I. ORIGINE DU NOM ET DE L'IDÉE
1. Dans ses Horæ hebraicæ et talmudicæ, à propos de 1 Cor. 155 Schæœttgen dit : Nomina illa duo (primus et secundus Adam) Judæis sunt familiaria. Cette remarque intempestive a trompé les commentateurs qui affirment à l’envi que la typologie employée par saint Paul était familière à ses contemporains. En réalité, si l'expression DK “in (en araméen ANT) DT) est très commune chez les rabbins
__ voir Buxtorf, Lexicon chaldaïc., talmud. et rabbin., au mot OTN — -
l'expression correspondante TMMINT D'TN n'apparaît que très tard, dans le bas moyen âge, au temps du Zohar et de la Qabbale. Le texte ordinairement cité est du Veve Schalom, 1x, 9 : Adam postremus est Messias (LA NAT TINTIN D9Nn); mais l’auteur vivait au xve siècle; et n°y ail pas là une infiltration chrétienne inconsciente? Adam en hébreu étant nom propre et nom appellatif, FUN D7N peut se traduire premier Adam ou premier homme et c’est la seconde traduction que suggère l’absence du second Adam. Il y a cependant une difficulté : dans cette expression le mot DTN est sans article en hébreu, sans état emphatique en araméen; cela ferait supposer qu’on le regardait comme nom propre et c’est bien ainsi que le prend Josèphe, Anfiq. I, 1, 3 (ro ASduou Toÿ xpwrou yeyovdros), VITE, 111, 1 (axb toù rporou yevndévros "AGdyou). Peut-être la locution est-elle donc elliptique : Adam le premier (homme), l’ellipse étant facilitée par le double sens de nn. Quoi qu’il en soit, on ne s’avisa d'opposer un second Adam au premier que très tardivement; et ce fut à l’occasion du double récit de la création de l’homme dans la Genèse. D’après certains, le premier Adam aurait été androgyne; mais on était si loin de voir le Messie dans le second Adam que quelques-
uns, jouant sur les mots (TINTIN, TN), Y trouvaient Aaron. — Voir
Schiele, Die rabbinischen Parallelen zu 1 Cor. 15-50 (dans Zeïtschr. f. wiss. Theol., 1899, p. 20-31). L'auteur conclut à bon droit (p. 31) :
« Die Stelle (1 Cor. 15 4-50) hat keine rabbinische Parallelen auch keine inhalti$chen. » Mais quand il ajoute qu'ici Paul est redevable aux Grecs et quelles rapports de mots et d’idées sont à chercher de ce côté, on a le droit d’être sceptique.
2. Si le nom de second Adam reste étranger à la littérature talmudique, il n’en est pas de même de l’idée. Le caractère représentatif du premier Adam était familier aux commentateurs de l’histoire de la chute. On trouvera les textes dans Risenmenger, Das entdeckte Judenthum, Koœnigsberg, 1711, t. II, p. 81-82. En voici quelques-uns des plus concis. R. Bechai écrit : « Primus homo causavit mortem omnibus generationibus suis (nr 29 nn D93 PONT DIN). » R. Isaac Caro dit en se référant au Livre de l’Ecclésiastique 2521 : « Non obstantibus istis non morimur nisi per peccatum primi hominis. » R. Menachem est plus formel : « Cum peccavit ille totus mundus peccavit(Ntor T%N2 non op 55 Ni) et iniquitates ejus portavimus. » La raison qu’en donnait R. Menachem c’est qu'Adam renfermait en lui toute sa postérité : « Notum est mortem decretam fuisse in primum hominem qui erat princeps mundi et radix omnium generalionum (5ù nn nn 05 pra 05yn). » Ces textes sont tardifs ou de date incertaine, mais ceux que nous avons cités d’après les apocryphes d’Esdras et de Baruch témoignent dans le même sens. Voir t. I, p. 305-306. Ils montrent clairement que le caractère représentatif d'Adam était connu des contemporains de saint Paul et que l’Apôtre était sûr d’être mieux compris en le prenant pour terme de comparaison de la solidarité du genre humain dans l’œuvre de la rédemption. Il était avéré que nous mourons tous à cause d'Adam. Paul peut donc écrire : « Sicut in Adam omnes moriuntur, ita et in Christo omnes vivificabuntur (1 Cor. 1522)... Sicut per unum hominem peccatum in hunc mundum intravit et per peccatum mors... (Rom. 512) ». Les choses se passent ici comme elles se passèrent là. Si vous admettez l’histoire de la chute, vous n’avez rien à objecter contre la doctrine de la rédemption.
D'ailleurs la théologie rabbinique exprime plus clairement le rapport entre Adam et le Messie. Elle enseigne que les biens dont Adam nous a privés, le Messie nous les rendra. Voir Weber, Jüd. Theologie?, p. 381-382. Cette conception est très ancienne, car on la rencontre dans les Testaments des patriarches : « Il (le prêtre nouveau) ouvrira les portes du paradis et ôtera le glaive menaçant [dirigé] contre Adam, et donnera aux saints de manger de l'arbre de vie » (Testam. Levi, XVI, 10-11). De là à l’idée du second Adam le passage était facile. Seulement on n'y arrivait point par voie d'analogie mais par voie de contraste. C’est pour cela que, dans le double parallèle établi par saint Paul entre Adam et le Christ (Rom. 512%; ] Cor. 15-50), le contraste domine.
