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CHAPITRE VIII

Nous verrons dans la production de ces créatures, l'œuvre de création, de distinction et d'ornementation dont parle la Genèse : « Dieu créa le ciel et la terre. Il sépara la lumière d'avec les ténèbres, les eaux qui sont au-dessus du firmament d'avec celles qui sont au-dessous. Puis il dit : Qu'il y ait au firmament des corps lumineux, » etc.

OIEST. LXV. Origine des créatures corporelles. — 1. Elleï viennent de Dieu, aussi bien que les créatures purement spirituelles. Quand différents êtres ont quelque chose de commun, si divers qu'ils soient , ils proviennent d'un même principe. Sans doute, il y a une grande distance de cette poussière que nous foulons aux pieds, à l'ange, créature spirituelle, toute éclatante des rayons de la Divinité, mais malgré la distance qui les sépare, le grain de poussière et Fange se ressemblent sous un rapport : l'un et l'autre a l'être. L'être, avons-nous dit, ne peut venir que de celui qui est l'être par essence, comme la chaleur ne peut venir que de ce qui est le feu. Donc; les créatures matérielles que renferme l'univers, viennent de Dieu : « il a fait le ciel , la teri£ et ce qu'ils renferment. » (Ps. cxxv, 6.)

2. Quelle fin Dieu s'est-il proposée en créant les êtres matériels ? Pour en connaître la fin, rappelons-nous que la création dans son ensemble est un tout accompli, où règne la plus parfaite unité. Examinons un tout, par exemple l'homme ; nous verrons quel a

CRÉATURKS CORPORELLES. 1 47

été le dessein de Dieu en créant la matière. Je remarque d'abord que chaque partie existe pour produire des actes : ainsi mon œil est fait pour voir. La partie la moins noble existe pour celle qui l'est davantage : les sens pour l'intelligence, dont ils sont les serviteurs. La partie existe aussi pour la beauté et la conservation de l'ensemble. De même les créatures matérielles sont destinées à produire des actes. Elles ont une sphère d'activité bien restreinte, il est vrai, mais où elles se meuvent et agissent. Elles obéissent h l'homme, qui les soumet à son empire et les façonne à son gré. Chacune d'elles, fixée à sa place, conserve l'ordre dans la variété et relève la beauté de l'ensemble ; mais en dernière analyse, elles existent pour manifester la bonté de Dieu, et procurer sa gloire en la racontant aux créatures intelligentes. Dieu n'a fait aucune injustice aux corps en les abaissant au degré le plus infime des êtres. Accuse-t-on d'injustice l'architecte qui, n'ayant égard qu'à la beauté de son œuvre, donne à certaines pierres une place d'honneur, à d'autres une place obscure où elles restent inaperçues? Ainsi Dieu, pour la beauté de l'univers et sans blesser aucun droit, a fait ces humbles créatures qui ne sont que matière.

3. Quelle que soit leur infériorité dans la hiérarchie des êtres, les créatures corporelles viennent de Dieu immédiatement, et sans l'intermédiaire de créatures plus excellentes. Des philosophes ont prétendu que les créatures avaient été produites l'une par l'autre, les plus excellentes ayant donné l'être aux moins bonnes. Ce sentiment n'est pas soutenable. Il repose sur ce principe, que les êtres inférieurs étant gouvernés par les êtres supérieurs, doivent aussi en avoir reçu l'être. L'ordre delà création ne consiste pas en ce que des créatures donnent l'être à d'autres, mais en ce que la sagesse divine produise des êtres divers et subordonnés les uns aux autres. Comment une créature pourrait-elle donner à une autre le fond même de son être ? Un effet suppose une cause d'autant plus élevée, qu'il est plus commun et plus général. Etre est plus général que vivre, et vivre que pen-

ser. 11 y a des êtres qui ne vivent point, il y en a qui vivent et n'ont pas la pensée. L'être étant l'effet le plus général, ne peut venir que de la cause la plus étendue et la plus élevée, de la première de toutes les causes, de. Dieu. C'est pourquoi Moïse dit, sans supposer à Dieu le concours d'aucun intermédiaire : In principio creaxit Deus cœlum et terrain.

Nous avons vu d'ailleurs que Dieu seul peut créer. (Q. xlv.)

OUEST. LXVI A LXXIV. OEuvre de distinction et d'ornementation.

