L'homme aurait-il eu besoin d'aliments matériels
De omni ligno quod est in paradiso comede. (Genèse, n, 16.) L'âme raisonnable est appelée tantôt âme, tantôt esprit : âme, quand on la désigne comme le principe de vie du corps : Factus est homo in animam viventem. C'est pourquoi le corps est appelé corps animal. On dit que l'âme est esprit, pour désigner son intelligence, sa raison. Quelles sont les puissances de l'âme qui donnent la vie au corps? Les puissances végétatives. Or, elles ne s'exercent que par l'usage d'aliments matériels, par la génération et l'accroissement. Après la résurrection, l'âme ne communiquera plus au corps que ce qui est esprit, intelligence. Voilà
pourquoi les corps ressuscites seront appelés spirituels. Ils n'auront plus besoin d'aliments matériels, mais les corps n'auraient pu vivre sans aliments semblables, dans l'état d'innocence. D'ailleurs, la cbaleur consumant et faisant évaporer les parties humides du corps, il fallait de la nourriture pour réparer cette déperdition et rétablir l'équilibre.
4. Le fruit de l'arbre de vie pouvait-il donner l'immortalité à l'homme innocent ?
Deux choses ruinent insensiblement nos corps et les font mourir. C'est d'abord la perte de l'élément humide et aqueux qui est en nous, et tempère la chaleur naturelle. Tous les arbres du paradis terrestre offraient à Adam un remède contre ce premier mal. C'est ensuite l'immixtion de substances étrangères qui, se mêlant à notre corps, diminuent peu à peu son énergie et son activité propres : ainsi à mesure qu'on verse de l'eau dans le vin, il perd sa saveur, puis sa force, et enfin n'est plus que de l'eau. Le corps, au commencement de la vie, est doué d'une telle énergie, qu'il retire des aliments, non-seulement tout ce qu'il faut pour réparer ses pertes, mais même pour se développer et croître; plus tard, il ne peut plus que réparer sa déperdition quotidienne ; dans la vieillesse, il ne peut même plus y suffire. De là la caducité, l'entière dissolution du corps. Le fruit de l'arbre de vie a\ait la vertu de remédier à ce défaut, et de mettre le corps d'Adam à l'abri des influences délétères des autres substances : « Une nourriture l'empêchait d'avoir faim, une boisson, d'avoir soif, l'arbre de vie, de ressentir les atteintes de la vieillesse. » (S. Aug.) Cependant, une cause finie ne pouvant produire un effet infini, un fruit de l'arbre n'avait pas la vertu de prolonger indéfiniment la vie humaine. Il en étendait les limites jusqu'à un temps déterminé, après lequel l'homme aurait été transporté dans le ciel, ou aurait eu besoin, pour reprendre une nouvelle vie, de manger un nouveau fruit.
OUEST. XCVIII. Xous venons de voir comment, dans l'état d'in-
nocence, les individus se seraient conservés. Voyons comment aurait eu lieu la conservation de V espèce. — \ . Il y aurait eu génération dans l'état d'innocence. Dieu dit à Adam et à Eve : Croissez et multipliez-vous. Comment l'auraient-ils fait, si ce n'est par la génération? Le péché eût été un grand bien, puisque sans lui le genre humain se serait éteint avec le premier homme et la première femme.
La nature a horreur de la destruction; elle aspire à la perpétuité. Ce qui ne doit durer qu'un temps n'est jamais l'objet principal vers lequel tendent ses mouvements ; elle ne se le propose que d'une manière accessoire, c'est-à-dire en le rapportant à autre chose, sinon, quand il aurait fini, le but de la nature paraîtrait vain et ses efforts inutiles. Comment procure-t-elle la perpétuité aux substances spirituelles ? En conservant les individus. Mais les substances corporelles étant composées de parties diverses, doivent tôt ou tard payer tribut à la mort. La nature ne peut conserver que les espèces, et cela par la génération. Les individus tombent en dissolution, mais auparavant, un certain nombre ont assuré la reproduction et la perpétuité de leur espèce.
