III. CONCLUSIONS DOCTRINALES
1. L’Apôtre a la certitude que si son corps vient à se dissoudre et si la mort le surprend avant la parousie du Seigneur, un corps glorieux et impérissable lui est réservé dans les cieux (ot). Cette espérance lui fait affronter avec joie toutes les tribulations de cette vie de misères et le console de voir son corps tomber en ruines (AU
2. Cependant il éprouve le désir naturel de vivre jusqu’à la parousie. Ce n’est pas précisément par crainte de la mort, car il sait bien que la mort ne le séparera point du Christ objet de son amour (Phil. 1%; Rom. 8%); c’est à cause de la répugnance instinctive qu’il ressent de se trouver dépouillé du corps et dans un état contre nature. Pour parler son langage, il voudrait que ce qu’il y a de mortel en lui « fût absorbé par la vie », ou encore il voudrait « revêtir » le corps glorieux « par-dessus » le corps actuel (5:). Il se fonde évidemment sur l'assurance donnée aux Thessaloniciens que les survivants de la parousie seront ravis dans les airs au-devant du Christ, pour être toujours ensuite avec le Seigneur (1 Thess. 417), et sur la doctrine ensei.. gnée aux Corinthiens qu’à l'instant de la parousie les morts ressusciteront incorruptibles et les vivants seront transformés (1 Cor. 15%), que ce qu'il y a de corruptible revétira alors l'incorruptibilité et ce qu’il y a de mortel revêtira l’immortalité (1553).
3. Il ne donne la survivance jusqu’à la parousie ni comme certaine. ni comme probable ; mais il la donne comme possible, autrement son désir serait vain et sans objet. Bien plus, il affirme que l’auteur de ce désir est le Saint-Esprit lui-méme : ce qui, une fois de plus, en indique la possibilité. La condition requise pour la réalisation de ce désir est expressément affirmée si l’on entend le verset 3 suivant l'exégèse ordinaire; elle est sous-entendue et supposée, si on l'interprète comme la plupart des commentateurs modernes.
4. Pourtant le désir en question n’est pas tellement impérieux qu'il ôte la résignation et la paix. Car nous savons que notre pèlerinage dans le corps mortel est un exil loin du Seigneur (5f) et nous savons aussi qu'émigrer de ce corps mortel c’est immigrer vers le Seigneur (58). Pour se résigner à cet échange, malgré les désirs instinctifs de la nature et de la grâce, il faut pourtant de l'intrépidité et du courage (B5=8 : Oaxppoëvres, Oxppoduev), sentiments que la foi nous inspire. En tout état de cause, nous nous efforcons de plaire au Seigneur, soit loin de
lui soit près de lui (0°) : c’est l'essentiel; le reste ne dépend point de nous.
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Le royaume de Dieu et du Christ. — Le royaume de Dieu, ce trait si saillant de la prédication synoptique, prend dans le reste du Nouveau Testament et en particulier chez saint Paul,un autre caractère. Différence d'orientation qui s'explique aisément. Au début de notre ère, on se savait à la veille du jour où allaient s’accomplir les prophéties annonçantla venue du roi issu de David, qui ferait refleurir dans sa splendeur accrue la théocratie d'Israël et fonderait sur la terre le règne de la paix, de la justice et de la sainteté. IL fallait donc que Jésus, s’il voulait se faire reconnaître pour le Messie, revendiquât cette royauté, en expliquant la nature spirituelle du royaume qu'il venait établir. Je sais bien qu’à peu d'exceptions près les écrits du rabbinisme, tous postérieurs à l'Évangile, ne mettent pas le « royaume de Dieu » en connexion directe avec Les espérances messianiques; ils désignent par là le gouvernement divin dans le monde et moins l'emprise de Dieu sur Les âmes que la libre acceptation du « joug de la Loi » par la profession de foi judaïque!. Mais de deux choses l’une : ou bien la disjonction du règne de Dieu et du règne du Messie était générale dans le pharisaïsme contemporain et il importait souverainement que Jésus-Christ corrigeât cette fausse idée si préjudiciable au succès de sa mission ; ou bien elle fut suggérée plus tard aux rabbins par leur esprit d’hostilité contre le christianisme, et l’on comprend mieux alors pourquoi la doctrine évangélique du royaume de Dieu ne souleva, dès l’abord, aucune objection de principe. En toute hypothèse, l'annonce du royaume devait être un article fondamental de la prédication de Jésus, durant cette phase du ministère public que caractérise l’enseignement des paraboles et que les Synoptiques nous exposent de préférence.
