L'EUCHARISTIE
claircit quand on la replace dans son contexte : 1. Le contenu d’une coupe matérielle ne pouvant pas être l'alliance scellée dans le sang, il faut que ce soit le sang de l'alliance. — 2. Jésus-Christ se comporte de même manière (osaitus) dans les deux consécrations ; entre les deux actes règne un parallélisme complet; donc si, en vertu des paroles sacramentelles, il y a d’un côté Le corps du Christ, de l’autre il y aura son sang. — 3. L’allusion manifeste au récit de l'Exode ne laisse plus de doute. Moïse aspergeant le peuple du sang du sacrifice dit : « Voici le sang de l'alliance ». Le sang de l'alliance et l'alliance dans le sang sont donc une même chose.
Assurément, dans l’une et l’autre formule, la parole du Fils de Dieu est créatrice. La vérité énoncée n’est pas antérieure à l’énonciation elle-même, comme dans les affirmations ordinaires ; elle en est le produit. Mais Jésus-Christ avait habitué les disciples à ces miracles de sa parole et celui qui guérissait d'un mot en disant : « Votre fils est guéri », ou : « Vous êtes délivrée de votre infirmité », méritait la même créance quand par une formule analogue, il octroyait le don promis de son corps et de son sang.
Saint Paul ajoute à la double consécration l’ordre donné par le Christ aux apôtres de perpétuer l’eucharistie jusqu'à la consommation des siècles !. Saint Luc ne le mentionne
1. Les critiques rationalistes qui nient l'institution de l’eucharistie par Jésus-Christ ne contestent pas que l'Église primitive et les apôtres euxmêmes n'aient cru à cette institution. Mais les apôtres se sont mépris sur le sens des paroles de Jésus. Que voulait donc Jésus? D’après Spitta (Zur Geschichte und Litteratur des Urchristentums, Leipzig, 1893, t. I, p. 207-337 : Die urchristl. Traditionen über Ursprung und Sinn des Abendmahls), Jésus était tellement obsédé par ses pensées eschatologiques qu'il croyait assister au festin messianique et qu'il invitait ses disciples à manger et à boire à ce festin (p. 333). — A. Jülicher (Zur Geschichte der Abendmahtsfeier in der ältesten Kirche dans les Theolog. Abhandlungen en l'honneur de Weizsäcker, Fribourg-en-B., 1892, p. 215-250) croit que Jésus avait simplement l’intention de faire une parabole ou comparaison abrégée, comme lorsqu'il ! disait : Je suis la Vigne. Remplide l’idée de sa mort prochaine, Jésus comparerait le pain à son corps près d'être martyrisé et le vin à son sang près d'être répandu. Ses paroles n'auraient pas de sens plus profond et l’on ne de vrait l’eucharistie qu’à un malentendu. — J. Hoffmann (Das Abendmahl im Urchristentum, Berlin, 1903) affirme que l’eucharistie est née des repas pris en commun par les premiers disciples en attendant ensemble la parousie du Seigneur, regardée comme imminente. Comme la parousie tardait, on se
qu'après la consécration du pain et les deux autres Synoptiques le passent sous silence, le jugeant peut-être superflu | à raison de la tradition vivante de l’Église.
Allusions au sacrifice. — En vertu du précepte divin ps de l'explication fournie par l’Apôtre, l’eucharistie devient un rite commémoratif : « Faites ceci en mémoire de moi. Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu'il vienne. » Mais le rite eucharistique n’est pas une simple commémoration du sacrifice de la croix; il est lui-même un sacrifice commémoratif. Saint Paul ne dit pas : « Ce calice est commémoratif de l'alliance nouvelle conclue au Calvaire dans mon sang »; il dit : « Ce calice est lui-même l'alliance » ; en d’autres termes : « Le sang contenu dans cette coupe scelle l'alliance. » C’est donc le sang d'une victime; et le rite qui le répand mystiquement aura le caractère d'un sacrifice. Cela ressort encore plus clairement du texte parallèle de saint Luc : « Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang, lequel [calice] est répandu pour vous. » Saint Luc ne dit pas que le sang sera répandu au moment de la passion; il dit que le sang est répandu présentement, à l'heure où s’accomplit le rite eucharistique ; il dit même, avec plus d'énergie, que le calice — c’est-à-dire le sang contenu dans le calice — est répandu pour les hommes. Prise isolément, la formule de consécration du pain ne suggérerait pas l’idée de sacrifice : « Ceci est mon corps lequel est pour vous. » On pourrait entendre : « qui vous est donné en nourriture » au lieu de : « qui est immolé pour vous ». Et le texte plus explicite de saint Luc ne lèverait pas tout à fait le doute : « Ceci est mon corps qui est donné (ou livré) pour vous. » On pourrait, ilest vrai, se demander
ressouvint de la fin tragique de Jésus et il arriva même que l’on associa le repas quotidien au souvenir de la dernière Cène : ce jour-là l’eucharistie était instituée. On y rattacha plus tard l’idée de la mort rédemptrice. — Andersen fait un pas de plus dans la voie du paradoxe (Das Abendmahl etc.). L'évolution dogmatique de l’eucharistie aurait suivi cette marche ascendante : A) Repas religieux, dont Dieu d'abord, puis insensiblement le Christ (ère apostolique), était le centre. — B) Manducation de la chair du Christ (à partir de S. Justin). — C) Sacrifice de la chair du Christ (à partir de $. Cyprien). Où s'arrêtera la fantaisie des historiens du dogme?
si un corps donné en nourriture n’est point, par le fait même, un corps immolé et surtout si les mots « donné pour vous » signifient bien « donné en nourriture » et ne désignent pas comme partout ailleurs l’acte par lequel le Christ s'offre en victime. Mais une certaine obscurité subsisterait toujours, abstraction faite du parallélisme.
Un autre passage de saint Paul nous fournit un supplément
de lumière. Voulant prouver aux Corinthiens que la partici-
pation aux banquets idolâtriques est chose illicite, quelque intention qu’on y apporte, parce qu’elle est un scandale, un danger et un acte formel d'idolâtrie, l’Apôtre en appelle à leur conscience : « Je parle à des gens sensés; jugez vousmêmes de ce que je dis. Le calice de bénédiction que nous bénissons n'est-il pas la communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas la communion au corps du Christ? Parce qu'il y a un seul pain, nous sommes, malgré notre nombre, un seul corps; car nous participons à ce même pain. Voyez Israël selon la chair : ceux qui mangent les victimes ne communient-ils pas à l'autel? » Et saint Paul, tirant la moralité de cette doctrine, conclut en ces termes : « Ce que les païens immolent, ils l’immolent non à Dieu mais aux démons. Or je ne veux pas que vous soyez les compagnons des démons. Vous ne pouvez pas boire la coupe du Seigneur et la coupe des démons; vous ne pouvez pas prendre part à la table du Seigneur et à la table des démons !. » Si les raisonnements de l’Apôtre ne sont pas des paralogismes, la communion eucharistique est pour les chrétiens ce qu'est la manducation des idolothytes pour les Gentils et le repas sacré pour les Juifs. Or le banquet sacré a-une signification religieuse ; il constitue un acte du culte en tant qu'il est le complément du sacrifice et qu'il unit les fidèles avec le prêtre sacrificateur, avec l'autel où fut immolée la victime et avec la victime elle-même.