Gal. 313; 45, — 7, Rom
tion grotesque d’un marché avec le démon, qu'une équitable compensation réussirait à désintéresser, est-elle totalement absente des écrits de saint Paul. Si l’on voulait pousser jusqu’au bout la métaphore, c’est à Dieu lui-même que serait acquitté le prix de notre rachat; car c’est Dieu que l'œuvre de la rédemption apaise et rend propice et c'est à l'égard de Dieu seul que le Christ est « propitiateur ». Le Sauveur est notre rançon (Airocv) et l’on sait que ce mot, dans le code mosaïque, désigne la taxe ou le sacrifice exigés par Dieu pour les premiers-nés !. Mais, encore une fois, rien ne permet d'affirmer que la métaphore soit poussée si loin.
Dès que l’on opérait sur les idées d'achat, de prix et de rancon, la tentation était grande de transformer la métaphore en allégorie et de compléter la similitude en suppléant au silence des auteurs sacrés. Plusieurs Pères n’y résistèrent point et il leur échappa des expressions malheureuses qui leur ont attiré les anathèmes de nos modernes historiens du dogme. Les faits ne justifient guère ces virulentes diatribes. La burlesque théorie des droits du démon ne fut jamais commune dans l’Église ; il ne faudrait même point parler de théories mais d’allusions fugitives ou d’amplifications oratoires corrigées à peu de distance par des explications d’une impeccable justesse. Si nous mettons de côté saint Justin et saint Irénée, incriminés à tort puisqu'ils se bornent à paraphraser les expressions des apôtres, si nous rayons d'Origène, de saint Basile et de saint Jérôme quelques lignes malsonnantes, il ne reste que les passages bien connus et trop commentés de saint Ambroise et de saint Grégoire de Nysse?. Ce n’est que dans deux lettres, où l’exactitude théologique est moins de rigueur, que saint Ambroise pousse à l'extrème l'allégorie, en affirmant que le prix du rachat fut payé par. Jésus-Christ au démon lui-même. L'homme, s'étant vendu à Satan, était débiteur insolvable; prisonnier pour dettes, il
1. Le mot Aktpov, dans les Septante, répond sept fois à 172, six fois à 922, cinq fois à non ou mots de même racine, une fois à pure Or, le premier de ces mots signifie la compensation donnée à Dieu pour le premier-né, Num. 1815 (Aütpou Aurpwñoetat Tü TOWTOTOHK).
2, Voir les textes ci-après, note O:; p. 310-2.
fallut que le Christ payât pour lui et déchirât de la sorte l’acte authentique où était inscrite son obligation. A qui done le Christ a-t-il versé le prix de son sang? A l’infernal créancier : l'évêque de Milan ne recule pas devant cette horrible conséquence. Saint Grégoire de Nysse arrive au même point par un autre chemin. La rédemption du genre humain doit sauvegarder tous les attributs de Dieu : la justice aussi bien que la sagesse ou la bonté. Oz, livrés au démon par un acte en bonne et due forme, nous étions sa propriété et il ne consentait pas à abandonner sa créance sans une compensation équitable. Il crut trouver cette compensation dans la mort du Sauveur; il s’aperçut ge à tard qu'il avait fait un marché ‘de dupe, mais l'homme n’en restait pas moins hors de ses atteintes et de ses revendications. Pour ne pas juger trop sévèrement ces négociations juridiques, ce bizarre marchandage, il faut se souvenir que le saint docteur vise ici des lecteurs infidèles, qu'il ne fait pas de l’exégèse, ni même à praprement parler de la théologie, mais de l’apologétique rationnelle ; ajoutons, si l’on veut, de la mauvaise apologétique. Cependant son exemple nous apprend combien il est dangereux, dans ces matières délicates, de s’aventurer « au delà de ce qui est écrit ».
2. Théorie de la substitution pénale. — Nombreux sont les théologiens qui découvrent l’idée de substitution au fond de tout sacrifice. Le sacrifice aurait essentiellement pour but de reconnaitre le souverain domaine de Dieu et aussi, dans l’état actuel de déchéance, l’indignité de l’homme. Dans ces conditions, l’instinct religieux suggérerait au coupable conscient de ses fautes et de la peine qu’elles méritent la pensée de se substituer une victime innocente parmi les animaux
-les plus nécessaires à sa subsistance. Si pareil sentiment est difficile à constater chez les populations primitives, où le sacrifice revêt souvent un caractère joyeux, on croit du moins pouvoir l’établir chez les Israélites qui le tiendraient de la révélation. Le rituel commun aux sacrifices pour le péché semble indiquer assez clairement cette substitution : la vietime doit être immaculée; celui qui l'offre lui impose les mains pour signifier le transfert de la faute; elle est frappée
à mort à la place du criminel; son sang répandu devant Dieu
et son corps consumé par les flammes complètent le symbolisme de l’expiation. On cite à l'appui ce texte du Lévitique : « C'est dans le sang qu'est la vie des êtres vivants, et c’est pour l'autel que je vous le donne, afin de faire propitiation pour vous; car c'est le sang qui fait propitiation parce qu’il est la vie !. » On doit s'abstenir du sang parce que la vie est dans le sang : la vie s’arrête avec l'arrêt du sang, elle s’échappe quand le sang s'écoule; ce fait d'expérience suffit pour que le sang soit considéré comme le véhicule de la vie, comme le symbole de la vie, comme la vie même. Or la vie des animaux n'appartient qu’à Dieu; il se la réserve et n'en accorde l’usage à l’homme qu’en vue du sacrifice. Offrir le sang c’est offrir la vie et Dieu l’accepte sur l’autel comme moyen d’expiation ou de propitiation : l'hébreu kipper signifie l’un et l’autre.
