CHAPITRE II
OUEST. VI. — L'homme n'arrive à sa fin dernière qu'en agissant. Quels sont les actes qui l'y conduisent et ceux qui l'en éloignent? Tel est l'objet de cette question. Parmi les actes humains, il en est qui viennent de la raison seule et que nous produisons en qualité d'êtres raisonnables. D'autres, produits sous l'influence des passions, nous sont communes avec les animaux. Les premiers (Haut appelés actes volontaires, parce qu'ils proviennent de l'appétit rationnel ou de la volonté, nous parlerons d'abord du volontaire et de l'involontaire.
1. Le volontaire se trouve-t-il dans les actes humains (I)? Certains êtres tiennent leur mouvement d'un principe externe, comme la pierre qui s'élève ; d'autres l'ont en vertu d'un principe interne, comme ranimai ou la pierre qui tombe. Le mouvement est bien plus parfait, si un être se l'imprime lui-même en vue d'une fin qu'il connaît et se propose d'atteindre. L'acte issu de son intelligence et de sa volonté, est celui que l'on appelle volontaire. C'est pourquoi le volontaire se définit : Cujus prince j'iiini est in(raycum additione scienliœ. Ce principe intérieur, c'est le libre arbitre, c'est-à-dire l'intelligence unie à la volonté. Le mouvement de l'animal qui cherche sa proie, de la pierre qui
i Celte question renferme en principe toute la morale ; nous y voyons quand et pourquoi un acfe est digne 'le louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment.
tombe dans l'abîme, est-il volontaire ? Non ; car s'il part d'un principe intérieur, la pierre, l'animal n'en a pas connaissance. L'homme a un principe de mouvement intérieur. 11 peut de plus connaître, se fixer une fin et diriger vers elle des mouvements spontanés. Donc les actes humains réunissent toutes les conditions du volontaire.
il faut faire ici une remarque : l'appétit rationnel où le volontaire prend son origine, peut ne pas en être le premier principe. Il n'est pas contraire à son essence de recevoir le mouvement d'un principe extérieur, par exemple, d'un corps sollicitant l'appétit sensitif, ou de Dieu, premier moteur des volontés comme il l'est de toute la nature. Cependant on peut dire d'une manière générale que la nature du mouvement volontaire est d'émaner d'un principe interne.
2. Les animaux sans raison peuvent-ils avoir le volontaire? Qui dit volontaire, dit principe interne avec connaissance d'une fin et de tout ce qui la concerne. Les bêtes n'en ont que l'image ou la ressemblance, elles se meuvent elles-mêmes, mais ignorent leur fin, ou si elles la connaissent, ce n'est que d'une manière confuse et se portent irrésistiblement vers elle aussitôt qu'elles la voient. L'homme, avant de la poursuivre, délibère, choisit un moyen, rejette librement celui qui lui paraît défectueux. Il a la perfection du volontaire, rien ne manquant à la connaissance qu'il a de la fin. Si on l'attribue aux bêtes, il faut dire qu'elles l'ont d'une manière très-imparfaite; ce n'est pas le volontaire proprement dit, à cause du défaut de leur connaissance : elles n'en ont pas d'autre que celle des sens et de leur instinct naturel.
3, Le volontaire peut il exister sans acte? Le volontaire peut yenir d'un agent de deux manières : directement, comme la chaleur vient du feu ; indirectement, comme le naufrage d'un vaisseau, parce que le pilote cessait de le conduire. Mais un acte ne doit retomber sur son agent, comme sur sa cause, que lorsque cet agent peut et doit le poser. Il est possible que le pilote ne
puisse diriger le navire à cause de la violence de la tempête ; il peut aussi avoir été dispensé un moment d'être au gouvernail et n'avoir plus sur lui la responsabilité du vaisseau. Mais s'il ne veut pas agir, s'il refuse de faire l'acte qui sauverait le vaisseau, le naufrage lui est imputé volontaire. Ainsi le volontaire peut exister seulement avec un acte intérieur, comme quand je veux ne pas agir ou ; sans acte ni intérieur ni extérieur, comme quand je ne veux pas agir. Ma volonté pourrait empêcher le non-vouloir.
\. Peut-on faire violence à la volonté? La violence est contraire à l'essence même de la volonté. Ce qui est volontaire part d'un principe intérieur; ce qui est forcé, d'un principe externe. Il est aussi impossible qu'un acte arraché par la violence soit volontaire, qu'il répugne à la nature de la pierre de s'élever. Elle descend suivant son inclination naturelle ; si on la fait monter, la nature n'a aucune part à son mouvement. Ainsi, la violence ne saurait atteindre l'acte propre de la volonté, appelé la volition ; elle ne peut m'arracher que les actes que ma volonté exécute avec le concours des membres extérieurs et qui n'émanent pas simplement de ma volonté, comme d'avancer, de reculer, etc.
11 faut se rappeler ici la remarque que nous venons de faire : la volonté peut recevoir, sans souffrir violence, le mouvement d'un principe extérieur : c'est quand ce mouvement l'entraîne dans le sens de son inclination naturelle.
