieu a pour nous et la grâce dont Jésus-Christ est le dispensateur), il est a priori très probable que le troisième l’est aussi : la xotvwvio devra donc s'entendre au sens actif (celle qui est l'œuvre de l’'Esprit-Saint) etnon au sens passif (le Saint-Esprit communiqué). Les Pères grecs semblent regarder ce texte comme absolument clair. S.Jean Chrys. insiste sur la preuve de la divinité du Saint-Esprit; Théodoret fait de même, en se fondant sur l’ordre de l’'énumération et sur le fait que les diverses personnes reçoivent des attributions identiques ; Œcuménius, copié par Théophylacte, explique ainsi les termes : « Il leur souhaïte la grâce du Fils par laquelle il nous a sauvés gratuitement et non par les œuvres, ayant été immolé pour nous; et l'amour dont le Père nous a aimés, quand il a livré pour nous son Fils unique; et la communion de l'Esprit-Saint, c'est-àdire sa participation et sa réception (olov tv peroyñv adToÿ xai ueTtémiv), par laquelle nous sommes {ous sanctifiés » (CXVIII, 1088).

Si le sens du génitif Nveÿparos était ohjectif, le sens de xouvovia serait « possession commune du Saint-Esprit »; s’il est subjectif, comme nous le pensons, le sens de xotvwvia sera « communication mutuelle, union des esprits et des cœurs », produite dans les fidèles par l’onction de l'Esprit (cf. Gal. 99 + Getuà ouvwvlac, Act. 242 : nposnaprepobVTEc... TŸ xocvwvia, Rom. 1526; 2 Cor. 8, et Hebr. 1316 où xotvwvia se joint à eümotta comme synonyme).

Ces nuances de sens n'infirment pas la preuve en faveur de la trinité que les Pères tirent de ce passage. Harnack écrit à propos de ce texte (Entstehung und Entwickelung der Kirchenverfassung, ete., Leipzig, 1910, p. 187) : « Zwar bietet sie [die trinitarische Formel] Paulus noch nicht als solemne oder gar exklusive Formel, aber er bietet sie doch. » Fort bien; mais pourquoi pas solennelle et exclusive ?

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buent donc ensemble, chacune dans sa sphère d'appropriation, à l’œuvre commune de notre salut et leur ordre habituel est interverti, soit pour montrer qu'il n'implique point d'inégalité essentielle, soit plutôt en vertu de l’associa tion des idées. Non moins remarquable est Le texte suivant :

Il y a des différences de charismes, mais c’est le même Æsprit; et il y a des différences de ministères, mais c’est le même Seigneur ; et il y a des ditférences d'opérations, mais c’est le même Dieu

qui opère toutes choses en tous.

Qu'on n'imagine pas une gradationascendanteetune sphère d'activité inégale, dans laquelie l'Esprit-Saint, nomumé le premier et mis en relation avec les seuls charismes, serait inférieur aux deux autres. Trois raisons s’ÿ opposent. Les ininistères et les opérations peuvent être et sont quelquefois compris sous le nom géneral de charismes. Le Saint-Esprit distribue à chacun, selon sou bon plaisir, tous les dons spirituels, au nombre desquels 1l y a nommément des opérations. Bien que les opérations, œuvre de puissance, soient natureilement rapportées au Père par appropriation; bien que lies ministères soient spéciaiement attribués au Fils, chef toujours vivant de l’Église, toutes ces grâces, étant la propriété commune des trois personnes divines, sont adjugées

1. 1 Cor. 124-6 : Atapéoers Ôë xaotoumétev eioiv, tù D aûro ILve du œ Ka Oroupecers dtaxoviw v eiouv, xai 6 aûtos KÜ proc” XQÙ ÔLALPEDEL ÈVEP YNLETUW NV Eioiv, Ô DE aûtos WEOc Ô ÉVEPYWV TA HAVTX EV Haouv.

Le mot dtatpeors signifie plutôt « division » que « différence », mais la différence resulte de la division. La ditterence porte sur les divers charismes, les divers ministères, les diverses opérations, maisn'imñplique pas la diversité des operations, des ministères et des charismes compares entre eux. Aussi les commentateurs grecs regardent-ils ces trois mots commesynonymes ou, pour mieux dire, comme s'appliquant aux mêmes objets. Il vaut mieux les distinguer partiellement : les operations seront les grâces de guerison, le don des miracles et faveurs semblables; les ministères désigneront les dons spirituels qui ont trait au service actif de l'Église ou de ses membres ; les charismes comprendront, outre les deux catégories précédentes, toutes les graliæ gratis dalæ dont suit l'énumération : la glossoialie, :le discernement des esprits, le don d'interprétation, etc. En elfet, l'Apôtre appelle trois fois (1 Cor. 12-28: #0) Xapiouata laudatwv les dons de guérison qu il faudrait plutôt nommer évepyuaræ (ci. 1 Cor. 1210) si les charismes n'embrassaient pas toutes les autres grâces. Il clôt sa liste de charismes, d'opérations et de ministères, en disant : « Désirez de préférence les plus grands d’entre les charismes »; ce qui prouve encore que le nom de cha— rismes est le terme le plus général.

