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CHAPITRE VII

Il nous reste à examiner un autre principe des actes humains, la grâce. Nous verrons quelle est l'essence de la grâce, ses différentes espèces, sa nécessité, sa cause, ses effets, la justification et le mérite.

OUEST. CIX, CX, CXI. — 1 . Le mot grâce a plusieurs significations. Il veut dire amour ou amitié ; ainsi l'on dit d'un soldat qu'il a les bonnes grâces du roi. Il signifie aussi un bienfait accordé : par exemple, je vous fais cette grâce. Enfin ce mot désigne quelquefois la reconnaissance qu'on éprouve pour un bienfait reçu : je vous rends grâces, à vous qui êtes mon bienfaiteur. La grâce dans le premier sens produit souvent la grâce dans le second : on donne à la personne que l'on aime, des témoignages d'affection. D'un autre côté, le bienfait produit la reconnaissance dans les cœurs bien nés. Dieu aime tout ce qui est (Sag., xi), mais il y a entre son amour et celui des hommes, une différence qu'il importe de remarquer. Je vous aime, à cause d'un bien qui existe déjà en vous et que je ne vous ai point donné. Dieu aime dans ses créatures le bien qu'il leur donne, et rien en elles ne prévient son amour. Les aimant, il les orne des dons naturels qui* les conduisent à leur fin naturelle et chacune lui témoigne à sa manière sa reconnaissance. Est-ce là la grâce dont nous parlons? Montez un peu plus haut, si vous voulez savoir ce que c'est que le don de Dieu. Dieu, plus libéral envers nous, nous

a fait de plus hautes destinées. «Nous le Terrons dans sa lumière, dit saint Jean, et lorsqu'il paraîtra, nous serons semblables à lui.» « Dieu nous a fait dans sa bonté de grands, de magnifiques dons : il nous appelle à la participation de sa propre vie. » (S. Pierre.) « Reconnais, ô chrétien, dit saint Léon, commentant les paroles de saint Pierre, reconnais ta dignité, et participant à la vie divine, ne t'abaisse pas comme un enfant dégénéré. » La force motrice qui soulève et attire nos âmes à Dieu, le levier qui les transporte jusque dans le sein de la Divinité, c'est ce que nous appelons la grâce.

Inutile de dire qu'elle est un don surnaturel. L'homme a-t-il dans ses facultés naturelles, la force de s'élever si haut? Il désire, il est vrai, voir Dieu, lui être uni, et son désir ne saurait être illusoire, mais, ou il est un effet de la grâce et la suppose déjà, ou bien il peut être satisfait sans une union aussi intime que celle de la grâce. Platon, Socrate désiraient, pouvaient voir Dieu, mais de quelle manière?

Nous avons tout ce qui est essentiel à la nature humaine et compose l'ordre naturel. Cependant, voyons-nous Dieu, vivonsnous de sa vie ? Donc, le don qui nous élève jusqu'à lui et nous le fait voir dans son inaccessible lumière, engendrant le Verbe et produisant le Saint-Esprit, le don qui nous ente en Dieu et fait couler sa vie dans nos âmes, est un don surnaturel.

* Cela ne veut pas dire que la grâce détruise nos facultés naturelles : c'est une superposition à ces facultés. Elle ouvre devant nous des horizons nouveaux, et de plus nous donne la force de percevoir tout ce qu'ils embrassent. Elle transporte notre nature dans une sphère qui lui eût été inaccessible, quelle que fut sa perfection. Il y a parmi les êtres une hiérarchie dans laquelle ils occupent des degrés différents, selon l'excellence de leur être. Au degré le plus bas, c'est la matière inerte ; un peu plus haut, le règne végétal, puis le règne animal, que domine l'homme couronné de gloire et d'honneur. Supposez le degré le plus élevé

auquel un homme puisse atteindre : par exemple, saint Thomas, Bossuet, planant sur ce bas monde, mais ne pouvant s'élancer au delà de la sphère des créatures, Dieu leur tendant la main et les transportant dans une sphère supérieure, celle de la Divinité ellemême : voilà une image qui nous donne une idée de la grâce et nous montre en elle un don surnaturel fait à notre âme.