* Je.demanderai au lecteur la permission de ne pas suivre la Somme, dans l'analyse de ces questions, aussi scrupuleusement que de coutume. Les erreurs de l'ancien système solaire (1) qu'a nécessairement suivi saint Thomas, en feraient un mauvais guide. J'ai cru plus utile d'extraire, parmi les explications de la Genèse que donne le saint docteur, celles qui sont admissibles, et d'y ajouter quelques développements plus conformes aux découvertes de la science moderne.

1 . L'univers ne resplendit pas, aussitôt créé, de cette beauté que nous lui voyons. Dieu créa d'abord la masse du monde, le fond dont il allait tirer son œuvre. Il n'y avait, dans cette masse informe, ni ordre, ni dessein marqué. Les éléments confondus n'avaient pas encore entendu la voix qui devait assigner à chacun une place distincte. C'était ce chaos, dont tous les peuples ont conservé le souvenir. Moïse représente de la manière suivante, ce désordre et cette confusion de toutes choses : Tenebrœ erant super faciem abyssi : les ténèbres couvraient la face de la terre, dit-il, faisant allusion au désorde qui régnait dans l'obscurité de l'espace. Puis il vient au chaos de la terre : Erat inanis, ou, suivant une autre traduction, invisibilis. Elle était entièrement recouverte parles eaux, qui la rendaient stérile et invisible. Il manquait à la terre un autre ordre, une autre perfection ; erat

' (I) Le système de Ptolémée.

vacua, elle était -vide, c'est-à-dire, submergée de toute part, elle n'avait pas encore produit ces trésors de moissons, de verdure et de fleurs, sans lesquels, en effet, la terre paraît vide et dépouillée. Disons maintenant comment Dieu tira de ce chaos, l'ordre, la beauté et la splendeur qui ravissent notre admiration.

2. 11 a lui-même inspiré à Moïse l'histoire de ce grand travail. Dieu, dit l'écrivain sacré, mit six jours à l'œuvre de la création. Sans doute, s'il l'avait voulu, il l'aurait achevé en un jour, en un moment. Un seul trait de sa main aurait dessiné l'univers et marqué à chaque être la place qu'il doit occuper. Mais il a voulu y consacrer plusieurs jours et procéder par degrés, afin de montrer que s'il a fait l'univers, c'est sans contrainte, avec liberté et indépendance. Il a prouvé par là qu'il est libre de faire ou de ne pas faire, qu'il peut à son gré contenir ou exercer sa puissance.

Le premier jour, Dieu fit la lumière. Il dit : « Que la lumière soit, » et la lumière fut. Le deuxième jour, il fit le firmament, cette voûte azurée qu'un poëte (1) appelle le pavillon de l'homme. Le troisième, il sépara les eaux d'avec la terre, et les réunit dans le bassin des mers. Le même jour, la terre étant déchargée du poids des eaux, il lui donna la vertu de produire des plantes, des fleurs, des fruits de toute espèce. Le quatrième jour, il créa les astres, ces globe» lumineux qui brillent à la voûte du ciel. Le cinquième jour, il créa les oiseaux qui volent dans les airs, les poissons qui nagent dans les eaux. Le sixième jour, il fit les animaux qui vivent à la surface de la terre. Enfin, le monde était paré avec une magnificence royale. C'était un palais, tout prêt à recevoir le maître qui devait l'habiter. Dieu alors semble se recueillir en lui-même. 11 avait fait les autres créatures d'un seul mot et comme en se jouant. Quand il arrive à l'homme, on voit qu'il s'agit d'une créature plus excellente. Comme s'il fallait, pour lui donner l'être, le concours des trois personnes divines réunies

(1) Gilbert.

en conseil : « Faisons, dit-il, faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Qu'il soit le roi de ce monde, qu'il commande aux oiseaux de l'air, aux poissons des mers, aux bêtes de la terre. » Et il fit l'homme à son image et à sa ressemblance, et il bénit toutes les créatures, et il trouva que son œuvre était belle. * En méditant le récit de Moïse, on admire l'ordre qui présida au grand œuvre de la création, qui lit paraître les choses successivement, chacune prenant sa place au temps opportun et au moment où on voudrait l'appeler, si elle était absente. Loin de nous, bien entendu, la pensée de contrôler le saint livre, mais après l'avoir baisé avec respect, il est permis de se tenir prêt à en rendre compte. Dans des temps qui ne sont pas loin de nous, il était de mode, parmi les savants, de contredire la Genèse et de la prendre en flagrant délit d'erreur. On avait insurgé contre la Bible toutes les sciences. Ne négligeant rien pour assurer le succès du complot, les conjurés avaient envoyé dans toutes les parties du monde, des commis à la recherche de preuves contre la cosmogonie de Moïse. On interrogeait les Cafres, les Hottentots, les Chinois, et l'on revenait avec un bagage d'arguments antibibliques. L'Encyclopédie, cette tour de Babel, comme l'appelait un de ses fondateurs, redisait au monde tous ces échos de l'impiété savante.

