LA MORT RÉDEMPTRICE
Sacrifice véritable. — Rite religieux dans lequel un objet sensible est détruit en l'honneur de la divinité, le sacrifice diffère des offrandes immatérielles — prières, vœux, abstentions volontaires — et des simples offrandes d'ordre matériel — dons en argent ou en nature, monuments votifs, érection de temples et d’oratoires, consécration de personnes — en un mot de toutes les oblations destinées à assurer le service permanent du dieu et à perpétuer les cérémonies liturgiques. Il n’est pas expédient de spécifier davantage en faisant entrer dans la définition du sacrifice soit la manière de l’offrir, soit le but immédiat visé par les adorateurs, soit le mode d'opération, réel ou supposé, du rite sacré; car une définition trop explicite a le double inconvénient de ne pas convenir à tout sacrifice et de reposer sur des théories contestables !. Le sacrifice est une prière en action, L'homme s’y propose tou- Jours de plaire à la divinité et de se la rendre propice ; mais
1. Franzelin (De Verbo incarnatos, Rome, 1881, thèse XLIx, p. 527) définit ainsi le sacrifice : « Oblatio Deo facta per realem vel moraliter æquivalentem destructionem, legitime instituta, ad protestationem supremæ majestatis ac dominii Dei in vitam et mortem atque ad manifestandam agnitionem absolutæ dependentiæ omnium a Deo simulque reatus hominis lapsi. » Évidemment, ce n’est pas une définition générique s'appliquant à tous les sacrifices. La définition suivante convient mieux au sacrifice en général : « An act belonging to the sphere of worship, in which a material oblation is presented to the Deity and consumed in His service, and which has as its object Lo secure through communion with a Divine being the boon of His favour. » Paterson dans Hastings’ Dict. of the Bible, t. IV, p. 330.
les moyens mis en œuvre varient à l'infini selon les conceptions grossières, naïves, élevées ou sublimes, que le fidèle se fait de son dieu et suivant les sentiments de gratitude, d'hommage, de respect, d’impétration, de repentir ou d’obéissance, qu'il veut exprimer. Quand la matière du sacrifice est un être vivant, la mort de ce dernier en est la condition ordinaire : de là deux sortes de sacrifices, les sacrifices sanglants et les sacrifices non sanglants. Dans un cas comme dans l’autre, la destruction partielle de la victime suffit au symbolisme et la destruction totale n’est requise que pour certains sacrifices particuliers. Après qu'une portion del’objet sacrifié est consumée par le feu, répandue en libation ou anéantie d’une façon quelconque, le reste sert généralement au banquet sacré, complément naturel du sacrifice, ou est réservé à l’usage exclusif des prêtres, représentants attitrés de la divinité.
Que la mort du Christ soit pour saint Paul un sacrifice, on ne voit pas comment on à pu le nier sans théorie préconçue et sans parti pris dogmatique. Avant d'aborder les témoignages formels, il est bon de passer en revue les textes moins explicites, à l’état isolé, mais dont l'impression d’ensemble tend à évoquer irrésistiblement l'idée de sacrifice et de sacrifice sanglant: A) Tous les effets de la rédemption sont rapportés au sang du Christ : « Justifiés maintenant dansson sang, COMbien plus serons-nous sauvés par lui dela colère!. — Nous - avonslarédemption par son sang ?.— [Dieu a|pacifiéparlesang de sa croix, par lui, (dis-je), soit ce qui est sur la terre soit ce qui est aux cieux ?. — Maintenant vous, qui jadis étiez loin, vous avez été rapprochés dans le sang du Christ#. » Boire le calice consacré c’est communier au sang du Christ5 et le communiant indigne est responsable du corps et du sang du Christ parce que le calice consacré renferme le sang qui scelle l'alliance éternelles. — B) Quand ce n’est pas directement au sang, c’est à la mort violente du Christqueleseffets de larédemption sont attribués : « Le Christ estmort pour nos péchés, selon les Écritures7. — Ilest mort pourtous afin que ceux qui vivent nevivent plus pour eux-mêmes mais pour celuiqui est mort et
4. Rom. 5°. — 2. Eph.17.— 3. Col. 120, — 4. Eph. 218.—5.1 Cor. 1016, 6, 1 Cor. 1127. — 7, 1 Cor. 153,
ressuscité pour eux !. — Le Christ mourut pour des impies… Quand nous étions encore pécheurs, Le Christ mourut pour nous. Si, étant ennemis, nous fûmes récon£iliés avec Dieu par la mort de son Fils, combien plus, étant réconciliés, seronsnous sauvés dans sa vie ?. — Maintenant il nous a réconciliés dans le corps de sa chair, par la mort, pour nous constituer saints et sans tache et sans reproche devant lui 3. — Jésus- Christ est mort pour nous afin que, soit que nous veillions soit que nous dormions, nous vivions avec lui. » Si la justice, fruit de la rédemption, nous vient de la Loi, « le Christ est mort en vain ». — Jésus-Christ « s’est livré lui-même comme rançon pour tous » ; nousavons« été rachetés du prix » de son sang; « il nous a rachetés de la malédiction de la Loi en devenant pour nous malédiction $ » sur le bois du supplice. Tout cela converge vers une même idée de sacrifice sanglant.
