‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 64 sur 155 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

OUEST. XLIX. Habitude en général. — Après avoir vu ce que c'est que les actes humains, il faut en considérer les principes. Ils sont intrinsèques ou extrinsèques. Les premiers sont les puissances de l'âme, dont nous avons parlé, et les habitudes, qui feront l'objet de cette question. Nous les considérerons d'abord à un point de vue général, puis nous étudierons chacune en particulier.

1 . Le mot habitude vient de habere, avoir. Il signifie ou l'action •le posséder, ou l'état dans lequel un être se trouve, soit à l'égard de lui-même, soit à l'égard d'autrui. C'est ce dernier sens que nous donnons ici au mot habitude. Il exprime la disposition bonne ou mauvaise d'un être en lui-même ou par rapport à ce qui lui est étranger ; ainsi la santé , la beauté est une habitude du corps , la tempérance, la justice est une habitude de l'âme. C'est donc une des dix catégories qu'Aristote appelle l'état.

2. Comment se rapporte-t-elle à l'acte? Il est de l'essence de l'habitude de se rapporter à une chose selon qu'elle lui convient ou ne lui convient pas. Or toute nature se rapporte à un acte, ou à une fin que l'on ne peut atteindre qu'en agissant. C'est pourquoi Aristote définit l'habitude, une disposition selon laquelle un être est bien ou mal en soi (une disposition bonne ou mauvaise à l'égard de sa nature) ou à l'égard d'autre chose (c'est-à-dire de la fin). L'habitude peut encore se rapporter à l'action par la nature du sujet en qui elle réside. Si cette nature est telle qu'elle implique une relation à l'acte, l'habitude s'y rapporte d'une manière principale. Il est donc

de l'essence de l'habitude d'être le principe des actes humains.

3. Il y a des habitudes dans l'homme. C'est, d'après ce que je viens de dire, une disposition de notre âme relativement à nous ou à quelque chose qui nous est étranger. Pour qu'un être puisse rece\oir cette disposition, trois conditions sont requises. Il faut que, différent de l'être auquel il a rapport, il se trouve à son égard comme la puissance à l'égard de l'acte. Dieu n'a pas d'habitude, rien eu lui n'étant à l'état de puissance.

Il faut qu'il soit possible à cet être de se trouver dans une disposition différente , et de prendre à son gré celle qui lui plaira. La nécessité est la négation de l'habitude.

Enfin il faut que cet être se compose de plusieurs éléments formant un ensemble parfait. Les qualités des éléments simples ne sont pas des habitudes ; mais on peut appeler habitudes la santé, la beauté et autres choses semblables, parce qu'elles supposent le concours de plusieurs éléments et leur unité.

11 n'est pas difficile de montrer que l'homme remplit ces trois conditions. Sa vie est une vicissitude continue de puissances et d'actes. Ses dispositions changent constamment. Il est composé des éléments les plus divers, qui offrent dans leur variété la plus parfaite unité. Donc il faut admettre en nous, des habitudes.

01 EST. L. Sujet ou siège des habitudes. — 1. Des habitudes peinent être dans le corps de l'homme. L'habitude est la disposition d'un être à l'égard de sa forme spécifique, ou de son opération . Du côté de l'opération, le corps ne peut être appelé le sujet ou le siège des habitudes. Si elles viennent d'un instinct naturel, elles ne sauraient varier, les puissances naturelles n'étant disposées qu'à un seul objet, et sans la variété, il n'y a pas d'habitude possible. Si notre opération vient de l'âme, les habitudes ne sont dans le corps que secondairement, le corps n'étant qu'un instrument.

Mais si l'habitude est une disposition de l'être à l'égard de sa forme, elle peut résider dans le corps et avoir en lui son sujet : telles sont la santé, la beauté physique.

1. L'âme est le siège principal de nos habitudes ; mais sont-elles dans les puissances ou dans l'essence même de l'âme? L'habitude comme disposition à l'égard de notre nature, ne peut exister dans l'essence de l'âme, qui est la forme complétive et invariable de l'homme. J'excepte le cas où notre nature serait élevée à un état supérieur à son état actuel, par exemple appelée à partager la vie divine : divinœ consortes naturœ. L'essence de l'âme pourrait alors recevoir des habitudes afin de produire des actes surnaturels.