Les Lettres de quelques juifs furent un fouet vengeur, avec lequel l'abbé Guénée flagella sans pitié ces prétendus savants. Mais ce qu'il y a de bien étonnant, c'est le témoignage rendu récemment par la science elle-même. Sans le savoir, sans y penser, les savants d'aujourd'hui tiennent le langage de Moïse. Les progrès de la science ont réduit à néant tous ces systèmes que le dix-huitième siècle avait élaborés à grands frais, aveuglé par un esprit de mensonge et de coterie. Toutes ces machines de guerre se sont brisées d'elles-mêmes, et à peine quelque savant venu un siècle trop tard, daigne en ramasser les débris. Oui oserait soutenir, comme l'Encyclopédie, que le monde, au lieu de six mille

ans d'existence, en compte au moins cent mille? Après les progrès de la géologie, ce sont des vieilleries renouvelées des Grecs. Cuvier est d'accord avec Moïse qui écrivait plus de trois mille ans avant lui (1). « La dernière séance de l'Académie des Sciences ne parle pas autrement que la Genèse (2). » C'est bien le cas de dire : Un peu de science éloigne de la religion ; beaucoup y ramène (3).

Mais, selon Moïse, la lumière fut créée le premier jour, et le soleil, le quatrième. Comment cela? La lumière venant du soleil, l'effet a donc été antérieur à la cause?

La science a été longtemps sans pouvoir expliquer cette difficulté d'une manière satisfaisante. Saint Thomas et tous les théologiens, jusqu'au dix-septième siècle, s'en lirent fort mal. Le premier jour, disent-ils, Dieu créa seulement ce qui devait être plus tard la lumière et qui n'en était alors que le fond ou la matière première. Le quatrième, il lui aurait donné sa forme et sa beauté en la réunissant dans un seul corps appelé le soleil. D'autres ont imaginé une nuée lumineuse créée le premier jour et réunie au soleil le quatrième. Bossuet, avant de connaître ou d'adopter le système des ondes lumineuses, y allait plus franchement. Il avouait son impuissance à expliquer le texte sacré, et comme le dernier des fidèles, il faisait humblement un acte de foi : rien de plus beau, de plus héroïque dans la vie des saints. Cet acte de foi et d'humilité lui a sans doute plus compté devant Dieu que tout son génie et toute son éloquence. Mais, aujourd'hui, nous pouvons rendre hommage à la Bible sans faire un acte de loi. D'après Descartes, et son opinion est généralement suivie,

(i) «Je pense, avec MM. Deluc et Dolomieu, que s'il y a quelque chose de démontré en géologie, c'est que la surface du globe a été la victime d'une grande et soudaine révolution, dont la date ne peut remonler beaucoup plus haut que cinq ou six mille ans. » (Cuvier, Discours, p. 139, 282.)

(•») Lacordaire.

(3) Voir à ce sujet le Discours du cardinal Wisman* sur les sciences natur,-'les, \'e partie.

1 o2 LA THÉOLOGIE DE SAINT THOMAS.

la lumière ne vient pas du soleil par émission, c'est une substance éthérée répandue dans l'espace, et qui a besoin, pour être lumineuse, que le soleil la mette en vibration. La lumière qui m'éclaire, ce sont des ondes éthérées qui frappent mes yeux, comme le son n'est autre chose que de l'air agité dont les ondulations frappent mon oreille. D'après ce système, le récit de Moïse est facile à expliquer. Le premier jour, Dieu créa la substance aérienne appelée lumière ; mais elle n'eut la vertu d'éclairer d'une manière permanente et régulière que le quatrième jour, lorsque le soleil brillant à la voûte des cieux l'eut mise en vibration. Nous trouvons dans le récit de Moïse une autre contradiction apparente : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Le ciel, c'est le firmament ; or, le firmament fut créé le second jour? Moïse, au début de son récit, s'exprime d'une manière générale, et vient ensuite à l'œuvre de chaque jour en particulier. Dieu, dit-il, a créé le ciel et la terre. Le premier jour, il fit la lumière; le second jour, le firmament. Comme si je disais : Cet architecte a bâti ma maison. D'abord, il a jeté les fondements ; puis, il a fait les murailles, le toit, etc.

