CHAPITRE PREMIER
* Le voyageur aime à suspendre de loin en loin sa course, afin de recueillir ses souvenirs, de rappeler à sa mémoire les pays qu'il a visités, les monuments qui furent l'objet de son admiration, et de faire ainsi renaître des impressions qui s'effacent trop vite. Ce coup d'œil rétrospectif a un autre avantage. Il relie le chemin parcouru à celui qui reste encore à faire, et met ainsi de l'unité dans notre voyage. J'ai cru qu'il ne serait pas inutile d'offrir au lecteur une rapide synthèse des questions que nous avons successivement traitées.
Nous avons vu d'abord ce que c'est que la théologie : c'est la science des choses révélées , science supérieure à toutes les sciences profanes, puisque ses principes viennent directement de Dieu. Nous avons ensuite exposé les preuves de l'existence de Dieu et ses principaux attributs. Nous avons dit jusqu'à quel point les créatures peuvent le connaître, ce qu'il connaît luimême et ce qu'il veut. Après avoir montré ce qui ce cerne la substance divine, nous avons parlé de la trinité do >• ies. 11 y a en Dieu un principe intelligent. De ce principe pi le le Verbe, de l'un et de l'autre procède l'amour ou le Saint-Esprit. Nous trouvons dans l'homme une image de cette double procès-
sion, avec cette différence qu'en Dieu, le Verbe et l'amour sont des personnes vivantes. Toutes les œuvres qui précèdent s'accomplissent dans le sein de la Divinité. Dieu en produit d'autres dont les effets sont extérieurs. Il existait seul, contemplant ses infinies perfections et jouissant en lui-même d'un bonheur parfait. Sa bonté l'a porté à créer les mondes, afin de pouvoir communiquer son bonheur. A sa voix, tout ce qui vit et respire est sorti du néant : le monde spirituel, le monde matériel, et l'homme qui reproduit dans sa double nature, un abrégé de ces deux mondes. Enfin il existe une Providence qui veille sur chacune de ses créatures, et gouverne tout avec force et douceur.
Après avoir étudié le modèle, il faut connaître l'image. Nous portons en nous l'image de Dieu, parce que nous sommes comme lui intelligents, libres et maîtres de nos actions. La première question dont nous avons à nous occuper est donc celle des actes humains. Mais la fin que l'homme se propose étant le principe de ses actions, il convient de parler, avant tout, de la fin dernière de l'homme.
OUEST. I. — 1. L'homme en agissant se propose toujours une fin.
On appelle actes humains ceux que nous produisons en qualité d'hommes et qui nous distinguent clés créatures sans raison. D'où vient la distinction entre l'homme et la bête ? Celle-ci agit, conduite par un instinct aveugle. L'homme est un agent doué d'intelligence et de volonté, pouvant, par son libre arbitre, choisir entre des choses différentes et contradictoires. Or une faculté ne produit son acte, qu'attirée par son objet. L'intelligence perçoit, la volonté produit un acte qui la rapproche, qui la met, s'il est possible, en possession de l'objet perçu par l'intelligence. L'homme n'agit pas autrement, donc il assigne toujours une fin à ses actes.
Quant à ceux qu'il produit instinctivement, comme de soupirer, de porter les mains en avant pour protéger son corps, etc.,
on les appelle avec raison des actes de V homme , plutôt que des actes humains : ils n'ont pas de fin déterminée. Cependant ils en ont une, vague et confuse : c'est de soulager la nature, en produisant un acte qui lui est conforme.
2. Les actes humains tirent leur distinction spécifique de la fin qu'on leur assigne. Ils ne sont actes humains que lorsqu'ils viennent du libre arbitre, c'est-à-dire de la volonté éclairée par l'intelligence. Or, qu'est-ce qui met ma volonté en action? la fin que je me propose d'atteindre. Elle est dans la pratique ce que les premiers principes sont dans la théorie. Elle est la source de l'acte; c'est la fin qui le conçoit et l'enfante. Or, l'être engendré tire sa forme spécifique du principe dont il émane. Celui-ci est-il un homme", un animal, une plante? l'être qu'il produira sera de la même espèce, homme, animal ou plante. Ainsi les actes varient en raison de la fin qu'on se propose, et la fin de nos actes en est toujours le principe.
