‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 15 sur 155 · INTRODUCTION. XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XVII

« Pour combattre les passions, il faut les connaître, pour les connaître, il faut s'y livrer. Je fais comme les transfuges qui passent clans le camp des ennemis sous prétexte de leur rendre service, mais en effet, pour les entraîner à leur ruine. Un gnostique, un savant doit tout connaître, car quel mérite y a-t-il à s'abstenir d'une chose que l'on ne connaît pas ? Le mérite ne consiste pas à s'abstenir du plaisir, mais à en user en souverain et à tenir la volupté sous notre empire, lors même qu'elle nous tient dans ses bras. Pour moi, c'est ainsi que je fais, et je ne l'embrasse que pour l'étouffer.» (Strom., 1. II, c. xx.)

On ne peut parler de l'école d'Alexandrie sans répondre à une accusation que des philosophes modernes ont portée contre elle. Suivant eux, les fondateurs de cette école, à qui les doctrines de Platon étaient familières, auraient appliqué les principes de ce philosophe à ce qui est dit dans l'Évangile du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et auraient ainsi inventé le dogme de la Trinité, de l'Incarnation du Verbe, de la Divinité de Jésus- Christ. Mais si la doctrine chrétienne n'avait pas existé avant eux, comment ces Pères auraient-ils pu se convertir ? On ne peut embrasser que ce qui existe. Or les Pères Platoniciens déclarent, en se convertissant, qu'ils abandonnent les écrivains de la Grèce pour suivre les auteurs sacrés, ces barbares que les Grecs se vantaient de mépriser. Souvent ils combattent Platon. Ils réfutent en particulier ce qu'il a dit de l'origine du monde, de la préexistence des âmes, de la Trinité. Combien celle de Platon ne difïère-t-elle pas de la Trinité chrétienne ! Il ne dit pas que le Verbe, le logos de Dieu, soit une personne vivante. Suivant Platon, l'Esprit divin est l'àme qui meut, qui vivifie le monde, ce qui conduit directement au pan-

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théisme. Les Pères attaquent le polythéisme ; or les philosophes de la Grèce l'avaient défendu ; Socrate, Platon lui- même, tout en reconnaissant l'absurdité de cette doctrine, cherchaient à la perpétuer parmi le peuple. Enfin, si les Pères n'avaient fait qu'enseigner un platonisme modifié, pourquoi, en un temps où la philosophie d'Athènes était en si grande faveur, les aurait-on persécutés, mis à mort, eux et leurs disciples?

Je ne sais pourquoi la plupart de ceux qui ont exposé l'histoire de la théologie, ne parlent point de la forme épistolaire et oratoire qu'elle revêtit au temps des Pères. Ces grands docteurs, connaissant toutes les ressources de l'art, ne pouvaient négliger un si puissant moyen de répandre la doctrine sacrée. Aussi ont-ils laissé un grand nombre de lettres, où, en épanchant les sentiments de leurs cœurs, ils enseignent les plus hautes vérités de la religion : « Et nous mourons et nous changeons à toute heure, et cependant nous vivons comme si nous étions immortels. Le temps même que j'emploie ici à dicter, il faut le retrancher de nos jours. Nous nous écrivons souvent, mon cher Héliodore, nos lettres passent les mers, et, à mesure que le vaisseau fuit, notre vie s'écoule ; chaque flot en emporte un moment. » (Lettre de saint Jérôme à Héliodore, trad. de Chàteaubr.)

Leurs discours et homélies exposèrent la doctrine chrétienne avec une éloquence qui laissa loin derrière elle l'éloquence de Rome et d'Athènes. Cicéron à la tribune, Démosthènes sur la place publique se servaient des circonstances du moment, pour soulever les passions populaires. La religion dont ils étaient les apôtres offrait aux Pères de l'Église un plus vaste horizon, des sujets plus capables d'émouvoir :

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