II. LA PRÉÉMINENCE DE LA CHARITÉ
1. La charité faîte de l'édifice spirituel. — Ayant énuméré les charismes les plus utiles au bien de l'Eglise comme aussi les plus merveilleux (1 Cor. 1228-50), l’Apôtre ajoute : « Aspirez aux meilleurs charismes ; et je vais vous montrer une voie encore plus excellente. » Il compare ensuite la charité au don des langues, à la prophétie, au don de science et à la foi des miracles, aux charismes encore meilleurs du renonce ment et du dévouement parfait et il conclut que, sans la charité, tout cela n’est rien et ne sert de rien à son possesseur (131-5). Il en donne pour raison l’imperfection relative et le caractère passager des charismes (138-1?), tandis que la charité dure éternellement et ne change pas essentiellement de nature quand elle se transforme en gloire. On ne pourrait lui comparer que la foi et l’espérance, mais elle l'emporte sur les deux. C’est pourquoi elle est le premier fruit du Saint-Esprit, c'est-à-dire le plus précieux (Gal. 5”) et elle est la fin de la promesse (1 Tim. 15), parce que les biens promis par Dieu se résument en elle.
2. La charité lien de la perfection. — Col. 311 : ëm raor dÈ tobtots tv &yérnv, 0 éott obvbeauos Tüs teerdrntos. Comme il vient d’être question de vertus à revêtir (v. 12), on serait tenté de traduire : « Par-dessus toutes ces [vertus, revêtez] la charité. » La charité serait alors comme un manteau qui envelopperait de ses plis les autres vertus ou comme une large ceinture qui les assujettirait autour du chrétien. Mais il est probable que le sens figuré de évèbsasde n’est plus sensible; la Vulgate l'a remplacé par l’incolore habete. En ce cas, èr räot roitou voudra dire : « plus que tout cela, de préférence à tout ce que je viens de vous recommander ». — Le point capital est de savoir à quoi la cha-
rité sert de lien (oivèeouoc). Est-ce aux autres vertus, ou bien aux chrétiens eux-mêmes? La première explication est la plus commune. Ainsi Chrysostome : révra êxeîva aÿtn suoplyyet. De même Abbott (Love binds the virtues into a harmonious whole), Lightfoot, etc. On rapproche le mot des pythagoriciens, d’après lesquels l'amitié est le lien de toutes les vertus (oivèeapos naoûiv rüv dpetäv). Le génitif rs reketérntoc serait alors objectif : la charité est ce qui lie, resserre et unit entre ellesles vertus, dont l’ensemble constitue la perfection. L'idée est belle, mais l’expression à quelque chose de singulier; car on lie bien les parties pour former un tout, mais qu’est-ce que le lien d’un tout? — C’est pourquoi la seconde explication conserve sa probabilité. La charité serait le lien inestimable qui unit les chrétiens entre eux. Le génitif rfs teksrncos est alors un génitif de qualité (un lien parfait), ou un génitif d’apposition (un lien consistant dans la perfection), ou même, si l’on veut, un génitif possessif (un lien à l’usage de la perfection).
3. La charité résumé des commandements. — Toute violation de la loi divine est une atteinte à la charité, soit envers le prochain soit envers Dieu lui-même. Par conséquent, celui qui garde intacte la charité accomplit la loi tout entière. C’est ce que Paul dit aux Galates (513 ; Omnis enim lex in uno sermone impletur : Diliges proximum tuum sicut teipsum) et ce qu’il explique aux Romains (13$-10). Après leur avoir recommandé de rendre à chacun son dû, il se souvient d’une dette qu’on ne peut éteindre (v. 8 : Nemini quidquam debeatis nisi ut invicem diligatis) mais dont le payement continu sert à acquitter toutes les autres (qui enim diligit proximum legem implevit). Il le prouve en montrant que tous les préceptes sont contenus dans le précepte de l’amour : « et si quod est aliud mandatum, in hoc verbo instauratur (dvaxepalatoütat — est résumé, est contenu en abrégé) : Diliges proximum tuum sicut teipsum »; et il conclut par cet aphorisme : « La charité est donc l’accomplissement de la loi (rAfpoua oùy véuov ñ &yérn). » S'il parle spécialement de la charité fraternelle, c’est qu’elle ne diffère point par son objet formel de la charité envers Dieu, bien qu’on puisse être tenté d’en faire moins de cas.