5. La violence détruit-elle toujours le volontaire? — Elle est directement opposée au volontaire et au naturel. Ils partent l'un et l'autre d'un principe interne ; la violence, d'un principe externe. De même qu'on appelle innaturel, si je puis me servir de cette expression, ce qui est contre la nature, on appelle involontaire ce qui est contre la volonté. Tels sont les actes de la violence. Donc elle détruit ou diminue le volontaire, selon que la volonté résiste ou cède à la violence.
6. La crainte détruit-elle le volontaire '? Les actes de l'homme étant toujours particuliers, chacun doit se considérer isolément, avec les circonstances dans lesquelles il s'est accompli. Bien que produit sous l'empire de la crainte, vu du côté de ses circonstances, il paraît plus volontaire qu'involontaire. Voyez le marchand qui, menacé de la tempête, jette à la mer une partie de ses marchandises. Il est en proie à la crainte. Cependant, en soulageant son vaisseau du poids de quelques marchandises dans l'espérance de conserver les autres, ne fait il pas un acte volontaire et émané d'un principe intérieur? Ce serait différent si vous faisiez abstraction des circonstances qui ont accompagné l'acte, ou si, à force de m'inspirer de la crainte, vous troubliez totalement l'usage de ma raison. L'acte que je produirais alors n'aurait plus rien de volontaire.
7. La concupiscence n'est pas incompatible avec le volontaire. On appelle volontaire ce qui sollicite et incline la volonté. La concupiscence en irritant les désirs augmente l'inclination de la volonté. Ainsi, loin de détruire le volontaire, elle le favorise et ajoute à l'ardeur qui nous entraîne spontanément. Nous voyons en effet, que l'homme agit avec d'autant plus d'énergie et trouve dans son action d'autant plus de joie, qu'il est entraîné par une plus grande concupiscence. En produisant un acte involontaire, il agit mollement et avec tristesse. Cependant, si elle faisait tomber un homme dans la folie, comme l'expérience montre qu'elle le peut, il n'y aurait plus ni volontaire ni involontaire proprement dit. Si la lumière de la raison n'était pas totalement éteinte et suffisait encore pour donner connaissance de l'acte particulier que nous faisons, le volontaire ne serait pas détruit, car nous pouvons résister à toute passion, et le volontaire c'est ce qui dépend de nous.
8. L'ignorance e\clut-elle le volontaire ? On peut la considérer, relativement à un acte, de trois manières : elle précède, ou elle accompagne, ou elle suit l'acte. Le précède-t-elle? Elle
exclut le volontaire, supposé que, concernant une circonstance que je ne suis pas obligé de savoir, elle me laisse faire un acte dont je me serais abstenu si j'avais su ce que j'ai ignoré ; par exemple, étant à la chasse, je tire vers la route une flèche qui tue un passant. Je n'ai pas voulu sa mort, puisque, suivant l'hypothèse, je n'étais pas obligé de savoir sa présence, et que, si je l'avais connue, je me serais abstenu de tirer.
L'ignorance qui accompagne l'acte n'est pas incompatible avec le volontaire, dans le cas où, si je savais ce que j'ignore, je poserais également l'acte : par exemple, comme dans le cas cité plus haut, je vois remuer quelque chose au fond d'un taillis. Croyant que c'est un cerf, je tire et je le tue. Qu'arrive-t-il ? C'est un ennemi que j'aurais tué, si j'avais su qu'il était là. Sa mort ne m'est point involontaire, parce qu'elle ne répugne pas à ma volonté. Mais mon ignorance ne permet que le volontaire négatif (le non voulu), et la mort de cet homme ne me sera pas réellement imputée, car on ne peut vouloir en acte ce que l'on ignore.
L'ignorance qui suit l'acte produit le volontaire dans deux cas : quand l'acte de la volonté tombe sur l'ignorance même : ainsi, je veux ignorer mon devoir, afin de pécher plus à mon aise : Scientiam viarum tuarum nolumus (Job, xxi, 14), et quand j'ignore ce que je puis et dois savoir : tels sont le prêtre, l'avocat, le médecin, qui exercent leurs fonctions sans la science compétente.
OUEST. VII. Circonstances des actes humains. — 1. Elles sont à l'acte ce que les accidents sont à l'être qui en est le sujet. Les mots étant le signe des idées, le langage doit procéder de la même manière que l'esprit. Or, nous allons, dans nos démonstrations , du plus connu à ce qui l'est moins. Nous nous serrons des corps pour désigner leur distance, la différence des êtres, et même pour exprimer ce qui n'a pas de corps. Ainsi, on est convenu d'appeler circonstance de l'acte ce qui l'accompagne sans en être la substance, ce qui l'entoure [circum stare), le touche, et
n'est pas lui. Cependant un accident de l'acte n'est une circonstance morale que s'il en atteint la moralité, l'augmente ou la diminue. L'accident purement matériel et physique n'est pas une circonstance dans le sens que nous donnons à ce mot. Peu importe à la moralité de mon action que je fasse l'aumône en donnant du pain, des habits ou de l'argent; que j'attente à la "vie du prochain le matin ou le soir, en secret ou à découvert. Nous parlons seulement des circonstances qui, influant sur la moralité des actes, ont, à l'égard de la fin, un effet bon ou mauvais.
