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L'espérance est-elle autre chose que le désir

Les passions diffèrent d'espèce comme leurs objets en diffèrent eux-mêmes. L'objet de l'espérance réunit quatre conditions qui ne se trouvent pas toujours dans l'objet du désir. C'est d'abord un bien; on n'espère pas, on craint le mal. C'est ensuite un bien futur. S'il était présent, il produirait la passion qu'on appelle la joie. C'est un bien possible, sinon on en désespérerait. Enfin, c'est un bien difficile, et ici paraît la différence entre l'espérance et le désir. Ce que nous désirons est un bien simplement futur. Ce que nous espérons suppose des difficultés ; car on ne dit pas qu'un homme espère ce qu'il a presque sous la main ou ce qu'il peut se procurer aisément.

2. Les personnes les plus portées à l'espérance, ce sont les jeunes gens, les fous et tous ceux qui s'adonnent au vin. Quelles sont les conditions requises pour qu'un bien soit l'objet de l'espérance? c'est qu'il soit futur, difficile et possible. Or ces trois

qualités sont pleines d'attraits pour les jeunes gens. Ils possèdent peu dans le passé, beaucoup dans l'avenir : ils vivent plus d'espérance que de souvenir.

Ils aiment aussi à entreprendre ce qui est difficile, parce que leur sang chaud et plein d'esprits anime leur ardeur, enflamme leur courage.

Sans expérience des difficultés, ayant essuyé peu de refus, peu de déceptions, ils se persuadent aisément que tel bien est possible et croient volontiers à la possibilité du succès.

Il en est de même des gens qui boivent. Ils ont, comme au temps de la jeunesse, le sang plein de chaleur et d'esprits. Leur raison, troublée par les fumées du vin, ne voit pas le péril ni leur peu de ressources. Tout leur paraît facile, tout leur sourit, et pleins d'espoir, ils ne reculent devant aucune entreprise.

3. L'espérance est-elle utile à l'action? Voyez l'objet de l'espérance : c'est un bien possible, mais difficile. Cette pensée nous dit assez qu'il faut travailler avec énergie, redoubler d'efforts et d'attention. Voyez, d'autre part, la délectation qui est l'effet de l'espérance. La délectation que l'espérance nous fait trouver en agissant, contribue puissamment à la perfection d'une œuvre.

OUEST. XLI. La crainte. — 1. La crainte est une passion. La passion est le mouvement d'une puissance à laquelle on présente son objet ou ce qui lui est contraire : c'est ainsi que la faculté de comprendre et celle de sentir peuvent éprouver des passions. Mais ce qui caractérise surtout la passion, c'est le mouvement en mauvaise part, provenant d'une chose nuisible qu'il faut fuir. Telle est la crainte : nous craignons et nous cherchons à fuir un mal futur suspendu sur nos têtes, comme nous nous attristons d'un mal présent.

2. Y a-t-il plusieurs sortes de craintes, comme plusieurs sortes de tristesses?

On craint un mal futur qu'on ne peut aisément éviter. Nous pouvons distinguer dans cette passion six variétés : la

lâcheté, lorsque le mal qui nous menace nous fait une si grande impression que nous renonçons aux moyens de l'éviter ; la pudeur, lorsqu'on est surpris dans le mal même ; la honte, après l'avoir commis. Voilà les variétés qui concernent l'acte même de la crainte. Quant aux circonstances, il faut distinguer l'étonnement, la stupeur et l'angoisse. Je suis dans l'étonnement, lorsque je ne vois pas quelle sera la fin de ma crainte ; dans la stupeur, lorsque le mal qui me menace est extraordinaire et émeut fortement mon imagination ; dans l'angoisse, lorsque je ne puis le prévoir et y remédier, comme sont les infortunes que l'avenir nous réserve. OUEST. XLII. Objetdela crainte. — 1 . Peut-on craindre un bien? On ne le peut qu'accidentellement. La crainte est le mouvement d'une puissance appétitive. Celle-ci ne se porte qu'en avant ou en arrière ; en avant pour percevoir le bien, en arrière pour fuir le mal. Comme la crainte est une aversion, un mouvement rétrograde de l'appétit, il s'ensuit que le mal seul peut être l'objet de la crainte.

Néanmoins, le bien peut l'être accidentellement, par exemple, s'il nous prive d'un bien que nous aimons ou peut nous nuire et nous infliger une peine, soit spirituelle, soit corporelle : ainsi nous craignons Dieu ; ainsi nous craignons un homme puissant, surtout s'il est injuste.