4, La charité forme des vertus. — Dans Gal. 56: &AAà riottç [ioyber ti] 0 dydrns évepyouuévn, qu'on traduise : « la foi [vaut] mise en œuvre par la charité » (sens passif) ou bien : « opérant par la charité » (sens moyen), il en résulte de toute manière que la foi tire de la charité son énergie, son efficacité et sa valeur. Sans la charité, les charismes les plus merveilleux, les plus excellents, les plus utiles aux autres, ne sont d'aucun profit pour qui les possède (1 Cor. 131), Les charismes, ayant toujours quelque chose d’imparfait et de transitoire, ne conviennent qu’à la vie présente, tandis que la charité est éternelle de sa nature. À ce point de vue, elle l’emporte aussi sur ses deux Sœurs,
l'espérance et la foi, dont la permanence n’est que relative (1 Cor.
© 138-413). Saint Paul n’ajoute pas que les vertus morales ne sont rien sans la charité, peut-être pour ne pas laisser entendre que ces vertus puissent avoir sans elle une existence véritable. En revanche, il nous représente la charité entourée du groupe des vertus qu’elle enfante (1 Cor. 137) : } LR e
a) « La charité est patiente (‘H àyérn paxpolumet),
Er Un us rm TL SD CRE CS # Me Ce, ; 4 L as
b) elle est pleine de bénignité (ypnoteierat),
c) la charité n’est pas envieuse (ñ æyéxn où Enkot),
d) la charité n’est pas fanfaronne (ÿ dy. où rspmspederat),
e) elle ne s’enfle pas d’orgueil (où œustoüzet),
f) elle ne fait rien d’inconvenant (oùx àsynpovet),
9) elle ne cherche pas son avantage (où Entet Tà Éautic),
h) elle ne s'irrite pas (où rapoñüvetat),
i) elle n’impute pas le mal (où Aoylerat ro xaxôv),
j) elle ne prend pas plaisir à l’injustice (où yalpet èxt 1 adtxla), k) mais elle se réjouit de la vérité (ouyyalpst dë +7 dhnbela), l) elle excuse tout (révra otéyet),
m) elle croit tout (révra niotebst),
n) elle espère tout (xévra EkxlÇet),
o) elle supporte tout (névra bropévet). »
On a, sans beaucoup de succès, essayé de classifier ces quinze vertus. Il n’y faut pas chercher un ordre trop rigoureux, sous peine de sacrifier l’exégèse au système. L’énumération est faite plutôt à titre d’exemple que pour épuiser la matière : Paul aurait pu allonger sa liste ou la raccourcir à son gré. Quelques termes exigent une explication : b) Xpnotebesa, c’est pratiquer la vertu paulinienne de zpnsrütns (bénignité); cf. p. 475. — d) Isorcpeisobu, c'est être réoxepos, « fanfaron » ou « flagorneur »; mais le second sens convient moins bien à cause du voisinage de où œuotoürat. — f) Asynuovetv, c'est avoir, dans ses actions ou ses manières, quelque chose de choquant, de blessant, pour les autres. — à) Aoyl£esbat to xaxôv pourrait signifier « porter les mauvais procédés au compte des autres pour s’en venger à l’occasion »; mais il vaut mieux entendre : « imputer unechose à mal », c’est-à-dire « supposer une mauvaise intention ». — 7 et k) Le mot dbmix ne désigne pas « l'injustice faite au prochain » et le mot yxlpet n’exprime pas le sentiment de plaisirque cette vue inspire au jaloux. L'idée est plus générale : « la charité déteste toute iniquité et elle prend plaisir au contraire au triomphe de la vérité » (auyxatper elle se réjouit avec la vérité qui triomphe). — !) Xréyeuw peut vouloir dire « supporter »; mais, cette idée se trouvant énoncée plus bas (0), il est préférable de s’en tenir au sens classique de « passer sous silence, excuser ». — m» et n) Ces deux incises s’entendent mieux par rapport au prochain que par rapport à Dieu. . Paul ne veut pas dire ici que la charité alimente la foi et l’espérance théologiques; mais que, sans défiance, elle croit ce qu’on lui dit, et, sans soupçon, espère ce qu'on lui promet.
La monographie récente de Harnack, Das hohe Lied des Apostels Paulus von der Liebe (I. Kor. 13) und seine religionsgeschicht. Bedeutung (dans les Sitzungsberichte de l’Académie de Berlin, 1911, p. 132-163), est surtout un long plaidoyer en faveur dela variante xavy#fowua au lieu de xavôroouar (1 Cor. 13°).