3. L'homme peut-il avoir plusieurs fins dernières? Ce que nous appelons la fin dernière de l'homme, n'est pas sa ruine, c'est au contraire la perfection de son être et son couronnement. Elle doit tellement combler tous nos désirs, que nous n'ayons plus rien à souhaiter au delà. Comment notre fin acquise serait-elle multiple, renfermant tout ce qui est nécessaire à notre perfection ? car si elle nous laissait quelque chose à désirer, ce ne serait plus notre fin dernière.
Le principe d'où part la raison pour tirer des conclusions logiques, est toujours un : par exemple, le tout est plus grand que la partie, deux choses semblables ; à une troisième, sont égales entre elles, etc. La fin, avons-nous dit, est à l'action ce qu'est le premier principe à la spéculation. Donc, la nature, en désirant sa fin, aspire à ce qui est un, jamais à des objets multiples.
4. La fin dernière joue-t-elle un grand rôle dans les actions de l'homme? Tout ce que l'homme veut, il le veut pour sa fin dernière ou comme moyen qui y conduit. Le bien seul est l'objet de
la volonté. Quand notre volonté aspire à quelque chose, c'est vers un bien réel ou apparent, et ce bien est notre fin, ou un moyen d'y arriver. La perfection est le but constant de la nature : elle ne perd jamais de vue un ouvrage commencé. Nous pouvons en dire autant de l'art. Quand un peintre a fait le dessin de son tableau, chaque coup de pinceau est un pas vers la même fin.
On peut considérer aussi notre fin comme un premier moteur qui met en activité une foule de moteurs secondaires. Le bien parfait agit sur votre âme, l'attire à lui de mille manières. Elle ne connaît que lui, 'ne voit que ses attraits, et les biens imparfaits épars ça et là dans le monde, n'en sont à ses yeux que les reflets.
Nous faisons bien des actions frivoles ou sérieuses, sans penser à notre fin dernière ! comment dire que nous les faisons pour elle ?
Au moment où nous nous sommes déterminés à agir, elle avait notre première intention, et cela suffit pour qu'elle ait tous les désirs, toutes les intentions de notre volonté. Il n'est pas nécessaire, pour aller à Rome, que vous vous disiez à chaque pas : Je vais à Rome. La première intention subsiste tant qu'elle n'a pas été révoquée.
5. Tous les hommes ont-ils la même fin dernière? Ils désirent tous la perfection de leur être, et cette perfection c'est leur fin. Mais en quoi consiste la perfection? Ici commence la divergence d'opinion. Les uns vont la chercher dans les richesses, les autres dans la volupté, etc. De même le sens du goût, fait pour tout ce qui est doux, désire et cherche la douceur. Mais laquelle? les uns aiment la douceur du vin, d'autres la douceur du miel. La douceur la plus réelle et la meilleure, c'est évidemment celle qui plaît davantage au goût le plus sain. La vraie fin de l'homme, c'est celle que désire l'âme la mieux disposée et qui est la plus propre à perfectionner l'être humain. Or, toutes nos âmes ont la même nature.
OUEST. II. L'homme est né pour le bonheur ; c'est In m ferfec-
LA FIN DE L HOMME. c2o7
tion et sa fin dernière. Mais en quoi consiste le bonheur ? — 1 . Ce n'est pas dans les richesses.
On distingue des richesses de deux sortes : les unes, naturelles, comme les aliments, les habits, les maisons ; les autres, de simple convention, comme l'argent. Les premières peuvent-elles procurer le bonheur? Non, elles sont le soutien ou l'agrément de notre existence, mais elles n'en sont pas la fin. Les autres le sont encore inoins, car elles ne servent qu'à apprécier la valeur des aliments, des habits, etc.
Tout obéit à l'argent, dit l'Ecriture, il est le roi de ce inonde : où est l'homme qui ne court pas après l'argent? Quis est hic? et laudabimus eum. (Eccl., xxxi.)
Mais il ne faut pas estimer les choses d'après le jugement des sots, comme il ne faut pas juger des saveurs d'après ceux qui ont l'organe du goût malade, ni des couleurs d'après les aveugles. L'argent, malgré sa puissance, ne saurait réunir tous les biens; ceux de l'esprit ne sont pas des choses vénales. On peut nager dans l'opulence et n'avoir pas le sens commun : « Que servent ses trésors à l'insensé, puisqu'il ne peut acheter la sagesse ? » (Prov., xvii, 16.)