Les Juifs contemporains de Paul admettaient-ils l'existence du péché originel? La question ainsi énoncée est fort mal posée. Un Juif auquel on aurait demandé si l’homme était coupable d’un autre péché que les péchés personnels, produits par sa libre activité, aurait sans doute répondu négativement, car il ne désignait sous le nom de péché que ceux où la volonté personnelle a une part. C’est une affaire de mots et de définitions. Le péché originel n’est pas un péché comme les autres; on
convient aujourd’hui qu’il ne consiste pas dans la seule concupiscence ni dans un germe morbide inoculé au corps, mais dans la privation de la justice originelle. Voici donc comment, pour s’entendre, il convient de poser la question. Le péché d'Adam fut-il pour l'humanité une chute, une déchéance, au point de vue des dons surnaturels ou préternaturels? A la question ainsi posée tous les Juifs contemporains de saint Paul — ou du moins ceux qui n'étaient pas imbus des principes dualistes de la philosophie grecque — auraient répondu affirmativement, car ils admettaient en général : 1. Que le péché d'Adam à fait perdre aux hommes le privilège de l’immortalité ou pour mieux dire l’exemption
de la mort. — 2. Qu'il a produit en eux ou du moins développé le ya x, le cor malignum, la concupiscence. — 3. Qu'il leur a ravi la bienveillance et la familiarité divines. — 4. Qu’Adam représentait le
genre humain contenu dans ses flancs. — 5. Enfin beaucoup pensaient que le Messie nous rendra les biens perdus en Adam. Qu'on se fit de l’état originel une idée plus ou moins relevée, c’estune question secondaire pour notre but.
Faute d'établir ces précisions, la plupart des historiens du dogme s’agitent dans le vide ou aboutissent à des conclusions diamétralement opposées. Cf. Tennant, The sources of the doctrine of the fall and original sin, 1905; Isr. Lévi, Le péché originel dans les anciennes sources juives, Paris, 1907; J .-B. Frey, L'état originel et la chute de l’homme d'après les conceptions juives au lemps de Jésus-Christ (dans la Revue des sciences philos: et théol., t. V, 1911, p. 507-545).
Nous ne pouvons nous dispenser de mentionner ici l’intéressante Vie d'Adam et d’Ève (Akynoiç nat rokrela Ada. xo Eÿas) publiée par Tischendorf sous le titre de Apocalypsis Mosis, Leipzig, 1866, puis de nouveau par Ceriani (Monum. sacra et prof., t. V, fasc. L), bien qu’un doute plane sur la date et sur l'origine de cette élucubration. Schürer (Geschichte4, t. III, 1909, p. 302) affirme sans le prouver que l’auteur était chrétien); l'opinion commune est qu’il était Juif (Diction. of Christ and the Gospels, t. I, p. 90), mais postérieur peut-être au commencement de l’ère chrétienne (Hort). Voici quelques échantillons de celivre : « Satan mit dans le fruit qu’il présenta à Eve, le venin de sa malice, c’est-àdire de sa concupiscence; or, la concupiscence est l’origine de tout péché » (19 : #ero Ent rdv naprôv, Ov Édwxy pot payEtv, TOV iov Ts xaxlas adtoÿ, TObT ÉGTIV rûs émluulas adroë: Exubupia yép 2otw nepaln néons paptlus). Adam dit à Ève : « Méchante femme, qu'as-tu fait? Tu m'as privé de la gloire de Dieu » (21 : érnXhotplwads pe ëx tüs dOEns toù Oeoë. Cf. Rom. 323); or la gloire est identifiée avec la justice (20). Adam lui dit encore : « Tu as attiré sur nous une grande colère; c’est-à-dire la mort qui domine toute notre race » (14). Ëve reconnaît les conséquences de sa faute : « J'ai péché devant toi et tout péché est advenu par moi [ou à cause de moi] dans la création » (32 : fuaprov Evévridv oov za râca Gpaprtia à êuoÿ [recension A : dvèpé] YÉTOvEY ëy rÿ arlou). Enfin l’archange Michel console Seth en ces termes : « Cesse de demander l'arbre d’où découle l'huile pour oindre ton père Adam; car il ne se trouvera pas maintenant mais à la fin des temps. Alors toute chair ressuscitera, depuis Adam jusqu’à ce grand jour; [je veux dire] tous ceux qui appartien-
dront à la nation sainte. Alors toute joie du paradis leur sera donnée et
Dieu sera au milieu d'eux; et ils ne pécheront plus devant lui, car le cœur mauvais (ñ xxpôla n rovnpé) leur sera ôté » (13). L’affinité de cette doctrine avec celle de Paul pourrait la rendre suspecte. Cependant rien ne décèle une main chrétienne. Un chrétien ne se serait-il point trahi par quelque allusion au Christ rédempteur? C’est plutôt ici la théologie de l’Apocalypse de Baruch et du quatrième Livre d'Esdras.