CHAPITRE X
Nous avons vu la création du monde, la distinction générale des choses, puis, venant à chaque espèce de créature en particulier, nous avons parlé de la créature spirituelle, de la créature matérielle, enfin de l'homme, qui est l'anneau de jonction entre le monde des esprits et celui des corps. Comment est gouverné cet univers sorti des mains de Dieu ? Après l'avoir appelé du néant à l'être, son créateur l'abandonne-t-il à un aveugle hasard, ou en prend-il soin et le gouverne-t-il lui-même? Tel est l'objet de cette question.
OUEST. CIII. — 1. H y a quelqu'un qui gouverne le monde. Chaque être a une fin qu'il poursuit, et tous, de concert, tendent vers une fin commune. Jamais dans ce mouvement universel, le plus léger désordre, la moindre confusion. Comme en entrant dans une maison où règne l'ordre, où tout respire la propreté, où chaque objet rangé à sa place relève la beauté de l'ensemble, je dis qu'un homme intelligent et non le hasard gouverne cette maison ; de même, en voyant tant de créatures si diverses tendre vers une seule fin, sans qu'aucune divergence en trouble l'harmonie, n'ai-je pas raison de conclure que Dieu préside à leurs mouvements, leur a tracé la voie et les conduit à leur fin? L'univers est une maison parfaitement tenue , montrant dans la commune aspiration de ses habitants, la sagesse du père de famille qui préside à leurs destinées.
Les créatures intelligentes se portent d'elles-mêmes vers leur fin, les créatures sans raison y tendent, mues par Dieu, et suivant la voie qu'il leur a tracée, avec la régularité de la flèche qui, lancée par un adroit sagittaire, atteint sûrement le but : « Tua, Pater, providentia gubernat. » (Sag., xiv, 3.)
2. L'action de la Providence s'étend à tout sans exception. C'est une conséquence de la création. Ne serait-ce pas outrager Dieu, de dire qu'après avoir créé des existences, il n'en prend nul souci et les laisse devenir ce qu'elles peuvent? Dieu a-t-il tout créé? Oui, donc il gouverne tout ; rien n'échappe à sa sollicitude et à son empire. D'ailleurs, en créant, il s'est proposé une fin. Quand un peintre a conçu le plan d'un tableau, toutes ses pensées, tous ses efforts tendent à la même fin : chaque coup de pinceau est un pas vers le même but, comme une pierre posée à dessein dans l'édifice qu'un architecte veut élever. Ainsi la Providence gouverne tout selon le dessein de Dieu. Les événements les plus indifférents en apparence, les plus heureux ou les plus tristes, n'arrivent jamais sans un dessein providentiel. Il provoque quelquefois nos murmures parce que nous ne le connaissons pas, mais si un jour il nous est découvert, nous admirerons la sagesse qui l'a conçu. « Dieu a soin, non-seulement du ciel et de la terre, de l'ange et de l'homme, mais il n'abandonne pas le petit insecte qui rampe à terre, il songe au duvet de l'oiseau, à la parure de la fleur, à la feuille de l'arbre, et donne à chacune de ces parties la disposition qui lui convient. » [Cité de Dieu, 1. V, ch. xr.)
3. La Providence gouverne-t-elle tout immédiatement, ou se borne-t-elle à établir seulement des lois générales ? Il faut distinguer dans la Providence, le dessein et l'exécution. Le dessein appartient exclusivement à Dieu, mais l'exécution est quelquefois laissée à des causes secondaires. Un bon gouvernement doit faire sentir partout une action immédiate.' Il doit connaître non-seulement le général, mais aussi le particulier. Ainsi mon médecin ne doit pas savoir seulement ce que c'est en
général que ma maladie, mais telle qu'elle est en moi, plus ou moins grave, et dans quel rapport avec ma complexion. Si le gouvernement de Dieu réunit toutes les conditions d'un bon gouvernement, il connaît tout par lui-même et immédiatement. Mais le but d'un bon gouvernement, c'est de conduire ses sujets à la perfection. C'est ce que la Providence fait à notre égard. Afin de nous communiquer la plus grande part possible de sa bonté, Dieu, dont l'essence est la bonté, nous élève à la dignité de cause. Nous participons à sa causalité, nous sommes avec lui cause de certaines choses. Ainsi le maître procure la gloire de son élève en le chargeant d'instruire les autres et de causer en eux la science.
4. N'arrive-t-il jamais rien en dehors du gouvernement divin ? C'est la cause la plus universelle, la cause première, dont relèvent toutes les autres. Il peut bien arriver quelque chose contre le dessein d'une cause particulière, parce qu'une autre plus universelle l'empêche de produire son effet ; par exemple, l'indigestion peut provenir de la grossièreté des aliments ; celle-ci se rapporte nécessairement à une autre cause, et ainsi, en remontant une série de causes, il faut que nous arrivions à la plus universelle. Quelle cause est plus universelle que Dieu ? C'est la cause suprême, indépendante, qui embrasse tout, et à la puissance de laquelle rien ne saurait résister. Ce qui paraît d'un côté sortir de son domaine, y rentre considéré sous un autre aspect. 11 n'y a donc rien en ce monde d'éventuel et de fortuit, et le hasard est un mot vide de sens. Derrière le voile des événements qui remplissent notre vie, une main invisible fait mouvoir des ressorts, et dirige tout au gré d'une volonté souveraine (1).
OUEST. CIV. Premier effet du gouvernement divin, qui est la conservation de toutes choses. — 1. Les créatures ont besoin de Dieu pour conserver leur être. On peut conserver quelqu'un de plusieurs manières : d'abord en éloignant de lui ce qui l'aurait fait périr. Ainsi je conserve un enfant si je l'empêche de tomber dan? (1) L'homme s'agite, mais Dieu le mène. (Fénelon.}
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le feu. 11 y a des choses que Dieu conserve de cette manière, mais il en est dont le mode de conservation est différent ; ce sont les choses que des agents contraires ne peuvent corrompre. Je conserve une chose, quand elle dépend tellement de moi, que si mon action sur elle cesse de se faire sentir, à l'instant même elle cesse d'exister. C'est de cette manière que toutes les créatures ont besoin d'être conservées par Dieu. En effet, les agents secondaires ne donnent pas à leur œuvre l'être, mais la manière d'être ou la forme. L'architecte se sert, pour faire une maison, de ciment, de bois, de pierres, qui existaient déjà. Il ne fait que disposer et ordonner tous ces matériaux. Mais leur être, d'où vient-il ? De Dieu, sa cause première. Comment cet effet existet-il? Il y a des effets qui existent, même après la cessation de leur cause : ainsi la chaleur dans l'eau. D'autres effets cessent avec la cause : l'air, quand le soleil cesse de rayonner sur lui, perd sa clarté. Il en est ainsi de l'être des créatures, leur raison d'être à tel moment n'étant pas une raison d'être au moment qui suit. Si Dieu cessait de faire rayonner son être sur elles, à l'instant même elles cesseraient d'exister, comme l'air cesse d'être lumineux quand le soleil est descendu à l'horizon.