2. Le mal de la faute peut-il être l'objet de la crainte? L'objet de l'espérance est un bien futur, difficile et possible. De même l'objet de la crainte est un mal futur, terrible, qui ne peut être facilement évité. Or, le mal de la faute est toujours en notre pouvoir, dépendant de notre volonté, et par conséquent n'a pas le caractère de terrible.

Cependant, comme la volonté subit l'influence des causes extérieures, nous pouvons craindre le mal de la faute en ce sens que nous craignons ce qui peut nous y porter : ainsi l'on craint la société des méchants. Dans ce cas, c'est plutôt la séduction que la faute qui est l'objet de la crainte.

3. Quels sont les maux que l'on craint le plus? ceux qui n'ont pas de remède.

L'objet de la crainte étant le mal, augmenter le mal, c'est augmenter la crainte. Or un objet est mauvais non-seulement dans son espèce, mais encore dans ses circonstances. Parmi les circonstances, la plus importante est assurément la durée. Ce qui se fait dans le temps s'apprécie en grande partie par le temps : la même peine est doublée, quand on en double la durée. Combien ne doit-on pas craindre un mal qui, étant sans remède ou très-difficile à réparer, est en quelque sorte perpétuel ?

OUEST. XLIII. Causes de la crainte. — 1. L'amour en est la première. Nous craignons un mal qui nous menace, nous ou nos amis. L'amour nous unissant à eux, leurs malheurs sont les nôtres et nous affligent comme si nous en étions frappés les premiers. Si l'on n'aimait pas, on n'aurait pas de crainte, et plus on aime d'êtres, plus les craintes sont nombreuses. L'homme riche, le père et la mère d'une nombreuse famille sont sans cesse tremblants et de tout côté accessibles à la crainte, parce que de tout côté ils sont vulnérables.

2. La crainte peut venir aussi d'un défaut de celui qui appréhende d'être victime : je crains, ne me sentant pas assez fort pour repousser une agression. Elle peut venir enfin d'un défaut de celui qui me fait entendre des menaces. Le connaissant querelleur, injuste et puissant, je crains qu'il ne tente de me faire du mal.

OUEST. XLIV. Effets de la crainte. — 1. La crainte produit une contraction du dehors au dedans. Il faut remarquer dans toute passion de l'âme, un mouvement de la puissance appétitive, et une modification corporelle qui lui correspond et en prend la nature. La crainte vient de l'idée qu'on se forme d'un mal imminent et du sentiment de sa propre faiblesse. Nous voyant impuissants en face d'un ennemi, nous nous mettons à craindre, à appréhender qu'un mal ne nous arrive. De là une contraction dans

l'appétit animal. Plus ou est faible, moins on peut étendre son action. Le seul moyen de l'exercer encore et d'offrir quelque résistance, c'est de modérer les puissances et de ne les développer que dans une petite sphère d'activité. C'est pourquoi l'imagination frappée par la crainte, recueille les forces éparses dans l'être tout entier, et l'appétit animal se contracte pour en empêcher la diffusion. Ainsi aux approches de la mort, la nature se sentant défaillir, recueille ses forces et les appelle des < \trémités à l'intérieur • ainsi les habitants d'une ville, saisie de crainte, quittent les faubourgs et fuient dans l'intérieur dé la place. La crainte produit dans l'appétit animal une contraction semblable. Elle fait refluer la chaleur et les esprits vitaux vers l'intérieur, les concentre dans les parties nutritives, qui en sont violemment ébranlées. Les membres extérieurs, privés de la chaleur qui est l'instrument du mouvement, restent immobiles ou tremblants. La ligure pâlit, les dents s'entre-choquent, la lèvre inférieure frémit, les genoux fléchissent. La même commotion se fait sentir au cœur, à la poitrine et aux membres qui touchent de plus près ces organes. Ainsi celui qui craint a la voix tremblante, à cause de la proximité de l'artère vocale avec le cœur, qui est alors affaibli par l'affluence des esprits vers les parties inférieures.

2. La crainte nous rend amis des bons conseils. Les choses que l'on craint ne sont pas mauvaises seulement en elles-mêmes, mais aussi comme prochaines et difficiles à éviter. C'est pourquoi, menacés, nous aimons à prendre conseil. Nous nous défions de nous-mêmes, et nous appelons les autres au secours de notre insuffisance. Mais il ne faut pas que les autres soient comme nous sous l'empire de da crainte ; les passions sont aveugles. L (ne chose que l'on aime, parait toujours meilleure qu'elle n'est, etcelle que l'on craint, plus terrible. L'homme qui tremble a un bandeau sur les yeux. S'il lui arrive de donner de sages conseils, ce n'est que par hasard.

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