Le troisième jour, Dieu sépara les eaux d'avec la terre. Elle n'avait jusqu'alors ni beauté ni fécondité. Les eaux qui la recouvraient empêchaient la germination des plantes : aquœ congregatœ sunt in unum locum et apparuit arida. Voilà les eaux séparées. Elles entrent dans le réservoir des mers, et jamais, malgré la fureur de leurs flots, elles ne franchiront la barrière qui leur est assignée à l'origine du monde.

Le même jour -.Protulit terra herbam virentem : voilà la fécondité de la terre. Désormais pourvoyeuse et nourrice du genre humain, elle tirera de son sein les aliments qui doivent nourrir le corps de l'homme, les vêtements qui le mettront à l'abri des injures de l'air.

Ici se présente encore une difficulté. Plus tard, lorsque Dieu punit la désobéissance d'Adam, il lui dit : La terre sera mau-

dite ; elle produira pour toi des ronces et des épines. Ne semblet-il pas que la germination des plantes n'eût pas lieu avant cette malédiction?

Des plantes de toute espèce couvraient déjà la terre; mais il n'y en avait aucune qui vînt punir l'homme en déchirant ses pieds et en entravant sa marche. Il y avait déjà des plantes armées de pointes, mais ce n'était pas pour punir l'homme, comme celles

dont Dieu parle en disant: Germinabit tibi

3. Nous avons vu l'œuvre de création et de distinction. Dieu créa d'abord la substance de l'univers, masse informe et confuse. Puis il sépara les éléments et mit chaque chose à sa place, ce qui fit la perfection de l'univers; mais ce n'était pas encore son ornementation. La Genèse nous donne assez à entendre que l'ornement n'est pas la perfection, lorsqu'elle sépare ces deux choses : lgitur perfecti sunt cœli et terra , et omnis ornatus eorum. (n, 1.) En effet, quand l'homme est-il parfait? Lorsqu'il possède toutes les parties intégrantes de l'homme et que chacune d'elles est à sa place respective. Qu'est-ce qui fait l'ornement de l'homme? Une chose extérieure, le vêtement. Dieu, après avoir fait la masse du monde, sépara ses parties et les mit à leurs places respectives, et son œuvre fut parfaite. C'est alors qu'il la vêtit. 11 mit à l'ornementation trois jours comme à la création et à la distinction.

Le premier jour de l'ornementation, ou le quatrième de son œuvre, Dieu fit les globes lumineux qui brillent au firmament, le soleil, la lune, les étoiles; ce fut l'ornement du ciel. Voyez avec quelle sagesse Moïse dit la fin pour laquelle ils furent créés : l'utilité et l'avantage de tous les peuples. On peut dire qu'une chose existe pour quatre fins, savoir : ses actes propres, l'utilité des êtres plus nobles qu'elle, la perfection du tout, la gloire de Dieu. De ces quatre lins, Moïse n'en assigne qu'une aux astres, l'utilité : In ministerium cunctis gentibus. De quelle utilité les astres sont-ils pour l'homme ? Ils nous dirigent en éclairant nos travaux : Ut luceant in firmamento et

illuminent terrain. Ils produisent le changement des saisons, ces vicissitudes qui éloignent l'ennui, conservent la santé, apportent successivement ce qui est nécessaire à la vie : Ut sint in tempora et aies, et annos. Ils nous invitent aux affaires, nous disent lesquelles doivent nous occuper, selon qu'ils annoncent un temps pluvieux ou serein : Ut sint in signa. Jouirions-nous de ces bienfaits, si c'était toujours l'hiver ou toujours l'été? Mais la raison principale pour laquelle Moïse ne parle que de leur utilité, c'est qu'il fallait éloigner des Juifs, enclins, comme tous les peuples, à l'idolâtrie, l'occasion de tomber dans cette impiété : Ne forte elevatis oculis ad cœlum, videas solem et htnam, et omnia astra cœli} et errore deceplus adores ea et colas, quœ creavit Deus in ministerium cunctis gentibus. (Deutér., iv, 19.)