2. Consiste-t-il dans les honneurs ? Les honneurs rendus à quelqu'un, sont le signe et le témoignage de l'excellence qui est en lui. Mais qu'est-ce qui fait cette excellence ? c'est le bonheur ; bonheur accompli, s'il jouit du bien parfait, bonheur incomplet, si c'est seulement un écoulement, une participation de ce bien. De sorte que les honneurs mérités sont une conséquence, et non la cause du bonheur. Combien d'hommes entourés d'honneurs n'étaient pas heureux !
Cependant l'homme recherche naturellement l'honneur et respire avec avidité l'odeur de l'encens, même le plus grossier? C'est qu'il désire naturellement le bonheur ou la perfection, et que les hommages d'autrui, surtout ceux des hommes sages, sont un signe plus ou moins certain de la perfection qui est en lui. ». n
2o8 LA THÉOLOGIE DE SAINT THOMAS.
3. Le bonheur cousis te-t-il dans la renommée? La renommée est un tribut d'éloges accordés au mérite qu'on a reconnu ou cru reconnaître en nous. La connaissance des hommes ne produit pas en nous le bien ou le bonheur : au contraire, elle en procède, elle naît d'un bien commencé ou accompli dont l'existence s'est révélée. Mais la renommée, ou la gloire devant Dieu, est la cause du bonheur. La connaissance en Dieu est toujours cause de l'objet connu : c'est pourquoi elle n'est point sujette à l'erreur : « Il est éprouvé, celui à qui Dieu rend témoignage. » (Il Cor., x, 18.) Si la renommée, même celle qui est bien fondée, ne nous apporte pas le bonheur, que dirons-nous de tant de renommées usurpées, de ces captations de la gloire, si faciles et si fréquentes ? Loin de rendre heureux, elles font rougir en public et tourmentent en secret, par le contraste de l'éclat extérieur avec la honte intérieure. — Je puis être heureux, sans que la voix de la renommée publie ma gloire. Combien d'hommes trouvent dans l'obscurité l'apaisement de tous leurs désirs et le véritable bonheur !
Lutin la renommée, si bien fondée qu'elle paraisse, est fragile; quelquefois même elle ne survit pas à une faible rumeur. Or, la stabilité est une condition essentielle au bonheur.
4. Peut-être le bonheur ne consiste-t-il pas dans l'étendue de la puissance? Que manque-t-il à celui qui voit des millions d'hommes se courber devant lui, empressés à obéir au moindre signe de sa volonté? Non. cela n'est point encore le bonheur. Qui dit pouvoir, dit un principe et une suite de conséquences ; le bonheur, c'est une fin dernière.
D'ailleurs, on peut user de la puissance pour le bien et pour le mal, ce qui est incompatible avec le bien parfait. « La puissance humaine ne chasse pas les soucis, n'éloigne pas les angoisses de la crainte. Appellerez-vous puissant (I) celui qui a autour de lui de nombreux satellites et craint ceux qu'il fait trembler"? » (Boèce, De consolât.)
(i) Encore moins heureux...
Comment aucun de ces biens, la puissance, la renommée, les honneurs, les richesses, serait-il le bonheur?
Le bonheur étant le souverain bien, ne souffre avec lui rien de mauvais. Or, les quatre biens que j'ai nommés, sont également le partage des bons et des méchants.
Il est de l'essence du bonheur qu'il suffise à l'homme et le satisfasse pleinement. Pour être heureux, il faut que rien ne vous manque et que tout, sans exception, succède au gré de vos désirs. On a vu des hommes qui possédaient en abondance tous ces biens, y renoncer volontairement, ne trouvant en eux, au lieu du bonheur, qu'ennui et dégoût.
Le souverain bien ne doit porter à personne aucun préjudice. Les richesses de l'un sont quelquefois la ruine de l'autre, et de plus, peuvent nuire à celui qui les possède. On peut en dire autant de la puissance, de la renommée et des honneurs.
Enfin l'homme est conduit au bonheur par des principes intérieurs, puisque c'est la nature qui lui en donne le désir. Ces quatre biens viennent de causes extérieures et souvent indépendantes de nous.