En particulier, l'immolation de Jésus-Christ est assimilée au sacrifice de l'agneau pascal, au sacrifice offert pour sceller l'alliance, au sacrifice de l’expiation, à un autre sacrifice qui est peut-être l’holocauste mais qu’il n’est pas possible de spécifier sûrement.
1. Agneau pascal. — Saint Paul écrit aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas qu’un peu de ferment fait lever toute la pâte? Éloignez le vieux levain pour être une pâte nouvelle comme vous êtes azymes; car le Christ, notre pâque, a été immolé®. » Deux circonstances donnaient à ces recomman-
1.2 Cor. 515, — 2. Rom. 56-810, — 3, Col. 12. — &. 1 Thess. 510.
5. Gal. 21, — 6. 1 Tim. 95. — 7. 1 Cor. 620; 728, — 8. Gal. 318.
9. 1 Cor. 57 : ’Exxafdpate Tv taadv Lüpnv, va Are véov œupaua, xaËwc Ècte &upor xal yap rù nécya Av èrÜën Xpiotéc. Il y a là une allusion claire à Ex. 12?1 (Oüoure rù réoyæ); 1369, Comparez 1 Petr. 119 ([éAvrpoônte] tite alpatr wc &pvoŸÏ apopou xai &ortkou Xprorod) et Apoc. 56-12 (rà &pviov ro écpaymévov); 714 (êv T® oluart to &pviou); etc. Jésus est nommé 29 fois « l’Agneau » dans l'Apocalypse. On peut admettre que là etaussi dans Joan. 12?-30 (de 6 &uvôs toÿ Oeoù) le nom d’Agneau dérive de la prophétie d'Isaïie 537 (cf. Act. 832); mais 1 Cor. 57 et 1 Petr. 119 se réfèrent certainement à l'agneau pascal dont saint Jean lui aussi relève le symbolisme (Joan. 1956: Ex. 1246). — Le levain était le symbole de la corruption (Mat. 166; Gal. 5°) et son action rapide était proverbiale (Mat. 1335; Luc. 121 ; Gal. 5°). Les chrétiens doivent être azymes, c'est-à-dire, comme saint Paul l'explique, exempts de tout levain de méchancelé et de malice. La figure de 1 Cor. 57 ({va fre véov pÜpaua xalws otre dtupot) est donc transparente et il est superflu d'attribuer à vues le sens inusité de « s’abstenant de levain » (par analogie avec &ouvoc, &otvos). L'Apôtre dit : Soyez par votre conduite pure et votre foi sincère comme une pâte fraiche,
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dations plus d'actualité et d’à propos. On était aux environs . de Pâques et, dès cette époque, les chrétiens de la gentilité célébraient la solennité commémorative de leur salut, non pas à la manière juive, en s’abstenant de pain fermenté, mais d'une facon spirituelle, en étant eux-mêmes azymes, c'est-àdire purs de toute corruption morale. Or, la présence d’un incestueux parmi les chrétiens de Corinthe était une souillure pour l’église entière. L’Apôtre prescrit l'expulsion du scandaleux : « Chassez le pervers du milieu de vous »; il finirait par vous corrompre comme une poignée de levain suffit à faire fermenter une masse de pâte fraiche. Si, en soi, cette exhortation convient à tous les temps, combien elle est plus saisissante au jour anniversaire du sacrifice de la croix : « Notre agneau pascal, le Christ, a été immolé; c’est pourquoi faisons fête non pas avec le vieux levain, le levain de la malice, mais avec les azymes de la pureté. » Ce que la pâque est pour les Juifs, le Christ immolé l’est pour nous; c'est le sacrifice de notre délivrance, c’est le banquet sacré qui met fin à notre servitude : car les types ont eu leur accomplissement, les ombres se sont évanouies et nous sommes désormais dans la région des réalités spirituelles.