2. La génération aurait eu lieu, dans l'état d'innocence comme dans l'état présent, par l'union d'un homme et d'une femme. « Quidam antiquorum doctorum considérantes concupiscerrîia* fœditatem quœ invenitur in coitu, in isto statu, posuerunt quod in statu innocentiœ non fuisset generatio percoitum. Unde Gregorius Nyssenus dicit in libro quem fecit [De homine, c. xvii), quod in paradiso aliter fuisset multiplicatum genus humanum, sicut multiplicati sunt angeli, absque concubitu, per operationem divinœ virtutis ; et dicit quod Deus ante peccatum fecit masculum et fœminam, respiciens ad modum gênera tionis, qui futurus erat post peccatum, cujusDeus prœscius erat. Sed hoc non dicitur rationabiliter. Ea enim quœ sunt naturalia homini, neque subtrahunlur, neque dantur homini per peccatum. Manifestum est au-
tem quod homini secundum animalem vitam, quam etiam ante peccatum habebat, naturale est generare per coitum, sicut etcaeteris animalibus perfectis, et hoc déclarant naturalia membra ad hune usum députata. Et ideo non est dicendum quod usus horum membrorumnaturalium non fuisset ante peccatum, sicut et cœterorum membrorum. Sunt igitur in coitu duo consideranda secundum praesentem statum. Unum quod naturee est, scilicet conjunctio maris et fœminse ad generandum. In omni enim generatione requiritur virtus activa et passiva. Unde, cum in omnibus in quibus est distinctio sexuum, virtus activa sit in mare, virtus vero passiva in fœmina ; naturœ ordo exigit ut ad generandum conveniant per coitum mas et fœmina. Aliud autemquod considerari potest, estquœdam deformitas immoderatœ conçu pi scentiae, quœ in statu innocentiœ non fuisset, quando inferiores vires omnino rationi subdebantur. Unde Augustinus dicit : « Ahsit ut « suspicemur non potuisse prolem fieri sine libidinis morbo, « sed eo voluntatis nutu moverentur illa membra quo caetera, et « sine ardore et illecebroso stimulo, cum tranquillitate animae et « corporis. » (Deciv. Dei, 1. XIV, c. xxvi.)
OUEST. XCIX. Condition des enfants qui auraient été engendrés dans Vétat d'innocence. — 1. Us auraient pu, dès le moment de leur naissance, produire tous les actes qui conviennent aux enfants. L'homme ne doit suivre que la foi ou la raison ; la foi est sa règle, quand il s'agit de choses surnaturelles ; la raison, quand les forces de la nature suffisent. Ce principe établi, il est naturel qu'aujourd'hui l'enfant nouvellement né n'ait pas le libre usage de ses membres, à cause, d'un côté, de la trop grande quantité du cerveau, et de l'autre, de l'humidité de cet organe. Une masse si humide ne peut mouvoir les ressorts qui sont les instruments du mouvement. Mais la foi nous enseigne que Dieu fit l'homme droit. Cette rectitude, dit saint Augustin, consistait en ce que les sens obéissaient au moindre désir de la volonté bien ordonnée. Ils étaient parfaitement soumis à la volonté, toutes les fois qu'elle ne sor-
tait pas du cercle de ses attributions naturelles. L'enfant qui aurait voulu faire des actes convenables à l'enfance, comme de sucer les mamelles de sa mère, de marcher sans tomber, etc., n'aurait-il pas eu une volonté bien ordonnée ? Ainsi les enfants n'auraient pas eu les forces d'un homme fait, mais celles qu'il leur aurait fallu pour produire les actions de leur âge.