2. On distingue différentes sortes de grâces. Le don de la grâce est toujours le même ; seulement nous lui donnons des noms divers, selon la différence des sujets dans lesquels il est reçu, des circonstances qui l'accompagnent, de la fin pour laquelle Dieu nous l'accorde. Ainsi, on dit la grâce habituelle et la grâce actuelle ; la grâce opérante et la grâce coopérante ; la grâce prévenante et la grâce subséquente.

La grâce habituelle est un don qui revêt notre âme, la rend juste, sainte, et par là digne de la vie éternelle. Ce n'est pas une simple faveur (1).

Dieu, destinant des créatures à une fin naturelle, leur donne les facultés nécessaires pour produire des actes naturels : c'est ainsi qu'il dispose tout avec force et douceur. Abandonnera-t-il à leur impuissance des créatures qu'il appelle à une fin surnaturelle? Non, il leur donnera des qualités qui seront les principes d'actes surnaturels en rapport avec leur fin. Elles demeurent en nous d'une manière stable et permanente, à moins qu'usant mal de notre liberté, nous ne les perdions par le péché mortel . Tant que nous les conservons, elles revêtent notre âme d'un éclat céleste, et en font un séjour digne de Dieu. « Je serai, dit Dieu par son prophète, je serai pour toi une rosée bienfaisante; Israël, tu fleuriras comme un lis. » (Osée, xiv, 6.)

(1) Comme prétendaient les protestants condamnés par le concile de Trente : ce n'est pas une vertu, car ce serait une des trois vertus théologales. Or nous pouvons avoir la foi ei l'espérance, sans la grâce habituelle ; et cette grâce précède toujours la charité. Ce n'est pas un simple mouvement qui nous rend agréables à Dieu; c'est une qualité inhérente en l'âme, qui la justifie et la rend propre à produire des actes dignes de la vie éternelle.

Mais cette grâce n'est qu'une préparation aux actes surnaturels. C'est un état qui réunit toutes les facultés nécessaires. Mais il leur faut de plus, pour agir, une force qui les mette en mouvement. Les cordes d'une lyre ont beau être ajustées, elles restent muettes tant qu'elles ne sont pas touchées par la main de l'artiste. Un vaisseau est appareillé, les cordages sont tendus, les voiles déployées, tout est prêt pour le départ. Il faut encore un souffle qui le lance en pleine mer. De même, il nous faut un souffle qui nous fasse marcher dans la voie du monde surnaturel, et ce souffle, moteur des âmes, c'est la grâce actuelle.

Dieu l'accorde aux pécheurs et aux justes. Tantôt c'est un vent impétueux qui ébranle le désert et déracine les cèdres : telle fut la grâce qui terrassa saint Paul aux portes de Damas. Tantôt c'est un souffle léger, un doux murmure qui ouvre le cœur aux influences du ciel. Tels sont les bonnes pensées, les bons désirs, les généreuses résolutions que Dieu envoie aux âmes droites, ce Saint Paul, prêchant à Philippes de Macédoine, il se trouva parmi ses auditeurs une femme nommée Lydie, marchande de pourpre et habitant la ville de Thyatire. Dieu toucha son cœur et elle reçut avec docilité la parole de l'apôtre. » (Actes, xvi, 14.) Voilà la grâce actuelle.

3. Il y a, dis-je, une grâce actuelle, qui est le mouvement imprimé à nos facultés surnaturelles, et une grâce habituelle, qui est une faculté inhérente en nous. La première, comment est-elle opérante et coopérante ?

Le mouvement imprimé à un corps est attribué non au mobile, mais au moteur. La grâce, dans les actes surnaturels, est le moteur de notre volonté ; voilà la grâce opérante. Le concours de la volonté nous est nécessaire pour croire et pour espérer. La grâce agissant simultanément avec notre volonté, s'appelle la grâce coopérante. « J'ai travaillé, non pas seul, mais la grâce de Dieu avec moi. » (S. Paul.)

