‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 38 sur 155 · Enfin il est appelé un don. Un don est une chose concédée · texte numérisé non relu

Enfin il est appelé un don. Un don est une chose concédée

sans retour. L'amour, voilà la source des donations gratuites. Ainsi la raison pour laquelle nous appelons le Saint-Esprit un don, c'est que l'amour est la source de tous les dons gratuits venus de Dieu. Une autre considération nous montre la convenance de ce nom donné à Y Esprit-Saint. Que faut-il pour qu'une chose soit apte à être donnée ? Qu'elle appartienne à celui qui la donne, et que celui à qui elle est donnée soit apte à la recevoir. Une personne divine ne peut appartenir à une autre que par l'origine. Le Saint-Esprit appartient au Père et au Fils en ce sens qu'il en procède comme de son principe. Quelles sont les créatures capables de le recevoir ? Les créatures raisonnables, unies à Dieu par l'intelligence et l'amour ; le Saint-Esprit leur est donné, car une chose est bien donnée quand nous pouvons en jouir et en user à discrétion. C'est ce que font les âmes saintes, leur intelligence et leur amour n'ayant pas d'autres lumières ni d'autres attraits que les lumières de Dieu et les attraits de sa beauté. La créature sans raison ne peut participer ainsi à l'intelligence et à l'amour procédant de Dieu. Elle est capable de recevoir une personne divine en ce sens seulement qu'elle peut tenir de sa libéralité la conservation de son être et le mouvement, mais elle ne peut s'ouvrir et lui donner accès au plus intime de son être.

* Les questions XXXIX, XL et XLI ont pour objet de considérer les rapports des personnes divines avec leur essence, leurs relations et leurs actes rationnels. Elles sont peu importantes : nous pouvons les passer sans regret, excepté ce qui concerne l'appropriation, dont les théologiens parlent si souvent.

Elle consiste à attribuer spécialement à une personne, afin de nous la mieux faire connaître, ce qui appartient néanmoins aux trois personnes divines. L'Écriture nous en donne le droit : souvent elle attribue au Père, au Fils ou au Saint-Esprit, ce qui est l'œuvre de la Trinité tout entière : Pater in me manens facit opéra. — Charilas Dei diffusa est in cordibus nostrisy fer Spiritum sanctum, etc. Nous disons, par appropriation,

que le Père nous a créés, que le Fils nous a rachetés, que le Saint- Esprit nous a sanctifiés. — Rien de plus conforme à la raison. Pourquoi ne donnerions-nous pas à chaque personne l'attribut qui semble lui appartenir en propre, à cause du rôle qu'elle remplit dans l'économie de la vie intérieure de Dieu? J'attribue au Père l'éternité et la puissance, parce qu'il est sans principe et produit les deux autres personnes ; au Fils la beauté, parce qu'il est l'image et la splendeur de la beauté incréée; la sagesse, parce qu'il est la pensée de Dieu ; au Saint-Esprit la sanctification de nos âmes, parce que c'est l'amour qui porte Dieu a répandre dans nos âmes la grâce sanctifiante.

OUEST. XLII. Egalité et ressemblance réciproque des trois personnes divines. — 1. Elles sont parfaitement égales entre elles. L'inégalité supposant le plus ou le moins ne se trouve que là où il y a quantité. Or Dieu est sans mesure, sa quantité n'est autre que son essence, une et simple. S'il y avait inégalité entre les trois personnes , comment se réuniraient-elles dans la simplicité de leur essence?