Mais cette doctrine passe au second plan lorsque l’idée chrétienne du royaume de Dieu se trouve réalisée dans l'Église. Si l’on dit encore par habitude « prêcher leroyaume*»,
1. Cf. Lagrange, Le messianisme chez les Juifs, Paris, 1909, p. 148-157. 2, Ainsi les Actes, 13; 812; 198; 2823-51,
comme on dirait « prêcher l'Évangile », on a soin d'éviter les malentendus et de ménager les susceptibilités de l’autorité romaine, en transportant le royaume hors de la sphère où s’agitent les intérêts de ce monde. C’est pour cela que saint Paul, tout en faisant un assez fréquent usage de cette locution, lui donne le plus souvent un sens eschatologique. « Les injustes, les voleurs n’héritent pas le royaume de Dieu » : les impurs, les idolâtres «n’ont point de part dans le royaume du Christ et de Dieu »; la persécution nous « rend dignes du royaume de Dieu », que « la chair et le sang ne sauraient hériter ». À ce point de vue, le royaume de Dieu commence « au retour triomphal du Christ et s’identifie avec la vie éternelle. Cependant il n’en est pas toujours ainsi. Le royaume de Dieu existe déjà pour nous; nous le possédons par anticipation, comme nous possédons la vie, la rédemption, le salut et la gloire, dans un état d'imperfection qui n'exclut pas la réalité. On peut prendre au sens eschatologique la vocation par laquelle Dieu nous appelle « à son royaume et à sa gloire », mais non l’acte par lequel il nous a « transférés au royaume de son Fils bien-aimé »; et, en parlant de ses « collaborateurs pour le royaume de Dieu », Paul veut-il désigner autre chose
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1. Le royaume de Dieu a dans $. Paul trois acceptions bien distinctes. ; À) Le royaume eschatologique, la gloire éternelle.
a) 1 Cor. 6° : &ôtmot Oeod Baorksiav où xAnpovouhsouatv.
b) 610 : oÙy dprayes Baorleinv Oeoù xIAnpovoucououv.
C) 1550 : cùpé mai alua Baotkeiav Ocoù xAnpovouoat où dGvarar.
d) Gal. 5?1 : of tà rouadra mpéooovres Baorciav Oeoù où xAnpovouoovouv.
€) Eph. 55 : oùx Eyer xAnpovouiav èv rÿ Baorkeie Toù Xototo xai Ocoù.
f) 2 Thess. 15 : eïç vo XataëwOvar dus Tac Bacrheius ToS cod.
9) 2 Tim. 41 : rhv émipaveiav «dtod xai rhv Baotketav aûtod.
h) HIS : co et; tv Bacilelav abtod Ty ÈTOUPAvLOv.
B) L'Église militante, seule ou avec l'Église triomphante.
i) 1 Cor. 15%4 : Gray rapadd@ rhv Basuheiay T® Oe@ xai ratpi.
J) Col. 113 : peréornaev eïc tv Baotelav vod vioù tAs dyÉTNç aÙTod.
k) A1: obtor évor auvepyot els Thv Baothelay Toù Oeoÿ,
1) 1 Thess. 212 : xakoüvroc duc els Tv éauroÿ Bacrheiuv xai D6Éœv.
m) Act. 2025 : &v ole BH) 0ov xnpUSowv Ty Badthetav.