5. Les biens du corps sont-ils plus propres à nous apporter le bonheur? L'homme est, plus que tous les animaux, né pour le bonheur; mais si c'était par les biens du corps qu'il fût heureux, certains animaux le seraient plus que lui, car plusieurs ont des qualités corporelles qui l'emportent sur les nôtres. L'éléphant vit plus longtemps que nous, le lion est plus fort, le cerf plus agile.
L'être qui sert d'instrument à un autre, n'en est pas la fin. La lin dernière que se propose le pilote n'est pas de conserver son navire, mais d'aborder au port. De même le corps n'est pas la fin de l'homme ; il est seulement le navire qui conduit l'âme au bonheur.
(>. Mais les délectations du corps ne pourraient-elles nous donner le bonheur? Non, elles n'en sont qu'un accident et une con-
séquence. 11 faut distinguer en toute chose ce qui lui est essentiel et ce qui lui est accidentel : il est essentiel à l'homme d'être un animal raisonnable et mortel, il lui est accidentel d'avoir la faculté de rire, c'est là un de ses accidents propres. Or toute délectation est un accident qui suit le bonheur, ou accompagne ce qui en procède. En effet, qu'est-ce qui cause en nous la délectation ? C'est la possession, ou l'espérance, ou le souvenir d'un bien. Si le bien dont nous jouissons est parfait, il nous rend souverainement heureux ; imparfait, il ne nous apporte qu'une béatitude participée, une image de la félicité suprême. Donc la délectation qui accompagne le parfait bonheur, ne tient pas à l'essence de la béatitude : elle en est seulement l'accident propre et inséparable. Mais ce n'est pas ainsi que la délectation du corps est une conséquence du bonheur. Le sens, limité par sa matière, ne perçoit qu'un bien particulier. L'âme s'élève au-dessus de tout ce qui est matériel et s'élance dans l'infini. Comment des biens qui lui viennent par des portes aussi étroites pourraient-ils la rassasier ? On n'éteint pas un incendie avec une goutte d'eau.
7. L'âme est-elle à elle-même l'objet de son bonheur? L'âme, considérée en elle-même, est une puissance destinée à passer eu acte; elle est savante, elle est vertueuse en puissance, elle ne demande qu'à produire des actes de science et de vertu. Or, la fin dernière est le complément d'une chose. 11 est donc impossible que ce qui est en puissance soit notre complément et contente *tous nos désirs. A plus forte raison une faculté de l'âme n'est pas l'objet de notre bonheur.
Si on entend par le bonheur la possession de ce qui rend heureux, le bonheur est un bien de l'âme. C'est elle qui le possède, c'est elle qui en jouit en produisant un acte qui lui est propre et inhérent.
OUEST. III. — Le bonheur ne consiste pas dans un bien créé, mais dans la vision de l'essence divine. Il faut, pour qu'une chose nous procure le bonheur, qu'elle procure à tous nos désirs une
LA FIN DE L nOMÎME. 261
pleine et entière satisfaction. Or, un bien créé pourra-t-il jamais apaiser les désirs de l'homme? Il sera toujours limité, et nous avons des désirs que ne borne ni le temps, ni l'espace, des désirs infinis, que Dieu seul par conséquent peut remplir: Qui replet in bonis desiderium tuum. (Ps. en, 5.) (1)
L'homme, en voyant un effet, désire naturellement en connaître la cause. Il la demande, il interroge tout ce qui pourra l'éclairer, et si ses efforts n'aboutissent pas à la connaissance de la cause, il reste agité de désirs inquiets. Celui qui voit une éclipse est d'abord étonné, puis la réflexion provoque des recherches, il veut savoir quelle cause lui a ravi la lumière, et son esprit ne sera en repos que quand il aura vu en elle-même la cause de ce phénomène. Or, Dieu est la cause première et le premier moteur de toutes choses. Le bonheur ne cessera de nous fuir tant que nous n'aurons pas la claire vue de son essence. Le voir face à face et tel qu'il est, le contempler dans sa propre lumière et l'aimer de son amour, voilà le bonheur (2).