2. Une personne est éternelle comme celle dont elle procède. Une chose qui procède d'un principe peut lui être postérieure de deux manières, à raison de l'agent qui la produit ou à raison de l'action productrice. S'agit-il d'un agent libre ? Son action peut lui être postérieure par le temps. Comme il choisit la forme qu'il donne à son œuvre, il peut choisir pour la faire un temps plus ou moins reculé. S'agit-il d'un agent naturel ? Il est possible qu'il ne puisse produire son œuvre aussitôt qu'il existe et qu'il ait besoin auparavant d'atteindre un certain développement, comme l'animal pour engendrer ; il est alors antérieur à son effet. J'ai dit qu'il pouvait l'être aussi à raison de l'action qu'il produit : c'est quand cette action exige succession et mouvement. Or ce qui, en Dieu, procède d'un principe peut-il lui être postérieur, soit à raison de l'action, soit à raison de l'agent? Il ne peut l'être à raison de l'action, celle de Dieu étant instantanée, sans succession

ni mouvement. D'un autre côté, Dieu, dans la génération de son Fils, n'est pas agent libre. Il ne lui est pas plus possible de ne pas produire son Verbe, qu'il n'est possible au soleil de retenir ses rayons. D'ailleurs il a de toute éternité la vertu qui produit. Donc il est impossible que son Fils ne soit éternel comme lui. On peut démontrer par le même raisonnement l'éternité du Saint-Esprit.

Mais si le Père n'est ni plus ancien ni plus parfait que le Fils, comment Jésus-Christ a-t-il pu dire : Le Père est plus grand que moi? Le Symbole de saint Athanase a résolu l'objection : Mqualis Patri secundum divinitatem, minor Pâtre secundum humanitatem. La grandeur en Dieu, c'est la perfection de la nature. La nature du Père passant entièrement dans le Fils, il faut de toute nécessité que le Fils lui soit égal. Ce qui fait que parmi les hommes le fils n'est pas en naissant égal au père, c'est que dans la génération quelque chose passe de l'état de puissance à l'état d'acte. La nature tend peu à peu à faire disparaître cette inégalité, et elle y suffit, à moins qu'un défaut dans le principe générateur n'entrave le développement de l'effet émané de lui. En Dieu le principe générateur étant parfait, ne peut manquer de produire un Fils qui lui est égal. On voit aisément par là l'égalité du Saint- Esprit.

OUEST. XLIII. Mission des personnes. — 1. Comment une personne divine peut-elle être envoyée ? En ce sens qu'elle procède d'une autre, et commence à être où elle était d'une nouvelle manière. Deux conditions sont nécessaires pour qu'on puisse dire d'une personne qu'elle est envoyée. Il faut qu'une autre lui donne sa mission, et ensuite, qu'elle se rende en un lieu où elle n'est pas. Toute la question se réduit à celle-ci : de qui une personne divine peut-elle recevoir une mission, et étant partout, comment voulez-vous qu'elle commence à être, n'importe en quel lieu ?

On peut être envoyé de plusieurs manières : par un commandement, comme le serviteur que son maître envoie; par un conseil, comme un roi que ses ministres envoient à l'armée; par son

origine, comme une fleur que l'arbre envoie lorsqu'elle sort de sa tige. La perfection essentielle à Dieu dit assez que c'est de cette dernière manière seulement qu'une personne divine peut être envoyée. Mais comment s'accomplira la seconde condition nécessaire à la mission d'une personne divine? En ce sens que, là où déjà elle était, elle commencera à exister d'une manière différente, en faisant naître avec les créatures des rapports qui n'existaient pas auparavant. Le Fils était dans le monde par son immensité et par la lumière qui éclaire toute intelligence, il y sera envoyé, en se revêtant de la nature humaine, et le Saint-Esprit, en sanctifiant nos âmes. Ainsi la mission d'une personne divine est, d'un côté, éternelle, de l'autre, temporelle, et celle-ci n'apporte pas plus de changement en Dieu, que l'empire de la création au commencement des siècles.

Le Père étant principe et ne procédant ni du Fils ni du Saint- Esprit, ne peut être envoyé : il ne réunit pas les deux conditions requises pour une mission.