Une autre considération nous montre encore l'existence de ces

deux grâces. Chacune de nos actions comprend un acte intérieur : Dieu sollicitant notre âme, voilà la grâce opérante : un acte extérieur, par lequel notre volonté donne son acquiescement, ce qui se fait simultanément avec la grâce, appelée alors grâce coopérante : Ut velimus operatury cùm volumus ut perficiamus, cooperatur. (S. Aug.)

S'agit-il de la grâce habituelle? nous la retrouvons encore sous ces deux noms différents. La grâce est une forme agissante. Or toute forme a deux effets, l'être et l'opération : tel est le feu, échauffant les corps par une opération extérieure. De même il y a une grâce habituelle qui guérit et justifie : c'est la grâce habituelle opérante : une autre, qui est le principe des œuvres méritoires, c'est la grâce habituelle coopérante.

Voulez-vous voir comment elle se divise en grâce prévenante et grâce subséquente ? La grâce produit en nous cinq effets : elle guérit, donne la volonté du bien, la force de le faire, la persévérance, la gloire du ciel. Elle s'appelle prévenante ou subséquente, selon qu'on la rapporte à un effet antérieur ou à un effet subséquent, mais, je le répète, c'est toujours la même grâce , prenant des noms différents, selon les effets qu'elle produit : Prœvenit ut sanemur, subsequitur ut sanati vegetemur. Prœvenit ut vocemur, subsequitur ut glorificemur. (S. Aug.)

4. Quelle grâce les théologiens appellent-ils grâce donnée gratuitement et grâce qui rend agréable ?

Toutes les grâces sont gratuites, sinon ce ne seraient pas des grâces, et toutes nous rendent agréables à Dieu quand nous y correspondons fidèlement ; néanmoins, il y a des grâces que l'on désigne sous le nom spécial de gratiœ gratis datœ, gratiœ gratum factentes. En voici la raison :

Suivant l'ordre qui règne dans les choses, les unes ont reçu la mission d'en conduire d'autres à leur fin et à leur perfection : tel est quelquefois l'homme à l'égard de ses semblables. Je puis vous ouvrir les portes du ciel, et peut-être n'y entrerai-je pas moi-

même. Ces grâces qui nous sont accordées pour le salut des autres, s'appellent gratiœ gratis datœ, soit parce qu'elles nous viennent sans aucun mérite de notre part, soit parce que leur but direct est le bien des autres : Unicuique datur manifestalio spiritus ad utilitatem (aliorum.) Nous trouvons dans la première aux Corinthiens l'énumération complète de ces grâces. L'homme ne peut agir sur les autres intérieurement : cette influence n'appartient qu'à Dieu. Nous n'avons sur eux qu'une action extérieure, au moyen de l'instruction et de la persuasion. Que faut-il pour cela? Trois choses sont nécessaires ; il faut que je connaisse les choses que je veux enseigner, que je donne les preuves de ma mission, entin, que je m'exprime en un langage connu et à la portée de mes auditeurs. C'est pourquoi l'Esprit-Saint me donne le don de croire, de parler avec sagesse, de parler avec science : Sermo sapientiœ, sermo scientiœ. Pour prouver ma mission, il m'investit du pouvoir de guérir les malades, de faire des miracles, de prophétiser en lisant au fond des cœurs : Gratia sanitatum, gratia virtulum, gratia prophetiœ. Pour donner à mes auditeurs l'intelligence de mon enseignement, il faut que je reçoive le don de parler diverses langues , et de comprendre celles que l'on me parle : Gênera linguarum, interprétatif) sermonum. (xii, 8 et suiv.)

La grâce gratuni faciens, est plus précieuse pour nous : c'est elle seule qui nous rend dignes des regards de Dieu, et nous unit à lui par la pensée et par l'amour.

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