OUEST. IV. Conditions nécessaires au bonheur. — 1 . Est-il nécessaire, pour être heureux, de comprendre Dieu ? Le bonheur parfait étant la possession de notre fin dernière, la manière dont l'homme tend vers sa fin, nous montrera ce qu'il faut pour la posséder. Il lui faut un acte de l'intelligence qui comprenne Dieu, un acte de la volonté qui se rapporte à l'objet de son bonheur. Cet acte est celui de l'amour, car l'amour est le premier de tous les mouvements de la volonté. Mais il s'établit entre celui qui
(1) Un peu d'herbe satisfait la brebis, un peu de sang rassasie le tigre; l'homme ne se contente pas d'un bien quelconque. (Génie du Christianisme.)
(2) On ne désire voir et aimer une chose que comme on la connaît, et on la connaît d'une manière naturelle ou d'une manière surnaturelle. L'homme, en suivant les seules inspirations de sa nature, désire sans doute voir et aimer Dieu, mais l'aimer et le voir naturellement, contemplation qui est imparfaite et loin de ressembler à la vision intuitive de l'ordre surnaturel. Il est nécessaire de le remarquer pour bien saisir le sens de cette question et ne pas confondre la doctrine de sainl Thomas avec celle de B.uus.
aime et celui qui est aimé, des relations différentes, selon qu'ils sont séparés ou bien unis l'un à l'autre. Une grande distance nous sépare maintenant de celui qui est notre fin ; dans le ciel, il sera présent, nous le verrons et le comprendrons autant qu'il est permis aux regards d'une créature de le pénétrer. Nous ne le possédons ici-basque par l'espérance : « Nous le tiendrons et ne le laisserons pas nous échapper. » (Gant., m.] Nous reposant en lui, nous goûterons la délectation qui est une conséquence de l'amour et qui accompagne toujours le repos de celui qui aime dans l'objet aimé.
2. Le bonheur suppose-t-il la rectitude de la volonté? La fin est à la volonté ce que la forme est à la matière d'un corps. La matière ne se dessine pas subitement, et ne prend pas les contours de la forme sans y être disposée d'avance. De même notre volonté, avant de recevoir sa fin dernière, doit y être préparée par la droiture : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. » (Matth., v, 8.) « Efforcez-vous d'avoir la paix avec tous et de conserver la sainteté, sans laquelle personne ne verra Dieu. » (Hébr., xu, 14.) En possession de sa fin, notre volonté conserve toujours la direction de ses facultés vers Dieu. Si elle aime, Dieu est l'objet de son amour, ou si elle se complaît dans les charmes d'un bien créé, elle le rapporte à celui qui est la source et l'essence même de la bonté et de la beauté. Ce qui est ordonné en vue d'une fin, ne cesse, cette fin acquise, que quand il suppose une imperfection dans son sujet : tels sont les instruments du mouvement quand le mobile touche au terme ; mais le rapport d'une chose avec sa fin est toujours nécessaire, et telle est la rectitude de la volonté à l'égard de sa fin dernière.
3. On peut jouir de la suprême félicité, sans posséder les biens extérieurs. Nous en avons besoin dans la vie contemplative pour soutenir le corps, dans la vie active, pour en empêcher la défaillance, remplir nos devoirs et accomplir certains actes de vertu. Mais à quoi serviraient-ils dans le ciel? Dépouil-
iés de la vie animale , soit avant, soit après la résurrection , n'ayant d'autre occupation que de contempler Dieu, nous ne serons plus soumis aux nécessités de cette fragile et orageuse existence. Aussi la vie contemplative, qui se rapproche le plus de la parfaite béatitude, demande-t-elle moins de biens extérieurs que la vie active.
Quand l'Ecriture promet aux saints des biens matériels, il faut entendre ses paroles dans un sens métaphorique. Elle nous conduit de ce que nous connaissons le mieux à ce qui nous est moins connu, de la figure à la réalité, ces biens étant l'emblème des biens spirituels.