L'ornementation de la terre a donné lieu à une nouvelle objection : ce sont les astres qui font naître et croître les plantes. Comment expliquer cela, si les plantes furent créées le troisième jour et les astres le quatrième ?

Les astres n'engendrent pas les plantes. Ils font seulement germer les semences qui existent, épanouir les fleurs et mûrir les fruits. C'est donc à tort que les Egyptiens adoraient les astres comme les pères des plantes, les plantes comme filles ou fils de dieux et dieux aussi :

Felices génies quibus hœc nascuntur in hortis Numinà !

L'écrivain sacré dit que Dieu fit, pour éclairer le monde, deux luminaires, dont l'un doit présider au jour, l'autre à la nuit. Il ne faut pas en conclure que Moïse regarde la lune comme le plus grand des corps célestes, après le soleil. Il veut seulement citer les deux astres qui nous font le plus sentir leur influence. Quelle étoile agit sur la température et soulève l'Océan, comme fait la lune?

Le cinquième jour, Dieu orna l'air et la mer. Il répond au deuxième de la création. Comme ce fut le deuxième jour que

Dieu sépara les eaux et créa l'air, il convenait que ce fût le cinquième qu'il créât les habitants de ces deux éléments. Les oiseaux eurent pour empire les espaces de l'air ; les poissons, les sentiers de l'Océan. Les uns et les autres furent destinés à porter partout le mouvement et la vie. Donc ils sont un ornement.

Le sixième jour, Dieu créa la terre. Il créa les animaux qui vivent à sa surface, les uns rampant péniblement, les autres plus agiles, d'autres légers et prompts comme l'oiseau. C'est avec raison que Moïse fixe au sixième jour la création des animaux terrestres. 11 vient de parler du ciel et de ce qui en est l'ornement, puis de l'espace compris entre le ciel et la terre, et qui a reçu aussi sa décoration. Il est juste de dire quel est l'ornement de la terre.

Mais les poissons et les oiseaux furent bénis le cinquième jour. Les animaux terrestres, quoique plus semblables à l'homme, n'ont pas reçu de bénédiction, puisqu'ils n'étaient pas créés?

Moïse, il est vrai, ne rapporte pas cette bénédiction, mais nous avons le droit de la supposer. La bénédiction est une promesse et un gage de fécondité. Or les animaux terrestres sont féconds. Si l'Ecriture parle de la bénédiction donnée à l'homme avec la promesse de la fécondité, elle l'a fait pour deux raisons particulières : d'abord parce que l'homme doit engendrer des élus, ensuite pour montrer que la génération n'est pas un mal, et confondre les hérétiques qui devaient plus tard le nier.

Enfin les animaux inutiles ou nuisibles à l'homme, comme les bètes venimeuses, les bêtes fauves , n'ont dû, ce semble, être créés qu'après le péché ?

Saint Thomas donne pour réponse la comparaison suivante : l n homme entre dans un atelier, et voyant des outils dont il ignore l'usage : A quoi bon, dit-il, tous ces instruments ? Ils sont inutiles. Il pose par mégarde le pied dans une fournaise, ou sur un morceau de fer rouge : Tout cela est mauvais, dit-il a\ee fureur. Qu'on anéantisse le fer et le feu. Que fait l'ouvrier ? Il se met à rire en disant : Voilà un insensé. Il appelle

inutile ou mauvais, tout ce dont il ne voit pas l'utilité ! Ainsi les animaux même les plus cruels ont été créés par Dieu, et existèrent avant le péché : mais le péché ayant troublé les desseins de Dieu, des créatures qui seraient restées innocentes, nous sont devenues hostiles. D'ailleurs, il n'est rien d'inutile dans le monde. Ce qui nous paraît superflu, a son utilité, sert à l'intégrité et à la beauté de l'ensemble, comme, dans notre maison, il y a des choses qui ne sont pas nécessaires, mais qui en complètent l'ornement.

4. Il nous reste à expliquer les trois choses que l'Ecriture assigne au septième jour : le complément de l'œuvre de la création, le repos de Dieu, et la bénédiction et la sanctification de ce jour.