C) L'esprit du christianisme, l'essence de l'Évangile.
n) Rom. 1417 : 09 yép Écruv à Baaiheia toÿ Oz0ù Broatç rai réduc.
0) 1 Cor. 420 : où yap ëv X6yw à Baoukeix To5 Oeoë.
Les deux derniers textes seront étudiés plus loin. On pourrait peut-être ajouter à cette liste Act. 1422 (xoù ôr: G1à mov Pipewv der nus elosdetv eic TAV Bacthelav rod Oo) s'il était certain que les paroles de Paul et de Barnabé fussent rapportées en style direct. Il y aurait là un nouvel exemple de l’acception eschatologique, exemple unique dans les Actes. :
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que l’Église? Deux fois, Le langage de l’Apôtre est remar- quable : « Le royaume de Dieu n’est pas le manger et le boire, mais il est justice et paix et joie dans le Saint-Esprit! » Ce n’est évidemment pas ici la société des fidèles, ni à plus forte raison la société des saints du ciel que le royaume indique; c'est plutôt le règne de Dieu tel qu'il se présente dans les écrits des rabbins. On modifierait à peine le sens en substituant au royaume l'Évangile ou le christianisme. Pareillement « le royaume de Dieu n’est pas en paroles mais en [œuvres de] force? »; il ne consiste pas à parler beaucoup, comme faisaient les agitateurs de Corinthe, maïs à agir avec vigueur, comme Paul se propose de faire à son retour. En résumé, le royaume de Dieu désigne ordinairement la vie éternelle où les justes régneront avec Jésus-Christ, plus rarement l'Église militante où ils luttent pour lui, quelquefois l'essence et les principes directeurs de l'Évangile.
Pour saint Paul comme pour les apôtres, le royaume de Dieu est aussi le royaume du Christ. L'établissement du royaume est le but de la mission rédemptrice; ce but une fois atteint, le mandat du Sauveur expire : « Ensuite la fin, quand il remettra le royaume au Dieu et Père, après avoir réduit à néant toute principauté et toute puissance et [toute]
1. Rom. 1417, La question capitaleest desavoirs’il s’agit du règne de Dieu dans l'âme individuelle ou du règne social de Dieu dans l'Église. Ceux qui défendent la première interprétation (comme Meyer-Weiss) entendent la justice, la paix et la joie de la possession et de la jouissance de ces trois vertus : Le règne de Dieu dans l’âme ne consiste pas à boire et à manger (il n'y apas Bodua vai môua — « aliment et boisson », mais Bpüots 4al môoi — « action de manger et de boire »); il consiste à posséder la justice surnaturelle, à jouir de ia paix qui est un fruit de cette justice et à goûter la joie qui naît de la paix. Les tenants de la seconde interprétation (Sanday, Cornely etc.) qui nous paraît la meilleure, expliquent ainsi : Le règne de Dieu consiste, dans son côté positif, à pratiquer la justice envers les autres, justice qu’on violerait si on les scandalisait, si on était pour eux une pierre d’achoppement (cf. v. 13, 15, 20), à faire régner la paix fraternelle (cf. v. 19 : ilaque quæ pacis sunt sectemur), à promouvoir la joie commune au lieu de contrister des frères (cf. v. 15) pour des choses qui n’en valent pas la peine, telles que le manger et le boire. On voit combien mieux celte seconde explication s'adapte au contexte. Dans tous les cas, il peut y avoir une allusion aux idées grossières des Juifs contemporains sur le royaume de Dieu qu'ils concevaient à la façon d’un paradis de Mahomet.