2. D'après cette notion d'une circonstance, nous trouvons dans tout acte les suivantes : Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur , quomodo, quando. Pour connaître toutes les circonstances d'un acte , il faut savoir qui en est l'auteur [quis fecit), ce qu'il a fait (quid fecit), les instruments qu'il a employés (quibus auxiliis), ses motifs déterminants (cur), la manière dont il a agi (quomodo), enfin, si c'était en temps permis ou défendu (quando). Bien que ces circonstances ne touchent pas à la substance de l'acte, les unes, celles de temps et de lieu, l'atteignent en lui-même ; une autre (quid) dans son effet ; les autres se rapportent à sa cause efficiente, formelle, matérielle ou instrumentale.
3. Ces circonstances n'exercent pas sur l'acte une égale influence. La plus importante est la fin, car elle est le principe de tout acte humain ; celle qui se rapproche le plus de la fin est l'objet même de l'acte , ce qui a été fait ; les autres circonstances sont plus ou moins importantes, selon qu'elles s'éloignent plus ou moins de ces deux premières.
OUEST. VIII. Actes de la volonté, considérés à un point de vue plus particulier. La volonté se porte vers une fin ou vers les moyens qui y conduisent. En aspirant à la fin, elle produit Vacte du vouloir, de la jouissance et de V intention. Disons d'abord quel est V objet de la volonté. — 1 . Elle ne saurait vouloir qu'un bien réel ou apparent. La volonté n'est autre chose que l'appétit naturel d'une créature raisonnable, ou l'inclination par laquelle cette
créature tend vers un être. Mais il n'\ a de tendance et d'inclination qu'entre choses semblables et qui se conviennent. Un être est un bien en sa qualité d'être et de substance ; de même l'être vers lequel tend ma volonté : ce qui fait dire à Aristote : «Le bien, c'est ce que tous les êtres désirent. »
2. 11 faut considérer que toute inclination prend une forme, celle qui existe dans la nature de l'être désiré. Si c'est un être spirituel, l'inclination sera spirituelle ; elle sera sensitive, si l'être est saisi par les sens. On voit comment nous pouvons être séduits par un bien apparent. L'appétit naturel, irrésistiblement soumis aux lois du monde physique , ne peut tendre que vers un bien réel. Il suffit, pour attirer vers lui l'appétit rationnel, qu'un objet se présente avec l'apparence du bien, sans en avoir la réalité : « Le mal est en dehors de la volonté ; nous le fuyons ; tout être veut le bien. » (S. Denis.)
OUEST. IX. Moteurs de la volonté. — 1 . L'intelligence. Toute puissance a besoin , pour produire un acte , de deux moteurs ou agents. Il faut d'abord que l'un la détermine à agir plutôt qu'à ne pas agir ; et qu'un autre , dans le cas où elle agit, la porte à tel acte plutôt qu'à tel autre : ainsi l'œil tantôt voit et tantôt ne voit pas. Pour voir, il faut d'abord qu'il s'ouvre à la lumière ; puis il se fixe sur une couleur. De même, la volonté est attirée par le bien commun ; le désir du bien la domine, et commande aux puissances de l'âme, comme le commandant d'une armée aux officiers subalternes ; mais qu'est-ce qui l'a déterminée à tel ou tel acte? C'est un objet particulier, qui est le principe formel, spécifiant l'acte, comme la chaleur spécifie l'acte de chauffer. Un principe antérieur, c'est l'être, le bien universel saisi par l'intelligence. Donc l'intelligence meut la volonté en ce sens qu'elle fait connaître à la volonté ce qui est désirable, et ce que tel objet, en particulier, a de vrai , de bon et d'être.
2. L'appétit sensitif. Qu'est-ce qui sollicite et attire la volonté? Ce qui, d'un côté, parait bon, et de l'autre, lui convient. 11 faut,
d'une part, que l'objet soit bon, et de l'autre, qu'il convienne au sujet : les sens influent beaucoup sur la convenance ou la disconvenance d'une chose. Elle convient , selon que le sens destiné à la percevoir est bien ou mal disposé. Ce qui sourit à un homme paisible répugne à un homme irrité ; ce qui plaît à un organe sain déplaît à un organe malade. « La fin, dit Aristote, paraît à un être tel qu'il est lui-même. » (Èth., 1. III, ch. v.) Or, la volonté fuit ce qui ne convient pas, et aspire à ce qui convient. Donc les sens influent sur elle, et en sont de puissants moteurs.
3. Elle se meut elle-même, parce qu'elle a le domaine de ses actes. Pouvant agir ou non, vouloir ou ne pas vouloir, elle peut s'éloigner d'un être ou s'en approcher à son gré, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de la fin dernière, mais des moyens qui y conduisent, ou d'une fin contraire.