Cette ingénieuse théorie soulève beaucoup d'objections. Comment l'appliquer, par exemple, aux sacrifices pacifiques, aux sacrifices votifs, aux sacrifices d'action de grâces? Mème restreinte au sacrifice pour le péché, elle se heurte à de graves difficultés. La Loi mosaïque n’admettait pas de sacrifices pour les transgressions qui méritaient la mort. Le sacrifice consistait moins dans l’immolation elle-même, qu'un laïque opérait parfois, que dans la manipulation du sang réservée au prêtre seul. A-t-on jamais prouvé que l'imposition des mains, susceptible d'un symbolisme si varié, signifiât précisément le transfert de la faute? Et si elle signifiait cela, pourquoi la victime, au lieu d'être souillée, devenait-elle si sainte que les prêtres seuls y avaient part? La mort sanglante fait justement défaut dans la cérémonie du bouc émissaire où
1.1711, trad. de Reuss, L'histoire sainte el la loi,t.I, Paris, 1879, p.150. Reuss évite la traduction littérale (l'âme de la chair) parce qu’en français elle donne un sens faux, l’éme ne se prenant guère pour la vie ni la chair pour les êtres vivants. Il ajoute ces trois réflexions judicieuses : « Litt. : de la chair, expression qui comprend les hommes et les animaux. On remarquera que le principe de la vie animale est mis dans le sang, comme ailleurs dans le souffle (Gen. 21): il n’est pas question le moins du monde de ce que nous appelons l'âme dans le sens philosophique ou psychologique. — Il y a un emploi pour le sang; mais ce n’est pas pour la nourriture, c’est pour le sa-
crifice qu’il est destiné. — L'auteur a en vue le sacrifice expiatoire; la vie de l'animal est donnée à Dieuen compensation de la vie de l’homme pécheur. »
l’idée de substitution est le plussensible et où, comme on pouvait s’y attendre, l’animal chargé symboliquement des fautes du peuple devient impur et maudit.
La théorie de la substitution pénale, isolée ou exagérée, offre en outre de graves dangers. Elle tend à établir un conflit répugnant entre la justice et l'amour de Dieu, entre sa colère et sa miséricorde : « On représente Dieu le Père transportant sur son Fils, par un acte spécial, le poids de nos fautes. Alors il ne voit plus en lui que le péché, il le traite comme coupable de tous les crimes de l'humanité et le frappe sans miséricorde jusqu’à l’apaisement de sa juste colère 1. » Dieu persécute un Dieu; il marche contre lui avec tout l’appareil de la justice; il l’envisage comme un ennemi, comme un digne objet de toutes ses vengeances ; il lui déclare une guerre ouverte; il le livre en proïe aux fureurs de sa justice irritée et lui inilige en quelque sorte la peine du dam. A ces images grandioses, dont il faut réduire le grossissement, combien préférable est la simple doctrine de l’Ange de l'École que Dieu a livré son Fils en décrétant sa mort pour le salut du monde, en lui inspirant la volonté de mourir pour nous, en ne le protégeant pas contre ses ennemis?.
On dit que l’innocent est puni pour le coupable, mais cela n’est ni exact ni même intelligible. Le châtiment ne saurait être transféré d’une personne à l’autre sans changer de nature. On peut bien payer une dette par intermédiaire, mais non pas subir une peine par procuration. Le châtiment est chose essentiellement personnelle, inséparable de Ja faute ; s’il tombe sur un étranger, ce n'est plus un châtiment. Sans doute le droit des gens a quelquefois permis d'imputer à une famille, à une cité, à une nation, la faute d’un de leurs membres, mais c’est que la famille, la cité ou la nation étaient considérées comme une même entité morale: ce n’est pas en vertu du principe de la substitution pénale, mais en vertu du principe tout différent de la solidarité.
1. Rivière, Le dogme de la rédemption, Paris, 1905, p. 8. Les expressions de la phrase suivante sont textuellement empruntées à des sermons de Bossuel et de Bourdaloue cités par le même auteur, Jbid., p. 8-9.