‹ La théologie de Saint PaulChapitre 552 sur 630 · LA VIE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LA VIE CHRÉTIENNE

Le problème. —Aulieudese dérouleren phrases démesurées, enchevêtrées d’incidentes et de particules causatives, bourrées de digressions et de parenthèses, qui ne laissent aucun répit à l'esprit ni à l’œil, comme les parties dogmatiques, les parties morales des lettres de Paul, coupées, hachées, déchiquetées en incises minuscules, s'égrènent Le plus souvent comme une litanie monotone, sans suite apparente, sans lien grammatical, sans rapport avec l’idée maitresse. Rien de plus déconcertant que ce contraste. Le lecteur est parfois rebuté par cette parénèse décousue et sans à-propos qui semble con- __ venir à toutes les situations et à tous les destinataires. Si la morale des deux Épitres aux Éphésiens et aux Colossiens forme un petit code familial assez suivi, si celle de l'Épitre aux Romains esquisse les principaux devoirs du citoyen envers l'autorité et envers ses semblables, on ne voit pas pourquoi l’Apôtre les rattache à ces lettres de préférence à d’autres. Dans la seule Épitre aux Galates, la morale jaillit du dogme; et, là encore, rien qui rappelle l’art consommé de l'Épitre aux Hébreux, où dogme et morale se fondent en un

tout harmonieux. Presque toujours, ce sont des chapelets de … conseils et de préceptes comme le suivant : ;

« Reprenez les indisciplinés ; encouragez les pusillanimes; soutenez les faibles; soyez pleins de support envers tous.

N'’éteignez pas l'Esprit; ne méprisez pas les prophéties; éprouvez tout, attachez-vous au bien; évitez toute apparence de mal!. »

Ce phénomène n’est point spécial aux petites lettres; les grandes nous en fourniraient de nombreux exemples :

« Donner l’aumône avec simplicité, aider les autres avec sollicitude, faire miséricorde avec allégresse.

Charité sans hypocrisie.

Abhorrez le mal, attachez-vous au bien...

Joyeux par l'espérance, patients dans la tribulation, persévérants dans la prière, pourvoyant aux nécessités des saints, pratiquant l'hospitalité.

Bénissez vos persécuteurs ; bénissez et ne maudissez pas.

Se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, Pleurer avec ceux qui pleurent?. »

Dans cette longue série de phrases sans liaison grammaticale ni unité logique, il est difficile d’apercevoir un principe directeur d'enseignement moral. Car voilà justement le point délicat — j'allais dire le point faible — de la morale de Paul : après avoir fait table rase de la Loi mosaïque, il ne dit jamais clairement par quoi il la remplace. La Loi de Moïse est abolie sans retour; le Christ est sa fin, le but où elle tend sans doute, mais aussi la limite où elle expire. Le code sinaïtique a été déchiré, cloué à la croix‘. Les chrétiens sont morts à la Loi et la Loiest morte pour eux 5. Fils de la femme libre et non de l’esclave, c'est leur droit et leur devoir de persévérer dans la liberté que Jésus-Christ leur a conquise, En voyant Paul renverser pièce à pièce l'édifice

1. 1 Thess. 514, 19-22. — 2, Rom. 198-15, — 3. Rom. 10,—4. Eph. 215; Col. 214,

5. Rom. 746 ; Gal. 219; Col. 20, ele. — 6. Gal. 421-381 ; 51,

LES PRINCIPES DE LA MORALE. h43

de la Loi antique, sans paraître songer à lé reconstruire, on se demande avec inquiétude où s'arrêtera ce travail de démolition et sur quelle base reposera l'obligation de l'économie nouvelle. Car la distinction imaginée par certains exégètes entre la loi cérémonielle et la loi morale, dont l’une survivrait et continuerait à servir de norme tandis que l’autre serait frappée à mort par le Christ qu’elle a tué la première, cette distinction raffinée est inconnue à l’Apôtre. Pour lui, le code sinaïtique est un bloc indivisible qui subsiste ou périt tout entier. Il n'y a pas non plus à examiner si son attitude à l'égard de la Loi s’est modifiée avec l’âge, soit dans le sens de l'intransigeance, soit dans celui de la conciliation!. Ses idées, pleinement arrêtées dès la réunion apostolique de l'an 50, avant qu'il n’écrivit une seule ligne de ses lettres ?, n’ont jamais varié depuis. À toutes les époques, il sut user de condescendance, tolérant des pratiques indiiférentes, consacrées par l'usage et par les souvenirs religieux, s'y astreignant lui-même à l'occasionÿ; mais, d'un bout à l'autre de sa carrière, il soutint en principe l'abolition totale de la Thora, pour les Juifs aussi bien que pour les Gentils.

Comme la lumière toujours croissante projetée sur la loi naturelle par la révélation est un fait irrévocable, on pourrait essayer de reconstruire, sur les ruines de ia Thora, un code nouveau qui ne serait que la loi de nature éclairée dans

1. Clemen, qui d’ailleurs s’est rétracté depuis (dans Theol. Lit. Zeitung, 1902, n° 8), soutenait que saint Paul était resté sur le terrain judéo-chrétien jusqu’à l'Épître aux Romains (Die Chronol. der paulin. Briefe, Halle, 1893). D’autres (Hausrath, Franke, Halmel, etc.) continuent à propager son ancienne thèse en s'appuyant surtout sur Gal. 511 : ei mepropñv ÉTL 4NOUGOW, ré Er Gtxouu; mais le premier ét s'explique par Act. 16% ou quelque autre fait semblable (comparez &otr, Gal. 110). Sieffert, tout au rebours, essaye de démontrer que l'opposition à la Loi va en décroissant (dans les Theol. Studien en l'honneur de B. Weiss, 1897). Mais comment découvrir dans les Épîtres aux Thessaloniciens une opposition à la Loi plus forte que dans les Épîtres aux Romains et aux Galates ?

9, Gal. 2 5-714-21 et l'incident d'Antioche.

3. Act. 163 (circoncision de Timothée); 1815 (vœu du naziréat); 2126 (sacrifices dans le temple et purification rituelle); Rom. 14 1-6 (tolérance des faibles qui distinguent entre mets et mets, entre jour et jour). Dans Gal. 934 Paul fait clairement entendre qu'il aurait pu consentir à la circoncision de Tite, comme il avait spontanément décidé celle de Timothée, si les judaïsants n’eussent pas prétendu la lui imposer. 1 Cor. 920-21 formule le principe général de cette tolérance.

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