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tantôt à l’une tantôt à l’autre, suivant le sujet et l’occasion. On ne constate même pas ici cette sorte de hiérarchie des personnes qu'on observe dans quelques passages.

Au lieu d’être juxtaposées par coordination, comme dans les textes cités plus haut, les personnes apparaissent souvent en fonction de leurs relations éternelles ou des missions qu’elles reçoivent les unes des autres : « Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né de la femme, mis sous La Loi, añn de racheter ceux [qui sont] sous La Loi, pour nous faire recevoir la filiation adoptive. Or, parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils criant : Abba, Père! C’est pourquoi tu n'es plus serviteur mais fils ; que si [tu es] fils, [tu esaussi héritier de par Dieu. » — « Ceux qui sont mus par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Car vous n'avez pas reçu un esprit de servitude pour [vous inspirer] de nouveau la crainte; mais vous avez reçu un esprit defiliation danslequel nouscrions : Abba, Père ! L'Esprit lui-même s’unit ànotre esprit pour témoigner ‘que nous sommes fils de Dieu. Que si [nous sommes] fils, [nous sommes] aussi héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ?. »

1. Gal. 46 : "Or dé £ote viot, éEaméoteuhsv Ô Oeoc To ILvedma rod Yioù aùto ÿ els tas xapôtas Au@y, xpäbov A 66€, d Tathp Date oùxett ei douAos dAlœ vlc ei 0 vids xl XANpovOWO; TOÙ OEoù.

Les deux traits Les plus frappants de ce passage sont la double mission du Fils et du Saint-Esprit par le Père, avec les effets de celte mission. L’Apôtre vient de dire que Dieu, à la plénitude des temps, envoya son Fils (V. 4) : éfaméoteurev Tov Lioy autoÿ. Cette mission du Fils coïncide avec l’incarnation : dans le verbe étaxéoteuey chacune des deux particules composantes peut retenir sa valeur propre, àro marquant l'éloignement, lé passage du ciel à la terre, et ëx l'émission ou l'origine, quoiqu'il ne faille peut-être pas insister outre mesure sur ces nuances d'expression. Paul dit maintenant que Dieu a envoyé (ékaméoresxev) Son Esprit, appelé aussi l’'Esprit du Fils : il s’agit ici d'une mission temporelle et accidentelle de l'Esprit dans l’âme juste; ce n'est pas la premiere prise de possession, de l'âme par l'£sprit-Saintmais le témoignage de l'habitation divine se manifestant par les dons charismatiques.

‘ 2, Rom. 814 :"Ooot yào Hvebpare Oeoÿ &yovra, oûrot vioi eiot Oeoÿ'

16 où yap ekdéere nvedpadouheias méAv els pOBov, AAAQ élaôste TvEÙLX V:00EIX; D xpäçouev A66G, 0 mathp.

16 AUTo vo Ilvedua cuypaprupet T@ mvetpatt AuGv OT ÉcuÈv Téxva Oeoù’

17 ei Ôè téxva, mal xAmpovouot xAnpovouot pèv Oeoù, cuyxAnpovopot dè Xptotoÿ.

Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont mentionnés ensemble avec les attributs personnels qui les distinguent. Le Saint-Esprit, représenté comme

Ces deux textes ne doivent pas être disjoints, car ils s’éclairent mutuellement : dans tous les deux, c’est Dieu le Père qui envoie l'Esprit, lequel est l'Esprit du Fils et, donc, envoyé aussi par le Fils; dans tous les deux, la filiation adoptive est attribuée au Saint-Esprit, au Fils et au Père; dans tous les deux enfin, la présence de l’Esprit suppose la filiation adoptive avec tous les droits qu’elle entraîne et la filiation adoptive supposé la présence de l'Esprit de Dieu, sans qu'on puisse dire avec certitude de quel côté est la priorité logique. Parfois les rapports semblent encore plus étroits: ce qui vient d’être affirmé d’une personne est un moment après affirmé de l’autre, ou le concours simultané des trois est exprimé en fonction de leurs relations personnelles au sein de la vie divine. Cela est vrai surtout de la sanctification des âmes : « Quand apparut la bénignité et la bonté de Dieu notre Sauveur, non par égard pour des œuvres que nous eussions faites en état de justice, maïs selon sa miséricorde, il nous sauva par le bain de régénération et de renouvellement de l'Esprit-Saint qu'il répandit libéralement sur nous par Jésus- Christ notre Sauveur!. » Il s’agit évidemment du baptême et