2. 1 Cor. 420, Ici encore il est question du règne social de Dieu : non pas de la société des fidèles sur la terre ou au ciel, mais des principes et des lois qui gouvernent cette société. C'est donc l'Évangile plutôt que l'Eglise.
vertu. Car il faut qu'il règne jusqu’à ce qu'il ait mis sous
ses pieds tous ses ennemis. Le dernier ennemi rendu impuissant sera la mort. Car, [dit le Psalmiste, Dieu] a placé toutes choses sous ses pieds. Quand il dit que toutes choses lui ont été assujetties, c’est évidemment à l'exception de celui qui lui a soumis toutes choses. Mais lorsque tout lui aura été assujetti, alors le Fils lui-même s’assujettira à son Père, afin que Dieu soit {out en tous!. » La fin dont il s’agit ici
1. 1 Cor. 15 24-26 : era vo tédoc, 6rav 21 Deinde finis : cum tradiderit napaërdot ray Bactkelav T@ Oe@ ra rate, | regnum Deo et patri, cum evacuave- ÜTAV XATAPYÉON TATAV GpYnv a ré GAY ritomnem principatum, et potestatem,
ééovotav xai Süvapuv. | et virtutem.
Aët yäp aûtov Baorheder &ypr où 6% | 25 Oportet autem illum regnare donec nävrac tode éy0pods ürè rod rédac adro. | ponat omnes inimicos sub pedibus
ejus.
"Ecyaros ÉxÜpos xarapyeïrar 6 Odvaros. | 26 Novissima autem inimica de-
struetur mors.
À) La fin du monde actuel. — Il résulte du v. 23 que la fin dont parle l'Apôtre n'est ni directement ni indirectement la fin de la résurrection. Il faut donc la prendre au sens ordinaire, le seul qui pût venir à l'esprit des lecteurs (la fin du monde actuel et le commencement d'un nouvel ordre de choses). Cf. Mat. 2414 (réte #£er ro téos) ; Marc. 137; Luc. 219; 1 Petr. 47, Par deux fois, dans les lettresaux Corinthiens, la fin est mise en connexion avec la parousie (1 Cor. 18; 2 Cor.113-14), D'ailleurs, pour prévenir tout doute, Paul définit la fin par deux circonstances qui ne peuvent convenir qu'à la consommation des choses : a) « lorsqu'il remettra le royaume à son Père » (relation de simultanéité), par conséquent lorsque son œuvre sera terminée : b) « lorsqu'il aura réduit à l'impuissance tous ses ennemis » (relation d’antériorité), par conséquent lorsque se fermera le cycle des combats et des victoires. — Nous lisons avec les meilleures autorités Tapaddoi OÙ (tapadda). La leçon ôtav rapadg qui est celle du texte reçu et de la Vulgate (cum tradiderit) revient au même, à condition de n'établir qu'une succession logique entre la remise du royaume au Père et la fin du monde. Avec la leçon que nous adoptons, la fin coïncide avec la remise et les deux ëray ne sont plus coordonnés mais subordonnés. Il ne faut pas traduire : « Quand il aura remis le royaume à son Père et réduit à l'impuissance tous ses ennemis », mais : « Quand ël remettra le royaume et qu'il aura réduit » etc. Les deux événements sont successifs, au moins logiquement, le dernier énoncé précédant l’autre.
B) Destruction des ennemis. — Le mot xaTapyeiv, eMployé deux fois dans ce passage, signifie « rendre vain, sans force, sans effet, sans valeur; réduire à l'impuissance, à néant » etc. Comme il est question d’ennemis, il s’agit d'une victoire complète, définitive, sur eux. On se demande si ces « ennemis » sont des puissances terrestres ou infernales. Nous préférons y voir toutes les puissances hostiles à Dieu, toutes celles qui entravent l’œuvre du Christ, de quelque nature qu'elles soient. Notez que la mort est comptée au nombre de ces ennemis. En toute hypothèse, « les principautés, les puissances et les vertus » ne sont pas les anges, dont l'office et le ministère cesseraient alors (S. Augustin, De Trinit. 1, 8, S. Thomas et d’autres commentateurs latins). Le cas de Col. 215 est tout différent.
C) Remise du royaume au Père.—Le règne du Verbe, entant que créateur.
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