L'intelligence peut-elle avoir une vertu sans le concours
(i) Voyez ce qu'a fait un sainl François Xavier, un saint Vincent de Paul, et puis (permettez-moi cette comparaison, elle est très-juste) voyez ce qu'ont fait les bonzes, les derviches et les popes. Ilvous sera facile en voyant, d'une part, l'activité, de l'autre, l'indolence, de distinguer la véritable d'avec la fausse vertu.
des autres puissances de l'âme ? La vertu n'est que partiellement dans l'intelligence; il faut à celle-ci le concours de la volonté. En . effet, la vertu est une habitude dont on fait un bon usage : Quo bene utitur. Une habitude peut servir à un louable usage de deux manières : en donnant seulement des connaissances nécessaires, comme la grammaire, qui apprend à bien parler, mais ne donne pas la correction du langage; un grammairien peut faire des solécismes et des barbarismes : Potest facere solecismum et barbarizare. L'habitude peut de plus faire agir ; ainsi l'habitude de la justice non-seulement nous apprend ce qu'il faut faire, mais encore elle nous porte à l'action. Vous n'appellerez pas vertueux les savants, les artistes et les ouvriers, par la raison qu'ils ont dans l'intelligence la connaissance de certaines choses. Il faut, pour constituer la vertu, le concours de la volonté qui mette en acte ces habitudes scientifiques. L'intelligence n'est le siège de la vertu que lorsqu'elle agit de concert avec la volonté. C'est ainsi qu'elle est le siège de la foi ; notre esprit n'est soumis à la foi que parce que nous le voulons. L'intellect pratique est le siège de la vertu de prudence, parce qu'il montre la conduite à suivre, les principes qui doivent présider à nos actions ; comme l'intellect spéculatif , les principes qui doivent nous diriger dans nos pensées.
3. L'irascible et le concupiscible peuvent-ils être le siège de la vertu? Considérés comme parties de l'appétit sensitif, ils n'ont rien de commun avec la vertu ; mais la vertu peut être en eux, s'ils obéissent à la raison. L'œuvre de l'artiste est bonne quand elle répond à sa conception intellectuelle, et qu'il a entre les mains un instrument docile. L'irascible et le concupiscible sont les instruments de la raison : elle peut s'en servir pour produire des actes vertueux, et ils sont dans ce cas le siège de bonnes habitudes.
4. Les vertus qui règlent nos affections envers Dieu et envers le prochain, comme la charité et la justice, dans quelle partie de l'âme existent-elles?
Dans la volonté. Quand une simple puissance ne saurait atteindre son objet, il faut nécessairement supposer l'existence d'une habitude qui l'aide et la dispose. Telle est ma volonté à l'égard de Dieu et du prochain. J'ai, d'une manière générale, la charité et la justice; j'aspire, parles seules puissances de ma volonté, à ce qui est mon bien, mais elles ne sauraient seules rendre à Dieu les devoirs d'amour, et aux hommes les devoirs de justice. Leur sphère d'activité ne s' étendant pas assez loin, il leur faut, pour y atteindre, des habitudes vertueuses qui résident en elles. Le bien divin dépasse les limites de notre nature, et l'égoïsme naturel à l'homme, nous empêche de rendre aux autres ce qui leur est dû. Il faut à notre volonté des habitudes surnaturelles qui suppléent à l'insuffisance de nos dispositions naturelles. OUEST. LVII. Distinction des vertus intellectuelles. — 1 . Comment les habitudes intellectuelles sont-elles des vertus? La vertu nous dispose au bien. Une habitude peut nous donner cette disposition de deux manières : en nous procurant la faculté de bien agir ou en nous donnant, avec cette faculté, le bon usage même. Les habitudes intellectuelles, se rapportant seulement à la contemplation, ne donnent pas l'usage, mais seulement la faculté d'agir en montrant à notre volonté le vrai, qui est un aspect du bon. Elles sont méritoires, quand la charité en est le moteur.
2. Combien distingue-t-on de vertus intellectuelles? J'ai dit qu'elles donnent à l'intelligence plus d'aptitude à percevoir le vrai. Le vrai peut être connu en lui-même, tels sont les premiers principes ; la vertu qui les perçoit s'appelle la vertu d'intelligence. Le vrai peut aussi être connu par voie de déduction. Si je remonte aux causes qui sont les plus hautes et les premières selon la nature des choses, les dernières relativement à nous, ma connaissance est la plus universelle, et cette vertu s'appelle la sagesse (1).
(I) Félix qui potuit rsrum cognoscere causas. Si je me borne à un genre de connaissances, par exemple, à l'histoire, à la physique, je ne connais les causes
3. L'habitude intellectuelle, appelée l'art, est-elle une vertu?
L'art, c'est la droite raison dirigeant l'homme dans son travail. Comme les habitudes de l'intellect spéculatif, il ne règle pas la volonté, mais seulement l'éclairé et lui montre la voie ; il n'est une vertu qu'à ce titre ; vous pouvez être un excellent artiste et un méchant homme. Pour apprécier votre mérite, je ne demande qu'une chose : Votre tableau est-il bien fait? Exprimet-il votre pensée selon les règles de l'art ? Que m'importe qu'un géomètre, en faisant ses théorèmes, soit triste ou gai, pourvu que ses démonstrations soient concluantes ? Pour constituer une vertu il faut, outre l'habitude intellectuelle, une bonne intention animant la partie appétitive de l'âme.
4. Souvent on confond l'art avec la prudence, est-ce à tort ou à raison ?
Il y a entre ces deux vertus la même différence qu'entre agir et faire; quand je fais, mon action passe de moi dans une matière extérieure; quand j'agis, mon action demeure en moi; par exemple, je vois, je veux. Pour bien faire, je n'ai besoin d'aucune vertu morale : il suffit que je connaisse et que j'applique à propos les règles de mon art ; pour bien agir, il me fait une vertu morale qui rectifie mes appétits, et voici comment s'accomplit cette rectitude : la fin est à la pratique ce que les premiers principes sont à la spéculation; or c'est la rectitude de l'appétit qui dirige l'homme dans ses actes, et le fait tendre à la fin par des moyens légitimes et efficaces ; c'est pourquoi on blâme moins l'artiste qui fait mal en le voulant, que celui qui fait mal en ne le voulant pas ; mais on s'irrite plus contre l'homme qui agit mal de plein gré , que contre celui qui n'en a pas la volonté. La volonté influe puissamment sur la vertu de
premières que dans un seul ordre de vrai, je n'ai que la science: La sagesse est donc bien plus excellente et plus difficile : c'est pourquoi elle est si rare. On voit que la sagesse est toujours une, tandis que la science est multiple et se distingue selon son objet.
prudence ; elle n'a aucune influence, sinon c'est une influence indirecte sur la vertu intellectuelle que nous appelons l'art.