moteur surnaturel (v. 14), rend témoignage à notre qualité de Fils par rapport au Père et de cohéritiers par rapport au Fils. Père, fils, hérilier, cohéritier étant des notions essentiellement personnelles, le Fils qui est l’héritier du Père, puisque nous sommes ses cohéritiers, ne peut pas être une même personne avec le Père; et le Saint-Esprit qui atteste nos rapports avec le Père et le Fils doit être distinct du Père et du Fils. Notre esprit, c'est-à-dire l'instinct surnaturel produit en nous par l’Esprit-Saint, témoigne que nous sommes fils en poussant le cri filial : Abba, Pater. Mais à ce témoignage subjectif vient se joindre celui de l’Esprit-Saint lui-même (oupuaprupet — témoigne avec). Les Pères grecs ont très bien vu cela; les Pères latins suivant la Vulgate (testimonium reddit spiritui nostro)ont cru qu'il s'agissait d’un témoignage rendu par l'Esprit-Saint & notre esprit. Mais cette divergence ne fait rien à la question présente.

1, Tit. 34-6 : "Ore CÈ à ypnorérne ai quavôponia Émepévn Toù cwTipoc ALOv ect. Écwoev Ac à Routpod malryyevectas koi évaxatvwoewç ITve Ümatoc dytou, 60 étéyeev èp'iuüc nacvotwc à ’Incoù Xprotod To cwTipoc A LV. — L'effet total de la régénération baptismale, au lieu d'être attribué aux trois personnes par coordination, comme dans Mat. 2819, l’est ici par subordination : le Père sanctifie, dans l'Esprit, par le Fils. — Le sanctificateur pour ainsi dire immédiat est l’Esprit-Saint : à houtpoD malyyevecias nai &vaxatvwaewz Iveiuatoc &yicu. Le baptême est « un baïn de régénération », parce qu’il produit instrumentalement une seconde naïssance de l’ordre spirituel ; et cette régénération est expliquée par un synonyme, «le renouvellement de l'Esprit-Saint » ; c'est lui qui donne à l'eau du baptême son pouvoir de régénérer. — Le sanctificateur intermédiaire est Jésus- Christ notre Sauveur, car d’un côté il envoie l'Esprit, d’un autre côté il est

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de ses fruits : salut initial, régénération et renouvellement. Dieu le Père en a l'initiative par un pur effet de sa miséricorde, sans aucun égard pour des mérites que nous n’avions pas et dont nous étions incapables, et il opère ces effets par l’effusion du Saint-Esprit. D'autre part, la régénérationet le renouvellement appartiennentà l’Espritsanctificateur (rakryyeveolas nat évarxatwosews Ivebpares &ytou) qui estrépandu sur nous par Dieu le Père et en même temps par Jésus- Christ, appelé de ce chef notre Sauveur. Aïnsi la renaissance baptismale est due au Père des miséricordes comme à la source première de l'être divin (c'est lui qui est le sujet de toute la phrase : £cwcev, t£éyeev); elle est due aussi au Christ Jésus comme médiateur (1x ‘Irccù Xprorcè); elle est due en. dernière analyse au Saint-Esprit comme envoyé commun du Père et du Fils (où é£éyeey da). Tout cela avait été indiqué — mais moins clairement — dans un énoncé qui rappelle la formule trinitaire du baptème : « Vous fûtes purifiés, vous fûtes sanctifiés, vous fûtes justifiés au nom de Notre-Seigneur Jésus- Christ et dans l'Esprit de notre Dieu. » Jamais saint Paul ne se représente la grâce baptismale sans la coopération du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Les trois personnes interviennent pareïllement dans la collationet l'exercice de l’apostolat: «Celui qui nous fortifie avec vous dans le Christ et qui nous oïgnit, c’est Dieu, lequel nous a aussi marqués d'un sceau en nous donnant le gage de l’Esprit?. » Dieu fortifie sans cesse Paul et ses collègues (fesuüv); il les oïgnit un jour de l'esprit de courage (ypioas) et les

lui-même envoyé par le Père. — Le sanctificateur primordial c’est le Père, à qui revient l'initiative du salut; il n’est müû que par sa miséricorde (uatà ro aürod éeoc), par sa bonté (gtavôçwmia) et par sa mansuétude ( yenotérnç); il nous sauve en nous envoyant son Fils et en nous donnant par lui son Esprit, sans égard pour des œuvres accomplies dans un état de justice, œuvres impossibles puisque l’état de justice n'existait pas encore. Pour les détails, cf. Meyer-Weiss (Die Briefe Pauli an Timotheus und Tilus7, Gœttingue, 1902) ou Belser (Die Briefe an Timotheus und ‘ Titus, Fribourg-en-B., 1907).

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