IV. SUBSTITUTION ET SATISFACTION
1. Les Pères développent rarement la théorie de la substitution, mais ils la supposent toujours lorsqu'ils disent que Jésus-Christ a soldé notre dette, ou payé notre rancon, ou subi à notre place le châtiment qui nous était dû. Ils expriment souvent cette idée par des composés formés avec la particule avt. Jésus-Christ est révruv &yBpuirwv évréEos (S. Basile, Zn Psalm. xLvni, XXIX, 440; S. Cyrille d’Alex., Glaphyr. in Levit., LXIX, 548; Clément d’Alex., Quis dives salvetur, 37, IX, 641, etc.), ou àvriuyos (Eusèbe, De theoph. 3, XXIV, 616; Procope de Gaza, In Isaiam, Li, LXXXVII, 25, etc.), ou évrélayua (S. Grégoire de Nazianze, Orat. 1,5, XXV, 400, etc.). Ces manières de parler, dont les exemples sont innombrables, peuvent s’autoriser de S. Paul (1 Tim. % : &vréAvrpov).
Plus que toute autre, la théorie de la substitution se prêtait aux exagérations et aux déductions erronées. On en trouvera la curieuse histoire dans Rivière (op. cit., p. 373-445) et, pour ce qui regarde les protestants, dans Lichtenberger (art. Rédemption dans ÆEncycl. des sciences relig., t. XI, 1434). M. Rivière est revenu sur ce point dans un travail en cours de publication, Les conceptions catholiques du dogme de la rédemption, dans Revue prat. d’'apologétique, t. XIII, 1911, p. 5-32, 104-120, 161-176. L'auteur affirme (p. 119) que « c’est la Réforme qui est responsable d’avoir mis au premier plan la notion de peine et réduit la Rédemption à un mystère de substitution sanglante ». Il est d'avis ‘ (p- 120) « que l’idée d’expiation pénale est tout à fait accessoire et que, par suite, à vouloir lui donner le rôle principal, on ne peut aboutir qu'à des systèmes décevants et funestes ».
2. La théorie de la satisfaction, du moins telle que l’expose S. Anselme, repose sur l’idée de substitution. Il ne semble pas que le sens
actuel des termes « satisfaire » et « satisfaction » soit antérieur à S. Anselme. Il n’existe pas notamment dans les deux textes souvent allégués de S. Hilaire (/n Psalm. zur, 12, IX, 344) et de S. Ambroise (De fuga sæc. Vu, 44, XIV, 589). Tertullien, S. Cyprien et d’autres Pères latins s’en servent fréquemment pour signifier les œuvres de pénitence par lesquelles le pécheur cherche à apaiser Dieu, mais non pour désigner l’œuvre rédemptrice. D’après M. Rivière (op. cit., p. 289), Raoul Ardent, vers la fin du xt siècle, aurait été le premier à leur donner cette dernière acception sans toutefois les appliquer encore à la mort du Sauveur. Sur la théorie de l’archevêque de Cantorbéry, cf. Bainvel, Anselme (saint) dans le Dict. de théol. cathol.; B. Dôrholt, Dre Lehre von der Genugtuung Christ, Munster, 1891 ; K. Staab, Die Lehre von der stellvertretenden Genugtuung Christi, Paderborn, 1908; B. Funke, Satisfaktionsiheorie des heil. Anselm von Canterbury, Munsteren-W., 1903 (Kirchengesch. Studien, t. VI, fasc. 3); L. Heïnrichs, Die Genugtuungstheorie des heil. Anselmus von Kanterbury, Paderborn, 1909 (Forschungen zur christl. Liter. und Dogmengesch., t. IX, fase. 1); Hugon O. P., Le mystère de la rédemption dans Revue thomiste, t. XVIII (1909), p. 406-421, 663-677 (et à part, Paris, 1910); G. C. Foley, Anselm’s theory of the atonement, Londres, 1909).
Les premiers docteurs scolastiques corrigèrent peu à peu ce qu'il y avait, dans le système de S. Anselme, d’inexact ou d’imprécis. Pierre Lombard fit remarquer que la mort du Christ n’était pas le seul moyen dont Dieu disposât pour sauver les hommes. Alexandre de Halès et S. Bonaventure enseignèrent que ni l’incarnation ni la passion n'étaient requises pour notre salut d’une nécessité absolue et proprement dite, mais seulement d’une nécessité de convenance ou d’une nécessité résultant du décret divin. S. Thomas insista sur ce point que le mérite du Christ est le nôtre, puisquele Christ est notrechef et que nous sommes ses membres. Duns Scot dépassa même la mesure en affirmant que la satisfaction de Jésus-Christ ni n’était d’une valeur infinie ni n’avait besoin de l’être pour être adéquate. Mais il fut peu suivi.