Si vous entendez l'habitude dans le sens d'une disposition à l'égard de l'opération, l'âme peut avoir un grand nombre d'habitudes, puisqu'elle peut se livrer à une multitude d'actions, selon h diversité de ses puissances.

3. Les puissances sensitives peuvent-elles avoir des habitudes ? LHes le peuvent lorsqu'elles obéissent à la raison et agissent sous son empire. Pouvant se rapporter à différents objets, il est possible qu'elles soient bien ou mal disposées à l'égard de leur fin. Elles ne sont pas capables de prendre des habitudes, si elles agissent entraînées par un instinct naturel, car l'instinct suppose la nécessité, qui est, avons-nous dit, la négation de l'habitude. Les animaux n'ont pas d'habitude proprement dite.

4. L'entendement, la volonté sont aussi le siège d'habitudes nombreuses.

L'habitude , comme la puissance , relève de l'agent et lui appartient. A quelle faculté appartient l'action de penser, de comprendre ? à l'entendement. Donc il a des habitudes qui le disposent à ces actions, et dont il use lorsque, ne raisonnant pas, il veut raisonner, lorsque, ne comprenant pas, il veut comprendre.

De même la volonté pouvant produire une infinité d'actes différents , il lui faut des habitudes qui la disposent à agir , et dont elle use, quand elle agit en effet.

OUEST. LI. Leur cause. — 1. 11 y a des habitudes qui proviennent de la nature. La forme spécifique d'un être déve-

loppe toujours en lui certaines habitudes. 11 n'est personne qui en connaissant un tout et ses parties ne puisse dire : Ce tout est plus grand que telle partie, etc.

L'homme pris individuellement a des habitudes diverses, selon la disposition de ses organes et son tempérament , car l'intelligence ne s'exerce jamais sans le secours des puissances sensitives, qui peuvent la servir plus ou moins fidèlement.

La nature donne aussi aux puissances appétitives , non la substance, mais le principe des habitudes, comme on dit que les principes du droit nous éclairent dans un cas particulier et sont la semence des vertus.

Enfin l'âme a des habitudes qu'elle tient d'une cause extérieure, le corps. Il peut être naturellement plus ou moins disposé à la vertu, par exemple, à la chasteté, à la douceur.

2. La répétition de plusieurs actes ne saurait-elle produire aussi des habitudes?

Il y a des agents qui, ne possédant qu'un seul principe, le principe actif, n'ont pas d'habitudes : ainsi le feu et les choses purement naturelles. On ne dit jamais qu'elles suivent ou quittent une habitude. D'autres agents sont doués, outre le principe actif, d'un principe passif : ainsi l'homme. L'appétit se meut et procède d'après la puissance cognitive qui lui montre son objet. L'intellect actif présente à l'intellect passif l'objet pensé, mais il lui faut pour agir un moteur. A force de répéter le même acte, il se forme dans l'appétit, dans l'intellect actif et passif, une habitude qui en est le premier moteur. C'est comme un premier principe, conduisant aux conclusions. Un seul acte, on le conçoit, ne suffit pas. Il ne saurait triompher d'une puissance mobile et imprimer à l'appétit ou à l'intelligence, qui se porte à toute sorte d'objets, un cours constant et uniforme. Il ne suffit pas d'une hirondelle ni d'un beau jour pour annoncer le printemps. Le feu n'entlamme pas une matière combustible aussitôt qu'on la lui présente. 11 commence par éloigner les dispositions contraires, et,

après l'avoir totalement vaincu, lui imprime sa ressemblance. Cependant une seule proposition comprise peut déposer dans l'intellect passif une habitude scientifique. Les puissances inférieures, comme l'imagination et la mémoire, demandent des actes fréquemment répétés. Les habitudes corporelles peuvent être le résultat d'un seul acte, si le principe qui les produit est doué d'une grande puissance. Quelquefois une médecine forte rétablit sur-le-champ la santé.

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