4. L'homme peut-il jouir du parfait bonheur, si son corps n'y est associé? Le bonheur de l'homme ne peut venir que de son action la plus noble, celle de l'intelligence. Dans cette région de ténèbres, notre intelligence n'agit point sans le secours des formes sensibles, et celles-ci ne sont produites qu'au moyen des organes. Notre bonheur, ici-bas, dépend donc en quelque façon du corps. Mais le bonheur parfait n'en suppose pas nécessairement l'existence. Tant que nous habitons ce corps mortel, dit saint Paul, nous sommes exilés loin du Seigneurs: Qandiu sumus in corpore, peregrinamur a Deo. Quel est cet exil, sinon les obscurités de la foi, l'absence de la claire vue de Dieu? Per ficlem enim ambulatrnts et non per speciem. (II Cor., v et vi.) Mais les saints, même avant la résurrection des corps, vivent en pleine lumière et jouissent du bonheur suprême, puisqu'ils habitent avec Dieu : Volunta'em habemus bonam peregrinari a corpore et présentes esse ad Delm. D'ailleurs, si le corps était nécessaire, ce serait pour prêter à l'intelligence le secours des images sensibles, où nous voyons ici-bas l'intelligible ; mais aucune image ne pouvant contenir Dieu, il faut que les saints le voient en lui-même, sans avoir besoin du corps.
Néanmoins, il est probable que le corps ressuscité ajoutera au bonheur de l'àme. Elle le désire, elle a pour le corps une sym-
pathie naturelle. Lorsqu'elle sera réunie dans la patrie, à celui qui fut son compagnon d'exil, elle produira des actes plus parfaits et en éprouvera un accroissement de bonheur. Sans doute, Dieu présent lui suffît, mais elle ne le possède pas encore d'autant de manières qu'elle voudrait, et n'atteindra sa perfection absolue qu'au moment où, réunie au corps, elle verra, elle aimera selon l'étendue de toutes ses facultés.
5. La société des amis est-elle nécessaire à la béatitude ? L'homme heureux, en ce monde, a besoin d'amis, non pour y trouver le bonheur, car les charmes de la vertu lui suffisent, mais pour leur faire du bien et goûter la joie de la bienfaisance. Des conseils d'amis peuvent aussi l'aider dans les œuvres de la vie contemplative, et leur concours, dans les œuvres de la vie active.
Quant au bonheur du ciel, les amis ne sont pas nécessaires. Dieu seul suffit ; la vue de sa beauté satisfait pleinement l'âme et l'inonde de délices. Je ne dis pas cependant que la société des amis soit inutile aux saints. Lorsque nous sommes heureux, nous aimons à redire notre bonheur, et il y a toujours du plaisir à épancher sa joie dans le sein d'un ami.
OUEST. V. Acquisition du bonheur. — 1 .• Est-il possible ;i l'homme d'arriver au bonheur parfait? Le bonheur, c'est la possession du bien universel. L'homme pouvant le comprendre par son intelligence, y aspirer par sa volonté, la nature se serait donc trompée en nous donnant ces désirs, en creusant dans nos âmes cet abîme que l'infini seul peut combler?
Nous avons montré, en parlant de la connaissance de Dieu, que l'homme peut voir l'essence divine, et c'est là le bonheur.
On a fait cette difficulté : la nature intellectuelle l'emporte autant sur la nature raisonnable, que celle-ci sur la nature sensitive. Or, celle-ci est incapable de s'élever à une nature supérieure?
L'homme n'est pas au-dessus de la nature sensitive, au même titre que l'ange est au-dessus de l'homme. L'animal ne peut connaître que le particulier: l'universel est un monde dont les limites
lui sont infranchissables. L'ange perçoit la vérité sans voile et sans nuage, l'homme ne la perçoit qu'en suivant certains détours et par voie de déduction. (Voy. la quest. LXXIX.) Otez la manière de percevoir l'intelligible, il n'y a plus de différence entre l'homme et l'ange, tandis qu'un abîme sépare l'homme de l'animal.
2. L'homme ne peut arriver, sur la terre, au bonheur suprême, car la béatitude est la possession du souverain bien, dont la présence exclut tout mal. En ce monde, il est une foule de maux que l'homme ne saurait éviter : le mal de l'intelligence, l'ignorance et l'erreur, le mal de la volonté, les affections et les mouvements désordonnés. Ajoutez à tout cela les infirmités et les innombrables maladies du corps.
Le bonheur parfait suppose la satisfaction de tous nos désirs. Eh bien ! non-seulement il y a, comme nous venons de le voir, des biens qui nous fuient toujours, mais ceux que nous possédons sont la source de continuelles alarmes. Nous craignons toujours de les perdre ; nous les perdrons en effet, même la vie, quelle que soit l'horreur que nous avons naturellement pour la mort : « L'homme né de la femme vit peu de temps, et sa vie est remplie de beaucoup de misères. » (Job, xiv, 1.)