2. Convient-il que le Fils et le Saint-Esprit soient envoyés visiblement? L'homme a naturellement besoin des choses visibles pour s'élever aux choses invisibles : il ne peut prendre son essor et tendre directement vers ce qui n'a point frappé ses sens. De même que Dieu a manifesté ses attribut? dans le monde physique, ses processions par quelques traits gravés dans l'intelligence des hommes et des anges, il convenait qu'il manifestât ses missions invisibles par des missions visibles. Le Fils a été envoyé le premier et comme auteur de notre sanctification, parce qu'il est avec le Père le principe de l'amour. L'amour ou le Saint-Esprit a ensuite accompli sa mission visible comme signe de la sanctification que le Fils apportait au monde.

* J'ai cru ne pouvoir mieux terminer ce traité, qu'en citant les paroles suivantes de Bossuet. Après avoir entendu l'Ange de l'école, on aimera à entendre l'aigle de Meaux parler du plus élevé et du plus incompréhensible de nos mystères. Nous étonnerons-

nous si ce dogme nous paraît encore entouré de tant d'ombres et de tant d'obscurités, lorsque nous verrons les deux plus grands génies qui furent peut-être jamais, avouer humblement qu'ils n'en peuvent pénétrer la profondeur ? « 0 Dieu, devant qui je me considère moi-même et me suis à moi-même une grande énigme ! J'ai vu en moi ces trois choses, être, entendre, vouloir. Vous voulez que je sois toujours, puisque vous m'avez donné une âme immortelle... et si vous vouliez, j'entendrais et voudrais toujours la même chose, car c'est ainsi que vous voulez que je sois toujours quand vous me rendrez heureux par votre présence. Si je ne voulais et n'entendais éternellement que la même chose, comme je n'ai qu'un seul être, je n'aurais aussi qu'une seule connaissance et une seule volonté, ou si l'on veut, un seul entendre et un seul vouloir. Cependant ma connaissance et mon amour ou ma volonté n'en seraient pas pour cela moins distingués entre eux ni moins identifiés; c'est-à-dire n'en seraient pas moins un avec le fond de mon être, avec ma substance. Et mon amour ou ma volonté ne pourraient pas ne pas venir de ma connaissance ; et mon amour serait toujours une chose que je produirais en moi-même, et je ne produirais pas moins ma connaissance ; et toujours il y aurait en moi ces trois choses, l'être produisant la connaissance, la connaissance produite, et l'amour aussi produit par l'un et par l'autre. Et si j'étais une nature incapable de tout accident survenu à ma substance, et en qui il fallût que tout fût substantiel, ma connaissance et mon amour seraient quelque chose de substantiel et de subsistant ; et je serais trois personnes subsistantes dans une seule substance; c'est-à-dire je serais Dieu. Mais il n'en est pas ainsi, je suis seulement fait à l'image et à la ressemblance de Dieu et un crayon imparfait de cette unique substance qui est tout ensemble Père, Fils et Saint-Esprit ; substance incompréhensible dans sa trine divinité, qui n'est au fond qu'une même chose, souveraine, immense, éternelle, parfaitement une en trois personnes, distincte-

ment subsistantes, égales, consubstantielles ; à qui est dû un seul culte, une seule adoration, un seul amour, puisqu'on ne peut ni aimer le Père sans aimer son Fils, ni aimer le Fils sans aimer son Père, ni les aimer tous deux sans aimer leur union éternellement subsistante et leur amour mutuel. Et pour aider la foi qui m'attache à ce mystère incompréhensible, j'en vois en moi-même une ressemblance qui, tout imparfaite qu'elle est, ne laisse pas d'avoir quelque chose que je ne puis comprendre ; et je me suis à moi-même un mystère impénétrable. Et pour m'ôter toute peine de perdre en Dieu toute ma compréhension, je commence par la perdre premièrement, non-seulement dans tous les ouvrages de la nature, mais encore dans moi-même plus que dans tout le reste.» {Élévations sur les mystères.)

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