‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 63 sur 155 · Est-elle un plus grand mal que la haine · texte numérisé non relu

Est-elle un plus grand mal que la haine

La haine veut le mal en qualité de mal. Aux yeux de la colère il a de plus un caractère de bien. Poussé par la colère, je souhaite du mal^i tel individu, et je veux me venger, parce que je crois que la vengeance est juste ; si c'est un mal pour celui qui m'a offensé, c'est un bien pour moi. C'est pourquoi saint Augustin compare la haine à une poutre, la colère à une paille.

3. Ne se met-on en colère que contre ceux dont on a reçu une injure ?

Que veut la colère? le mal d'autrui, mais un mal uni à un bien, qui est la juste vengeance. Or, on ne venge justement qu'un droit violé.

Mais quel droit peuvent violer des créatures sans raison? Quelle injustice veut réparer celui qui se met en colère contre sa plume, qui enfonce avec fureur ses éperons dans les flancs de son cheval?

La lésion de nos droits peut nous être manifestée par la raison et par l'imagination. La raison ne révèle que des injustices réelles; mais l'imagination en suppose souvent de fictives, comme celles que je viens de citer.

OUEST. XLV1I. Causes de la colère. — i . C'est toujours une injure qui nous est propre. La colère renferme le désir de faire à quelqu'un un mal qui soit une vengeance. De quoi nous vengeons-nous? d'une injure qui nous a été faite ; comme nous n'aspirons qu'à notre bien, nous ne repoussons que notre mal. Si nous nous irritons d'une injure faite à d'autres, c'est que nous nous l'approprions pour la venger. D'où il suit que la cause de notre colère est toujours une injure personnelle.

Cette injure peut revêtir des formes diverses ; mais elles reviennent toutes au peu d'estime qu'on a fait de nous. La colère veut la vengeance comme une chose juste qui réparera nos droits. Pourquoi les a-t-on violés? parce qu'on a cessé d'avoir de l'estime pour nous. Si ce mépris vient de l'ignorance ou de la passion, la colère, moins vive, laisse encore entendre la voix de la miséricorde et du pardon. S'il vient de la malice de l'agresseur, d'un jugement calme et réfléchi, la colère est implacable ou on ne pardonne que difficilement.

2. Quelle est, du côté de celui qui s'emporte, la cause de la colère? C'est son excellence réelle ou imaginaire, mais la disposition à la colère est un défaut. Plus nous avons ou croyons avoir de droits à l'estime des autres, plus nous nous irritons si on nous refuse le tribut d'estime qui nous est dû. Le riche est en colère si l'on méprise son argent; le rhéteur, si l'on ne fait pas de cas de son éloquence.

Mais la disposition à la colère est un défaut : nous nous fâchons, pourquoi ? parce qu'on nous fait un mal qui nous attriste. Les malades, les gens infirmes, pauvres de quelque manière que ce soit, étant enclins à la tristesse, la moindre chose les irrite et provoque leur colère.

3. Du côté de celui contre qui nous nous fâchons, quelle est la cause de la colère ?

Crest sa bassesse. 11 n'est rien qui nous irrite comme de nous voir méprisés, injuriés par des gens de bas étage ; de Là la colère des savants contre les ignorants, des sages contre les fous, qui les tournent en dérision. De même que la louange nous flatte à mesure qu'elle part de haut; l'injure nous irrite àmesure qu'elle part de bas. Mais si la bassesse de notre agresseur est volontaire et a pour but de réparer l'outrage, elle diminue la colère. On pardonne volontiers à celui qui s'humilie et reconnaît ses torts. La petitesse produit alors l'effet contraire a la colère : respomio mollis frangit iram.

OUEST. XLVIII. Effet de la colère. — 1. La colère produit une délectation. « Elle est plus douce au cœur de l'homme, qu'un rayon de miel. » (Aristole.) Les délectations, surtout celles des sens et du corps , sont des remèdes qui dissipent la tristesse. On y trouve d'autant plus de douceur, que la tristesse ou l'angoisse a été plus grande : plus on a soif, plus on trouve agréable ce que l'on boit. La colère, avons-nous dit, provient d'une injure qui nous attriste, et nous cherchons dans la vengeance un remède à notre peine. La vengeance satisfaite produit en moi une délectation qui bannit entièrement la tristesse et calme le mouvement de la colère. Avant le moment de la vengeance, j'ai une autre délectation : c'est d'espérer, car on ne se met en colère que dans l'espérance de tirer vengeance ; c'est aussi de penser à une vengeance, car, quand on désire une chose, on se complaît à y fixer sa pensée : les rêves sont agréables lorsqu'ils représentent à notre imagination des objets qui nous sont chers. Pour la même raison, celui qui brûle de colère, trouve ses délices à méditer des projets de vengeance. Cependant l'espérance et la pensée de la vengeance ne produisent pas une aussi grande délectation que la vengeance accomplie.

2. Il n'est rien qui trouble plus que la colère l'usage de la raison. La raison ne se sert pas, dans son acte même, des organes corporels ; néanmoins elle a besoin pour le produire du concours des puissances sensitives. La preuve, c'est que quand leur activité est suspendue, comme dans le sommeil et l'ivresse, la raison ne peut plus agir. Mais ces puissances lui sont rebelles quand le corps est vivement agité. Or la colère produit le trouble dans la région du cœur, d'où l'agitation se répand dans le reste du corps. « L'aiguillon de la colère fait palpiter son cœur : il est tout tremblant. La langue embarrassée, la figure en feu, les yeux de travers, il fait entendre des sons confus. Il ne reconnaît plus ses amis, » etc. (S. Grégoire.)

3. La colère n'empêche- t-elle pas quelquefois l'usage de la parole ?

Tantôt elle fait parler de l'abondance du cœur, tantôt elle rend silencieux. Elle peut produire un flux de paroles, elle peut nous imposer le silence, soit qu'elle nous ait fait perdre ou nous ait laissé l'usage de la raison. Si son souffle impétueux n'a pas éteint en nous toute lumière, la raison peut interdire tout mouvement à la langue, quand même elle ne nous empêcherait pas de désirer avec désordre la vengeance. Si elle a éteint toute lumière, la colère peut encore produire la taciturnité. Son trouble atteint jusqu'aux organes extérieurs, surtout ceux qui ont le plus de sympathie avec le cœur, comme les yeux, le visage, la langue : c'est pourquoi la langue de l'homme irrité s'embarrasse, son visage s'enflamme, il a les yeux errants et hagards, etc. Quand elle a porté dans le cœur un trouble excessif, la colère peut non-seulement nous empêcher de proférer une seule parole, mais encore entraîner l'immobilité des membres extérieurs et quelquefois la mort.

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