OUEST. C. Condition dans laquelle les enfants seraient nés, quant à la justice. — Ils seraient nés dans la sainteté et la justice, comme ils naissent aujourd'hui dans le péché; carie principe générateur produit toujours un être de même espèce que lui, et la justice était un don surnaturel dont Dieu avait orné l'espèce humaine. Mais ils ne seraient pas nés, confirmés en grâce, c'està-dire ne pouvant perdre la sainteté. Leur condition n'aurait pas été meilleure que celle de nos premiers parents : or, la sainteté de ceux-ci n'était pas inamissible, puisque, de fait, ils l'ont perdue (1).
OUEST. CI. Leur condition quant à la science. — 1 . Comme nous l'avons dit, partout où manque l'autorité de la foi, il faut suivre la raison. La première gardant le silence touchant cette question, que nous dit la seconde? L'âme destinée à vivre unie à un corps ne peut produire parfaitement ses actes sans le concours des organes. Elle n'acquiert la science que par l'action des sens. Ces enfants, ne jouissant pas du libre usage de toutes leurs facultés physiques, n'auraient pu avoir, dès leur naissance, une science accomplie. Ils l'auraient acquise avec l'âge, suivant le développement de leurs corps, comme ils auraient été confirmés en grâce après l'exercice et le bon usage de leur liberté. Mais cette science n'aurait pas été le prix de longues études. Ils l'au-
I) Quelques auteurs prétendent qu'ils auraient été confirmés en grâce dès leur naissance, c'est-à-dire qu'ils n'auraient pu perdre la sainteté originelle. Mais ce sentiment parait peu probable, pour la raison que vient d'en donner saint Thomas.
raient acquise sans peine et sans effort, comme on apprend quand on entend raconter.
2. Ils n'auraient pas eu, aussitôt après leur naissance, l'usage de la raison. L'usage de notre raison dépend des forces sensitives. Si quelque obstacle en suspend l'exercice, la raison est privée de ses actes, comme on le voit dans le sommeil et la frénésie. Les puissances sensitives dépendent du jeu de nos organes. Ces organes étant liés ne peuvent mettre nos puissances en actes. Or, à cause de l'humidité de leurs cerveaux, tels seraient les organes, et par conséquent les puissances sensitives et la raison de ces enfants. Cependant leur raison serait plus parfaite que celle des enfants nés dans l'état de péché. Ils comprendraient les actions de l'enfance. Ils auraient l'intelligence des puérilités qu'ils font aujourd'hui par instinct.
QUEST. Cil. Lieu qu'habita l'homme innocent. — Dieu, après avoir orné son corps et son âme de dons si précieux, lui prépara une habitation digne de lui. Il planta de sa main un jardin délicieux appelé le paradis terrestre. L'Orient, dit saint Isidore, fut le lieu que Dieu choisit, parce que c'est le pays le plus beau de la terre, et que la lumière nous vient de l'Orient. Quatre grands lleuves l'arrosaient et répandaient partout la fraîcheur et la fécondité. Un air pur, un ciel sans nuage, une terre verdoyante, produisant sans culture toute sorte de fleurs et de fruits, il n'est rien que Dieu n'eût fait pour embellir ce séjour de l'innocence. C'est là qu'il transporta l'homme : Tulit Dominus Deus hominem.W le chargea de cultiver et de garder ce jardin : 1 1 operaretur et custodiret eum. Ce n'est pas, je viens de le dire, que cette terre eût besoin, pour être féconde, que l'homme l'arrosât de ses sueurs. Adam devait travailler attiré par le plaisir, non contraint par la nécessité. Mais quelle est cette garde que Dieu lui confia? Aucun ennemi ne menaçait d'envahir le paradis terrestre et d'en expulser le premier homme ? Ces paroles signifient qu'Adam devait en conserver la beauté; qu'il devait toujours retrouver dans son
Eden, l'éclat et l'harmonie qu'il avait le jour où il en prit possession. Ces paroles rappelaient aussi à Adam la garde qu'il devait faire sur lui-même. Il devait veiller sur les mouvements de son cœur, et n'y pas laisser entrer le mal. Il devait orner son àme et l'embaumer du parfum des vertus, comme Dieu avait orné ce jardin de fleurs, et embaumé l'air de leurs parfums.