I. HISTOIRE DU MOT CHARITÉ
Pour exprimer l’amour et l'amitié, les Grecs possédaient quatre mots dont notre langue est impuissante à rendre les nuances : ptAeîv, orépyetv, ÉpAV, dyaräv. — A) Pikeïiv est le terme le plus général qui peut embrasser toute espèce d'amour, l'amour des personnes et des choses qui nous sont chères (vd), l'amour de Dieu et des hommes, l’amour des autres et de soi-même, l'amour honnête et l'amour coupable. C’est le contraire de haïr (uuostv, éx0palveuv); c’est un sentiment né de l'attrait ou de l’accoutumance (gcketv avec l’infinitif — aimer à). — B) Etépyeu désigne un amour sensible mais non sensuel, un sentiment tranquille, égal et constant, dicté par la nature ou produit par l'intimité familiale. C’est l'amour des parents pour leurs enfants et réciproquement, l’amour mutuel des époux, l'amour de la patrie. Le mot n’est pas employé dans le Nouveau Testament. — C) ’Eoäv marque un amour ardent, passionnel, le plus souvent sexuel; un amour accompagné d’un violent désir qui suppose son objet absent ou imparfaitement possédé. Accouplé à oreiv il forme gradation : « Un prince doux et bienfaisant, dit Dion Chrysostome, ne doit pas être simplement aimé des hommes mais passionnément aimé » (Orat. 1: ph pôvoy guketolat br” dvOpurwv, SAR za pat). Même gradation dans Xénophon, Æiéron, xt, 11. Le verbe épav, pas plus que fpws et tpaotis, n’est employé dans le Nouveau Testament. C'était un vocable souillé par des associations d'idées impures. En vain Platon avait-il essayé de le réhabiliter, dans le Banquet et dans le Phedre ;il n’en restait pas moins prostitué, dans l’usage ordinaire, à l'amour sensuel] et à l’amour contre nature. Les auteurs du Nouveau Testament le remplacent par érbvuetv et érufuuix avec un sens défavorable. Il est demeuré au ban de la langue chrétienne, pour la raison qu'Origène expose dans son Commentaire sur le Cantique des cantiques (Prolog., XIII, 68). Le mot de S. Ignace d’Antioche : Mon amour a été crucifié (Roman. vn, 2 : 6 éuds Épws éstaipwrat) n’est appliqué au Christ que par un singulier contresens dont la lecture du contexte fait assez justice. — D) Ayaräv c'est aimer par estime et par choix. La Vulgate le traduit très bien par diligere (sauf ? Petr.215 : amare), tandis que amare sert à rendre ouety. Il y à en effet dans ayaräv une idée de choix, de préférence fondée sur l'estime ou le devoir; au lieu que gxetv exprime plutôt un sentiment spontané fait de sympathie naturelle ou de rapports intimes. La distinction indiquée par Aristote est fort juste : &yarav, rpoatpetolat, Ouixery {Eth. Nichom. 1, 3); 70 dE puketolar dyanaolar éorlv adroy 1 adréy (Rhetor. 1, . 11). Selon qu'on veut mettre en relief l'une ou l’autre idée, à&yarä&v (diligere) est plus fort que œketv (amare) ou réciproquement. Cf. Xénophon, Comment. Il, vu, 9; Cicéron, Ad Famil. xur, 47; Ad Brut. 1. Dion Cassius (XLIV, 48) fait dire à Antoine parlant de César : « Vous l’avez aimé comme un pére et chéri comme un bienfaiteur (ÉptAfoate adtoy og RATÉpA, xat myarhoate ds edepyétnv). » Étudier aussi ces nuances délicates dans Joan? 21H17
Si le verbe éyaxäv est fréquemment employé par les écrivains profanes, le substantif éyérn est propre à la Bible. Onle trouve dix-huit fois dans l'Ancien Testament (deutérocanoniques compris), dont dix fois dans le Cantique des cantiques. Il traduit toujours l’hébreu ñ23N. Deiss-
mann (Bibelstudien, p. 80) croyait l’avoir lu dans un papyrus antérieur à l'ère chrétienne ; mais la lecture est reconnue fausse (cf. Veue Bibelstudien, p. 26-28) et l’on ne peut plus citer qu'un exemple de Philon (Quod Deus immut. 14, Mangey, t. I, p. 283) qui naturellement l'emprunte aux Septante et un autre d’un scoliaste de Thucydide (ir, 51) de date incertaine.
Les deux mots (&yaräv et &yérn) sont très communs dans le Nouveau Testament, surtout dans S. Paul et dans $. Jean. Il n’est pas besoin de dire combien ils sont aptes à exprimer l’amour de Dieu pour nous, notre amour pour Dieu, l'amour pour nos frères et en particulier le sentiment chrétien de l’amour des ennemis. Jésus-Christ dit : dyaräre robe &0pods buv (Mat. 5**; Luc. 677), car la charité est libre et dépend du vouloir; s’il avait dit : guette rod éy0pods buüv, il aurait prèsque demandé l'impossible. Cependant Dieu, non seulement nous chérit, mais il nous aime avec tendresse parce qu'il est père (get, Joan. 16%) et S. Paul prononce l’anathème contre quiconque n’aimerait pas celui qui nous à tant aimés (1 Cor. 162? : el vis où pret rov Küptoy rw dvdÜeua).