I. LE MESSIE SOUFFRANT DANS LA THÉOLOGIE JUDAÏQUE
Les Juifs connaissaient la valeur de l’intercession du juste, le prix des épreuves acceptées avec résignation, la réversibilité des mérites et des démérites, en vertu de laquelle les innocents souffraient quelquefois pour les coupables, et les fils bénéficiaient des bonnes œuvres de leurs pères; mais ils n’admirent jamais qu'avec une répugnance extrême les souffrances du Messie et n’accordèrent à ces souffrances
aucune valeur expiatoire. Écartons d’abord l’équivoque créée par l'expression « douleurs du Messie » (Da Van. Cf. Marc. 138; Mat.
248 : &pyxà Svuv). Les douleurs du Messie ne sont pas les souffrances
personnelles du Messie, mais les calamités terrestres et les commotions cosmiques qui doivent précéder sa venue; ce sont en quelque sorte les douleurs de l’enfantement du monde en travail du Messie. La question qui nous occupe est tout autre : les Juifs d'alors croyaient-ils que le Messie dût souffrir et que ses souffrances eussent pour effet. d’expier les crimes des hommes? Question que les textes seuls peuvent trancher. Or les textes imposent une réponse négative.
1. Ni le Targum, ni les Midraschim, ni le Talmud de Jérusalem ne font allusion à un Messie souffrant. — Rien de plus curieux que le Targum de Jonathan sur Is. 5213-5312, reconnu comme messianique. « Tout ce qui est dit des souffrances du Serviteur est détourné violemment du sens naturel et appliqué au peuple » (Condamin, Le livre d'Isaïe, 1905, p. 326). Pour la comparaison avec le texte original, voir le commentaire de Knabenbauer, p. 329-331 ou Lagrange, Le Messianisme chez les Juifs, Paris, 1909, p. 240-243. — Raymond Martin dans son Pugio fidei, fol. 675, cite un texte du Sifré où il est parlé des humiliations et des souffrances expiatoires du Messie, Ce texte ne se trouve pas dans le Sifré (midrasch des Nombres et du Deutéronome) mais on en lit un semblable dans le Sifrà (midrasch du Lévitique); seulement il n’y est plus question du Messie. Il est fort probable que le savant dominicain se servait d’un texte interpolé (peut-être par un Juif devenu chrétien), « parce que tous les manuscrits connus soutiennent le texte actuel, parce que le Si/frä s'occupe très peu du Messie ou même d’agada, parce que les préoccupations messianiques ont été plutôt en se développant au sein du judaïsme » (Lagrange, p. 245).
9 Le Talmud de Babylone, compilation du V® ou du VI siècle, a trois allusions à des souffrances du Messie; mais ces souffrances ne sont pas expiatoires. — Sanhed. 93 b (Dieu chargera le Messie de préceptes et d'épreuves comme de meules); Zbid. 98 b (le blanc, c’est-à-dire le lépreux, est un des noms du Messie); Zbid. 98 a (le Messie est représenté soignant ses plaies à la porte de Rome). Ces fantaisies rabbiniques d’une date si tardive, qui ont été suggérées deux fois sur trois par le plaisir de faire un mauvais calembour, et l’autre fois par le dé-
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sir d’opposer l’humiliation du Christ à son triomphe, n’attestent nullement une tradition sérieuse. D’ailleurs les souffrances du Messie n’y sont pas présentées comme expiatoires; ce sont des souffrances endurées par le Messie avant d’inaugurer son rôle de Sauveur.
3. Il n'y a aucune raison de penser que les Juifs ont dédoublé leur Messie primitivement unique, attribuant au Messie fils de Juda la gloire et les triomphes, et rejelant sur le Messie fils de David les souffrances expiatoires. — Pour la démonstration de cette thèse, voir Le Messianisme du P. Lagrange, p. 236-256. « Le Messie fils de Joseph n’est point un Messie souffrant, c’est un Messie tué » (/bid., p. 236). Cf. Weber, Jüd. Theol.?, p. 362-4.