L'Ecriture dit, avec raison, que Dieu mit le couronnement à son œuvre le septième jour. Il faut distinguer deux sortes de perfection : la première, c'est la forme, la beauté qui naît de l'intégrité de l'ensemble. La seconde, c'est la fin pour laquelle l'œuvre existe. La seconde est subordonnée à la première et en dépend totalement. C'est parce qu'une statue est belle, qu'on lui donne une place choisie. La fin de l'œuvre de la création ne sera obtenue qu'au dernier des jours, lorsque le nombre des élus étant accompli, Dieu enlèvera ce monde comme le soir on enlève une tente désormais inutile. La perfection qui naît de l'intégrité de l'ensemble, la création l'avait acquise le septième jour. Toute chose alors existait, ou dans la matière dont elle devait sortir, comme Eve en Adam; ou dans sa matière et sa cause, comme la postérité d-'Adam et d'Eve. Les âmes créées dans la suite des siècles, existaient en ressemblance dans l'âme de nos premiers parents : FiliusDciest in similitudinem hominum factus . (Phil., h, 7.) Enfin la gloire de la résurrection avait aussi son image. Les anges représentaient la spiritualité des âmes saintes, et les astres, l'éclat des corps glorieux. Nihil sub sole novum, jam enim prœcessit in sœculis quœ fuerunt ante nos. (Eccle., i, 10.)

Que faut-il entendre par le repos du septième jour? Il ne veut

pas dire, apparemment, que Dieu se soit reposé comme l'ouvrier fatigué d'un long travail. Le travail suppose du mouvement, et Dieu est un moteur immobile. 11 n'avait donc pas besoin de se reposer, dans le même sens que nous. Ce mot requievit est une expression métaphorique. Elle montre que Dieu, trouvant le nombre des créatures assez grand, cessa d'en produire de nouvelles. Elle montre aussi que Dieu suspendit le mouvement de désir qui l'avait porté à épancher son être sur des créatures. Car lorsque nous faisons volontiers une chose, il semble que le désir nous entraîne hors de uous vers elle. Je ne prétends pas qu'en créant, Dieu, comme nous en agissant, ait tendu vers une chose étrangère pour y trouver le bonheur. Il trouve en lui l'accomplissement de tous ses désirs et la béatitude. S'il désire autre chose, c'est par bonté, et afin de communiquer son bonheur dans les limites du possible.

Jésus-Christ a dit : Pater usque modo operatur et ego operor. (S. Jean, v, 17.) Dieu ne s'abstint donc pas de toute œuvre à partir du septième jour ?

L'œuvre de Dieu qui dure encore, c'est la conservation et le gouvernement de l'univers, mais ce n'est pas une œuvre nouvelle.

C'est avec raison qu'on dit que le septième fut béni et sanctifié : Benedixit Deus diei septimo et sanctificavit illum. Nous venons de voir que ce jour-là Dieu termina l'œuvre de la création, et cessa tout travail, si ce n'est celui de la conservation. Or, comment se fait la conservation des créatures ? Par la génération, dont la bénédiction est un gage et une promesse. Ainsi, après avoir dit que Dieu bénit les créatures, l'Ecriture ajoute : Et il leur dit : Croissez et multipliez-vous. (Genèse, i, 28.) Donc la bénédiction convient au septième jour.

En peut-on dire autant de la sanctification ? Oui, car ce jour, Dieu cessa d'appeler de nouvelles créatures à la vie, et rentra en lui-même, uniquement occupé à la contemplation de ses infinies

perfections; or une chose sainte, c'est une chose vouée à Dieu. Ce jour lui est consacré, en mémoire de son repos en lui-même. C'est donc avec raison qu'on l'appelle un jour saint.

Sans doute les corps sont, de toutes les créatures, les moins excellentes et les plus voisines du néant, mais malgré leur infériorité dans la hiérarchie des êtres, quel éclat ne revêtent-ils point, si on les considère comme les créatures de Dieu, l'œuvre sortie de ses mains, et partageant dans l'homme la destinée des esprits ! « Le roi de Macédoine disait : Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. Me permettez-vous de dire : Si je n'étais esprit, je voudrais être matière? Car je serais encore l'œuvre de Dieu, le fruit de sa pensée et de sa bonté. Son œil serait encore ouvert sur moi, et unie dans l'humanité à une âme immortelle, après l'avoir servie ici-bas dans ses besoins, je la servirais un jour dans un bonheur qui rejaillirait sur moi. » (Lacordaire.)

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