2. Sacrifice de la nouvelle alliance. — Véritable agneau pascal, le Christ est aussi la victime qui scelle l'alliance nouvelle. Au moment de conclure l’ancienne, Moïse offrit des holocaustes et des victimes de paix, répandit au pied de l’autel une partie du sang et, avec le reste, aspergea le peuple en disant : « Voici le sang de l'alliance que Jéhovah conclut avec vous. » Imbus du récit de l’'Exode, les témoins de la dernière Cène ne purent pas se méprendre quand ils entendirent Jésus leur dire en leur présentant la coupe eucharistique : «Ce calice est le sang de la nouvelle alliance », ou : « Ge calice est la nouvelle alliance [conclue] dans mon sang {. » véov pÜpaua (véos veut dire récent quant au temps; xav6ç, nouveau quant à la qualité), parce que vous êtes — ou vous devez être comme chrétiens — azymes, exempts du ferment de la corruption. On voit que la métaphore convient à tous les temps, bien qu’elle ait plus d’à propos au temps pascal qui la suggérée. Pareillement la typologie de l'agneau pascal ne semble pas exiger que Jésus soit mort au jour et à l’heure où l'agneau pascal était
immolé. Mais cette controverse est étrangère au sujet présent. 1,1 Cor. 1125. — Il faut rapprocher le récit de l’Exode, 248; l'application
Qu'il visât directement le sacrifice de l’autel ou celui du Cal- ; vaire, peu importe à la question présente; car c’est au fond le
même sacrifice et les paroles du Sauveur n'auraient pas de sens si Le sang de l’eucharistie était autre que le sang de la
croix. Or, ce sang divin a pour vertu de sceller l’alliance
prédite par Jérémie, comme le sang des victimes offertes par Moïse scella l'alliance sinaïtique ; avec cette double différence qu’il purifie les âmes en atteignant les corps et qu'il produit les dispositions saintes au lieu de les confirmer seulement. 3. Sacrifice d’expiation ou de propitiation. — Le sacrifice pour le péché était le plus caractéristique et le plus commun du rituel mosaïque. L'Épitre aux Hébreux en développe la typologie. On rapporte souvent à cette catégorie de sacrifices deux passages de saint Paul qui se rattachent à un tout autre ordre d’idées!. En revanche, l’Épitre aux Romains rapproche la mort de Jésus du sacrifice de l'Expiation qui était par excellence le sacrifice pour le péché : « Dieu a exposé le Christ Jésus comme propitiation, par la foi, en son sang ?. » Quel que soit le sens précis de iaorhoioy — victime de propitiation, instrument de propitiation, ou même propitiatoire — il ressort invinciblement de ce texte que le sacrifice de la croix est pour les chrétiens, et d’une manière plus excellente, ce qu'était pour les Juifs le jour solennel de Kippourim, le sacrifice annuel de l’expiation ou de la propitiation : « Il est impossible, dit Sanday, d'éliminer de ce passage la double idée d’un sacrifice et d’un sacrifice de propitiation %. » Godet écrit lui aussi : « L'idée de sacrifice, si elle n’est pas dans le mot lui-même, résulte de l’expression par mon sang. Car qu'est-ce qu’un moyen de propitiation dans lequel intervient le sang si ce
typique de l'Épitre aux Hébreux, 915-2?; l’allusion de la 12 Petr. 12 (sic Ütaxohv xai favtioudv aluatos ’[, X.); enfin Marc. 1424; Mat. 268.
1. Pour 2 Cor. 5?! voir p. 294-5 et pour Rom. 8 voir 244-5 et note Le, 258-261,
2. Rom. 3*6. Le sens générique de ilaotñptov est déterminé par ce double fait que le mot iéoxeofar où ëkéoxec at répond à l’hébreu kipper, « expier, rendre propice » et que le jour de Xippourim ou de l’Expiation se dit # ñuépa toÿ tAaopoÿ (Lev. 25°). Cf. Lev. 23 27-28 (éoruv yào Auépa éttaouoÿ aÿrn duiv étrdcacûar mept bu@v Évavr: Kuptou); Num. 58 etc. Dans le Nouveau Testament, ce mot et ses dérivés sont rares, Hebr. 217 (f\&oxeoûo); 1 Joan. 22; 410 (Hxou6e) ; Rom. 325 (ilaothotov) ; Hebr. 95 (luctiptoy au sens de propitiatoire), mais le sens fondamental « expier, rendre propice » apparaît toujours clairement .
3, Romans, p. 91.
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n’est un sacrifice !? » La plupart des commentateurs font écho, et la voix discordante de quelques théologiens hétérodoxes, cherchant à éluder un témoignage embarrassant pour eux, n’est guère écoutée. :
4. Sacrifice en général. — « Le Christ nous a aimés et il s'est donné pour nous comme oblation et comme victime [immolée] à Dieu en odeur de suavité ?. » S'il est absolument hors de doute que saint Paul parle ici du Christ comme d’un sacrifice, la nature du sacrifice n’est pas indiquée. Des quatre mots employés par le Psalmiste — la victime (pacifique), l’oblation, l’holocauste, le sacrifice pour le péché — qui répondent aux quatre espèces principales de sacrifice mosaique, l’Apôtre retient seulement les deux premiers qui en réalité embrassent les deux autres. Il est donc probable qu'ayant en vue l’idée générale du sacrifice dont Jésus-Christ est le parfait antitype, il désigne par « victime » (Ovoix) l'immolation sanglante du Calvaire et par « oblation » (xpospopd. l’offrande spontanée et amoureuse que le Christ fait de luimême à son Père. Les deux notions de prêtre et de victime se trouveraient donc associées ici; et, comme dans l'Épitre aux Hébreux, réunies dans la personne de Jésus.
Sacrifice volontaire. — Certains théologiens croient faire assez de montrer que la mort du Christ est un vrai sacrifice, réalisant le sens typique des sacrifices de l’ancienne Loi ; ils se hâtent de conclure que l'immolation de la croix opère à la façon des victimes du rituel judaïque, quoique d’une manière plus excellente, autant que l’antitype éclipse la figure et que la réalité efface les symboles. C'est un vice de logique et de méthode. Au Calvaire, Jésus-Christ n’est pas seulement victime : il est sacrificateur; et il l'est par la volonté de son Père. Ces trois choses — l’immolation passive