‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 65 sur 155 · Avons-nous des habitudes qui soient l'œuvre de Dieu · texte numérisé non relu

Avons-nous des habitudes qui soient l'œuvre de Dieu

Il nous faut des habitudes qui nous disposent à des actes conformes à notre fin surnaturelle. Cette fin surpassant nos forces, comment pourrions-nous avoir les moyens d'y arriver, si Dieu lui-même ne nous les donnait? Ces moyens sont des habitudes surnaturelles, avec lesquelles nous produisons des actes du même ordre. De même que pour faire éclater sa puissance, Dieu a produit sans la nature des effets que la nature peut produire, par exemple, la santé, il produit aussi dans l'homme et d'une manière surnaturelle des habitudes que les puissances naturelles auraient pu produire : tel fut dans les apôtres le don des langues que tout le monde peut savoir par l'étude et l'usage.

OUEST. LU. Accroissement des habitudes. — 1 . Les habitudes sont-elles susceptibles d'augmentation ?

On dit qu'un corps est grand quand il atteint sa grandeur naturelle : ce qu'on appellerait grand dans l'homme serait petit dans l'éléphant. S'il s'agit de choses qui ne s'apprécient pas à la grandeur physique, nous appelons grand ce qui est bon, plus grand ce qui est meilleur. Cette bonté et cette grandeur d'une chose peut se considérer en elle-même, et alors elle est bonne, elle est grande, comme on dit une bonne santé, une grande science. On peut aussi considérer dans la grandeur, sa participation au sujet, comme telle couleur est plus ou moins blanche selon l'éclat de sa blancheur. Nous pouvons considérer l'habitude sous ces deux rapports, en elle-même ou comparée à d'au-

très, comme votre science en elle-même et votre science comparée à la mienne. Il est évident qu'elle peut, dans ces deux cas, croître ou diminuer : il en est ainsi des habitudes.

2. Tout acte augmente-t-il une habitude? Les mêmes actes produisent les mêmes habitudes, mais la similitude ne tient pas seulement à l'identité de qualité : elle tient encore à la mesure dont son sujet y participe. Si un acte est contraire à notre habitude, il est évident qu'il ne l'augmente pas : le noir jeté sur le blanc en ternit l'éclat loin de l'augmenter. Si l'acte est semblable à l'habitude, il faut, pour l'augmenter, qu'il la surpasse en force, ou qu'il la dispose à l'accroissement et l'agrandisse après un certain temps, comme les aliments développent le corps de l'homme et la goutte de pluie creuse la pierre.

OUEST. LUI. Affaiblissement et perte des habitudes. — 1. Peuvent-elles diminuer et se perdre? Si je cesse l'acte qui produit l'habitude, les causes contraires n'étant plus retenues, la diminuent ou l'effacent totalement. Cela est visible dans les habitudes de la vertu. Les actes maintenaient, augmentaient même l'habitude, en comprimant les passions eten domptant les mouvements désordonnés. Ces actes cessant, l'habitude diminue peu à peu et disparaît.

Il en est de même des habitudes de l'esprit. A force de s'çxercer à juger, il voyait sans peine les lumières de la raison. Gesse-t-il son travail accoutumé ? Les imaginations étrangères y pénètrent et l'obscurcissent. 11 faut, s'il veut conserver ou retrouver l'habitude de bien juger, qu'il s'exerce sans relâche, et éloigne les idées étrangères qui s'étaient introduites en lui à la faveur de l'inaction.

OUEST. LIV. Distinction des habitudes. — 1. Plusieurs habitudes peuvent se trouver dans une puissance. Les parties d'un sujet peuvent être différentes à l'égard de ce sujet ou des actes qu'il produit. D'un autre côté, il est possible que les actes d'une puissance soient d'espèce différente : pourquoi ne le seraient pas aussi les habitudes dont ils proviennent? Il suffit pour le comprendre de se rappeler ce que c'est qu'une habitude.