Enfin le bonheur consiste dans la vision intuitive, qui n'est pas possible ici-bas, a cause de notre urfion avec un corps mortel.
3. Une fois acquis, le bonheur peut-il être perdu ? Le bonheur imparfait, tel qu'il est permis à l'homme d'y arriver ici-bas, n'est pas inamissible. Voyez le bonheur de la vie contemplative : on peut le perdre à la suite d'une maladie, ou en se livrant à des travaux qui empêchent la contemplation. Le bonheur de la vie active n'a pas une plus grande stabilité. Notre volonté peut se modifier et perdre la rectitude, qui est essentielle au bonheur. Notre vertu ne subît-elle aucune atteinte, des infortunes de tout genre pourraient troubler notre bonheur en nous empêchant de faire certains actes de \ ertu dont non? aurions ie désir. Néanmoins,
elles ne nous interdiraient pas tout acte vertueux ; il y a toujours delà vertu dans celui qui supports, sans fléchir, le poids de l'adversité. Mais la béatitude parfaite, remplissant tous les désirs de l'homme, est inadmissible. Nous désirons naturellement conserver un bien que nous tenons. Pour être heureux, il nous faut la certitude qu'il est inamissible. La seule pensée qu'il court des hasards et que nous pouvons le perdre, suffit pour empoisonner toutes nos jouissances. Direz-vous que nous le croyons inamissible, mais que nous nous trompons ? Le bonheur, s'il est parfait, exclut tout mal. Or, l'erreur est le mal de l'intelligence, comme la maladie est le mal du corps.
Une autre considération mène à la même conclusion. Le bonheur consiste dans la claire vue de Dieu. Si vous la perdez, c'est que vous y renoncez volontairement, ou que Dieu vous la retire, ou qu'un agent contraire vous en dépossède. Aucune de ces hypothèses n'est soutenable. Pourquoi renonceriez-vous à voir Dieu ? 11 a d'inépuisables trésors de bonté, et ceux qui en découlent, rassasient l'âme des saints : Satiabor cùm apparuerit ghria tua. (Ps. xvi, 14.) La vue de ses perfections cause-t-elle aux saints quelque peine ? Sa conversation n'a rien de désagréable, et sa compagnie, rien d'ennuyeux : Xon habet amaritudinem conversatio illius, nec tœdium convietus illius. (Sag. , vin, 16.)
Dieu peut-il vous en priver ? PSon, car cette privation serait la punition d'une faute, et le désordre du péché ne peut plus venir troubler la rectitude d'une vo'onté qui jouit de Dieu.
Un événement triste ou un ennemi pourrait-il vous la ravir i Ce qui arrive dans le temps n'a pas d'écho dans l'éternité. L'âme absorbée en Dieu est à l'abri de nos attaques et au-dessus de toutes les vicissitudes temporelles.
4. Faut-il, avant d'obtenir le bonheur, que l'homme le mérite? Si Dieu l'avait voulu, il nous l'aurait donné sans mérite de notre part. Rien ne l'empêchait de mettre en nous la droiture de la
volonté, ce juste rapport entre nous et notre fin dernière, comme il donne à certains êtres la matière et la forme. Mais l'ordre qu'a établi sa providence ne le permettait pas. « Parmi les êtres appelés à posséder le bien parfait, l'un le possède sans mouvement, l'autre par un mouvement unique, un autre par des mouvements multipliés. » (Aristote, De cœlo, 1. II.) Celui-là seul qui atteint le bien parfait, en restant immobile, le possède naturellement. Or, il n'appartient qu'à Dieu de l'atteindre ainsi, par conséquent, de posséder naturellement la souveraine béatitude. Contempler le bien parfait, le comprendre autant qu'il est intelligible, et l'aimer autant qu'il est bon, c'est le propre de l'être qui est par lui-même, l'action d'un agent dépendant toujours de son mode d'être. Ce bien naturellement inaccessible à tout être créé, l'ange ne peut l'atteindre sans un mouvement qui l'y porte, mais sa nature intellectuelle lui permet de s'y élever par un seul acte de sa volonté. L'bomme, créature raisonnable, ne peut y arriver sans plusieurs actes, et c'est cette série de mouvements qu'on appelle des mérites.