2. Qu'est-ce qui fait la différence des habitudes? On peut considérer les habitudes comme formes spécifiques ou comme habitudes proprement dites. Comme formes, elles diffèrent selon les principes actifs qui les font agir, car tout agent produit un effet semblable à lui. Comme habitudes, elles diffèrent selon qu'elles conviennent ou non à la nature de leur sujet. Elles diffèrent enfin selon la bonté ou la malice de l'objet auquel elles se rapportent.

Ne peuvent-elles pas différer aussi en ce sens que les unes sont bonnes et les autres mauvaises? Nous venons de voir qu'elles se distinguent selon les objets auxquels elles se rapportent, selon le principe actif d'après lequel elles agissent. J'ai dit encore qu'elles se distinguent selon leur harmonie ou leur opposition avec la nature de leur sujet. L'acte auquel l'habitude nous dispose nous convient-il? C'est un acte bon, provenant d'une bonne habitude. Dans le cas contraire, c'est un acte mauvais, provenant d'une habitude mauvaise.

Elles diffèrent encore par la bonté et la malice, d'une autre manière. L'acte convient-il à une nature supérieure ou à une nature inférieure à l'être qui en est l'auteur? Les habitudes qui disposent à cet acte diffèrent nécessairement. Elles sont naturelles quand elles disposent à des actes naturels. Si ce sont des actes surnaturels, ils viennent d'habitudes surnaturelles, formées en nous par la puissance divine.

OUEST. LV. Essence de la vertu. — 1 . J'ai insisté sur les questions précédentes, parce que sachant ce que c'est qu'une habitude, il nous sera facile de comprendre ce que c'est que la vertu. On peut la définir : une bonne qualité de l'esprit, qui nous fait vivre dans la droiture, dont personne n'use mal, et que Dieu produit dans notre âme sans nous. (S. Aug.) La définition doit toujours renfermer le genre et la différence spécifique de l'objet qu'elle définit. C'est ce que fait la nôtre par ces mots : La vertu est une bonne habitude de Pâme qui nous fait vivre dans la droiture. L'âme a des habitudes qui tendent au vice ; telle n'est pas

la vertu. 11 y en a d'autres qui peuvent servir au bien ou au mal, également propres à l'un et à l'autre. Mais on ne peut faire un mauvais usage de l'habitude vertueuse, elle porte toujours au bien : Quo nullus maie utitur. Voilà ce que c'est qu'une vertu acquise. Si vous parlez d'une vertu infuse, il faut ajouter ces mots : Quam Deus in nobis sine nobis operatur. Il semble peut-être difficile de les concilier avec ces paroles de saint Augustin : « Celui qui vous a créé sans vous ne vous sauvera pas sans vous. » Je ne dis pas que Dieu ne demande de notre part aucune coopération. 11 veut, pour produire la vertu en nous, notre concours spontané, rien de plus. Il la produit sans que nous soyons agents, mais non sans que nous soyons consentants : Sine nobis agentibus, non tamen sine nobis consentientibus.

2. On voit que la vertu est une habitude pratique, tendant à l'action. Elle perfectionne une puissance de l'àme, qui est la forme de l'homme et sou principe d'activité. La vertu indolente et stérile est une fausse vertu. La véritable inspire à ceux qui la possèdent une activité qui ne s'éteint jamais avant d'avoir produit des œuvres saintes et durables (1).

OUEST. LVI. Sujet de la vertu. — 1. Ce sont d'abord les puissances de l'àme.

La vertu, avons-nous dit, est la perfection d'une puissance. Or la perfection est dans l'être auquel elle appartient.

Elle est une habitude qui tend à l'action, et toute action vient d'une puissance de l'âme.

Elle dispose au meilleur : le meilleur c'est la fin, qui est l'action ou quelque chose provenant de l'action, et par conséquent de la volonté.

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